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Portrait de Famille |
SUCCESSION PIGUET-CHRONIQUE DE DEUX MILLE ANS |
Laborieusement pensé, écrit, revu et corrigé au fil de nombreuses années (2000/2010). Un coup de pied au cul opportun de la part d'un cousin aimé contribua à mettre enfin en orbite ce best-seller à venir |
Pierre-Hervé Piguet
Ce texte est éditable à souhait par quiconque souhaitera ajouter, corriger ou retrancher, pour autant qu'il puisse se réclamer d'une infime parcelle de sang Piguet. |
L'idée m'en a été suggérée par Anne-Marie, mon épouse. Bien sûr, nous avons tous vécu l'expérience unique, digne d'être relatée et répétée. Cette raison serait suffisante pour faire de chacun de nous un autobiographe en puissance. Malheureusement, les écrits sont pléthoriques et les écrivains médiocres ne manquent, hélas, pas. Ces dernières considérations devraient fournir un argument suffisant pour me dissuader d'écrire une seule ligne.
Cependant, la suggestion d'Anne-Marie m'a été faite à un moment où je méditais sur les valeurs toutes relatives que l'on accorde aux générations, aux siècles. Bref : au TEMPS. Ce qui est vénérable l'est au prorata de son ancienneté. Un événement vieux de mille ans nous paraît plus vénérable qu'un événement vieux d'un siècle ou deux seulement ; et que dire d'un événement vieux de deux mille ans ! Le chiffre n'est pas choisi au hasard : il est presque magique pour avoir été choisi comme le commencement d'une nouvelle ère. Et pourtant… et pourtant il est facile de démythifier ce retour dans le temps en se servant du raisonnement simpliste, mais indiscutable, suivant : il suffit de jouer au jeu de « l'homme qui a vu l'homme, qui a vu l'homme… ». Admettons qu'un contemporain de Jésus allant sur ses soixante-dix ans ait raconté fidèlement les événements les plus marquants de sa vie à un jeune homme d'une vingtaine d'années, qui à son tour, approchant les soixante-dix ans le répète… et ainsi de suite, jusqu'à nos jours. Songe-t-on jamais qu'il suffit de QUARANTE personnes pour transmettre ce message vieux de deux mille ans ? Stupéfiant ! L'homme qui a vu l'homme : quarante correspondants successifs pour arriver à l'an deux mille. Cette constatation en somme toute bête m'a laissé songeur : et si l'on commençait aujourd'hui sa biographie familiale, qui soit enrichie chaque génération ou deux par les biographies de l'un de ses descendants, on pourrait imaginer un très lointain parent vivant en l'an quatre mille, compulsant les registres de ses origines jusqu'à son présent : en une quarantaine de biographies seulement. Bien sûr, il faut pour cela qu'il se trouve au moins un volontaire toutes les deux générations pour transmettre et enrichir de ses expériences ce qui deviendrait une chronique unique, fabuleuse, même n'étant pas écrite par des gens de talent. Nous laisserons de côté les considérations annexes, à savoir si la Terre sera toujours porteuse d'habitants en l'an quatre mille, si la langue de cette époque aura conservé la moindre trace de ses origines, etc.… Nous allons faire comme si. Ça y est, je l'ai lâché : je vais, dans la mesure de mes moyens, commencer la relation de ma vie. Le chapitre premier, le mien, est condamné à n'être qu'une méchante chronique mal ficelée mais on peut déjà supposer, en toute humilité, que les historiens et chercheurs se l'arracheront à prix d'or en l'an quatre mille ! Et puis, qui sait ? Il n'est pas interdit de penser que, parmi les quarante descendants qui reprendront le flambeau, il se trouvera un ou deux vrais écrivains qui relèveront la qualité moyenne de l'ensemble.
Cher ami lecteur,
… non, je rectifie :
Cher parent lecteur,
En effet, qui que tu sois qui auras la curiosité de lire ces pages, tu feras presqu'à coup sûr partie de la tribu Piguet, de près ou de loin. Je ne te propose pas un thriller passionnant mais, si tu es curieux sur tes origines et celles de quelques-uns de tes ancêtres, tu trouveras peut-être quelques réponses dans le texte qui suit.
Je te souhaite bonne lecture et je te demande beaucoup d'indulgence pour les inexactitudes, les anachronismes et les quelques incohérences que tu y trouveras.
***
J'aurais bien voulu pouvoir donner un titre ronflant à cette chronique : celui qui me vient d'abord à l'esprit serait du genre : « Chronique des Piguet ». Cela débute hélas plutôt mal dans la mesure où je suis le dernier porteur du patronyme de cette lignée. (n.b. : il s'avère qu'en fin de compte sont apparus entretemps deux successeurs : ma fille cadette a eu deux fils qui portent le patronyme Piguet)
J'intitulerai donc cet ouvrage de longue haleine :
SUCCESSSION PIGUET CHRONIQUE DE DEUX MILLE ANS
Vous noterez la confiance que je mets dans mes descendants pour poursuivre la tâche : rien qu'en lisant ce titre, ils se sentiront moralement obligés d'y aller de leur contribution.
***
« Maman, raconte-nous des histoires de quand tu étais petite ! ». Qui n'a pas fait ce genre de demande, étant enfant ? Ma chronique va donc débuter par des « on m'a dit que ». Eh, oui, je n'allais pas commencer cet écrit sans remonter aussi loin dans le passé que mes souvenirs le permettent.
LES ORIGINES
Le berceau géographique de mes parents est une bien jolie mais glaciale vallée située dans le Jura vaudois, à la frontière de la Franche-Comté et séparée de la France par une belle et vaste forêt, le Risoud. Du fait de ses accès limités, en hiver particulièrement, la « Vallée », comme ses habitants les « Combiers » la nomment simplement, a vécu en vase clos pendant longtemps. Il y eut ce qu'il fallait d'apports extérieurs pour éviter la consanguinité mais la « race » combière est restée bien homogène jusqu'à tout récemment. La Vallée compte au plus une douzaine de patronymes d'origine. Le nom des Piguet est le plus ancien relevé dans les archives de la Vallée : il remonte au 15ème siècle. D'autres noms 100% combiers incluent les Reymond, les patronymes Capt, Golay, Meylan, Rochat et une poignée d'autres. Ces noms de famille sont si communs à la Vallée qu'il est nécessaire d'être très précis quand on adresse du courrier à sa parenté. J'ai ainsi une cousine Françoise, Golay par son père, Piguet par sa mère, ayant épousé un Piguet d'une autre branche. Elle devint par mariage Mme Piguet-Golay-Piguet. Moins de précision eût rendu l'identification difficile.
La Vallée de Joux, bien jolie, même en hiver
Mon grand-père paternel, né en1874, se nommait Auguste Piguet. Je ne sais rien de ses parents. De sa jeunesse à lui, je sais qu'après avoir fait des études universitaires de lettres, il décida d'aller tenter sa chance « aux Amériques ». Il partit solliciter un embarquement sur un cargo en partance. Embauché comme soutier, on lui préféra en dernière minute un autre postulant. Il apprit plus tard que le cargo en question avait coulé corps et biens ! Ce fut un second navire qui l'emmena aux Etats-Unis, au début du vingtième siècle (eh, oui, il faut préciser pour l'éclaircissement des lecteurs du 40ème siècle !). Il semble que les Belles-Lettres aient eu du mal à nourrir son homme à cette époque. Fort du slogan « Go West, young man!", mon grand-père embarqua clandestinement à bord d'un convoi de marchandises qui se dirigeait vers l'Ouest. La chance ne lui sourit pas là-bas non plus, semble-t-il, et il revint la queue entre les jambes - chuchota-t-on – dans sa Vallée natale où il devint professeur d'allemand, et peut-être bien de latin aussi, au collège secondaire du Sentier, le chef-lieu de la commune du Chenit. Mon souvenir de lui est celui d'un grand-père comme il doit être : admirable, chauve, moustachu et un peu effrayant. Je trouvais qu'il ressemblait au maréchal Pétain (bien sûr, ça, c'est plus tard, quand je vis ses photos dans « Match » lors de son procès). Grand-papa avait de saines distractions de retraité. Il adorait se promener dans la forêt du Risoud d'où il ramenait selon les saisons des seaux pleins de champignons ou de « petits fruits » : fraises des bois, mûres, framboises, airelles ou myrtilles étaient abondantes en saison. Ses distractions intellectuelles étaient occupées par l'étude du patois du canton de Vaud et l'histoire de la Vallée. Lors des fêtes de famille, grand-papa était inévitablement sollicité pour la déclamation d'un poème en patois combier qu'il était le seul à comprendre, mais qu'on nous avait appris depuis tout petit à applaudir bien fort. Il se réservait dans la ferme (j'aurai l'occasion d'y revenir) un petit cabinet qui renfermait ses livres et quelques babioles plus ou moins historiques. L'accès nous en était strictement défendu mais nous nous y faufilions dès que nous en avions l'occasion. Parmi les merveilles pour nos yeux de gamins, les trésors comptaient un morceau de cristal doré, un fragment de la grosse cloche de l'Abbaye, fondue lors de l'incendie de l'an x. Il y avait surtout un manuscrit relié, illisible, qui paraît-il renfermait des remèdes de bonne-femme. J'en faisais plus volontiers un grimoire consacré à la sorcellerie. En plus de sa passion pour le patois (il fut primé lors d'un concours organisé par la Radio Suisse-Romande ; modeste et ennemi des mondanités, il refusa d'assister à la remise des diplômes à Sottens. Ce furent ses enfants et petits-enfants qui le représentèrent à la cérémonie et mon cousin Pierre-André fut mandaté pour aller sur l'estrade recevoir le précieux document. L'assistance dut se dire que ce petit lauréat de dix ans était un surdoué ! Grand-papa consacra de longues heures à la rédaction de l'Histoire de la Commune du Chenit, autrement dit l'histoire de la Vallée de Joux. Cela se concrétisa par la publication de trois tomes, certes bien instructifs, mais bien secs. Etant décédé avant d'avoir terminé le manuscrit du 3eme tome, ce fut mon père qui fut chargé de l'achever et de le mettre au net pour sa publication. Je me souviens qu'il le fit par piété filiale mais l'imprimeur dut le relancer à plusieurs reprises. Grand-papa, lors d'un déplacement à l'Ile du Levant, fit également quelques recherches sur les vestiges de ce qui fut l'un des premiers monastères (couvents ?) de la région ou peut-être même de toute la France : mes souvenirs sont bien flous (je crois avoir découvert qu'il s'agissait d'une branche du couvent des Frères de Lérins, en effet les premiers à établir un monastère en France au tout début du 5e siècle). J'eus l'occasion de voir les quelques cailloux qui restaient de ce cloître, enfouis sous le maquis : Grand-papa avait vraiment le chic pour se passionner pour la petite histoire, autant dire pour les laissés pour compte. Ses notes ont été versées aux archives de la ville d'Hyères.
De la famille de mon grand-père, je me souviens d'avoir rencontré son frère David qui, je crois, était charpentier. J'avais dix-huit ans environ quand mon grand-père décéda. Son épouse, ma grand-mère paternelle donc, était une fille Mégroz (on prononce : Mégrô), originaire, je crois, des environs de Lutry. C'était une femme maladive que j'ai presque toujours connue alitée, les jambes couvertes d'un plaid. Mon père me disait qu'il l'avait lui-même presque toujours vue étendue. Je ne sais rien des causes de sa faiblesse. Elle fit de rares déplacements chez nous, à Lausanne. Je me rappelle les tables de multiplication qu'elle me faisait répéter, mi-étendue sur le sofa du salon. Elle sentait une odeur de grand-mère et de chat (il y en avait quelques-uns à la Vallée). Un soir, vers mes huit ou dix ans, ma mère vint dans ma chambre m'annoncer que grand-maman était morte et qu'il fallait prier pour elle. Ce furent les premières obsèques auxquelles j'assistai.
Je suis encore moins documenté sur mes grands-parents maternels : je n'ai pas connu mon grand-père et ma 'grand-maman' décéda quand je n'avais pas plus de cinq ou six ans. Grand-père était un Capt de 'Chez Villard', lieu-dit non loin du Sentier, de l'autre côté de la vallée. Il était ce que la dialectique chinoise appellerait un paysan 'moyen-pauvre'. Une demi-douzaine de vaches. Elles étaient si peu nombreuses que ma mère se souvenait du nom de chacune. Je crois que, l'hiver, à l'instar de beaucoup de Combiers, ils travaillaient à domicile pour le compte de l'un ou l'autre des fabriques horlogères de la Vallée. C'était l'époque bénie où l'horlogerie contribuait à la prospérité et la renommée de la Vallée de Joux (comme d'ailleurs du reste du Jura). Ma grand'mère maternelle était une 'étrangère', chose peu commune à la Vallée. Je ne sais où monde grand-père connut cette juive allemande mais il l'épousa et la ramena chez lui (n.b. : je ne découvris que très tard que cette grand-mère qu'on m'avait toujours décrite comme allemande était en fait juive).
Annotation de ma sœur Anne-Claude : « elle était venue se refugier à la Vallée ou elle était serveuse a l'hôtel-brasserie du sentier. Selon tante Ju, sa famille bourgeoise – il paraît que son père était chef d'orchestre, «Kapellmeister » - l'avait chassée pour avoir eu un enfant illégitime ! »
Son nom de famille était Kann ou Kahn, je ne sais plus bien. A une époque où les Allemands - juifs ou non – n'étaient pas très bien perçus, mon grand-père contraignit sa femme à n'utiliser que le français, ce qu'elle faisait encore avec un fort accent tudesque lorsque je l'ai connue, tout petit. Chose curieuse, ma mère avait hérité dans une toute petite mesure de cet accent et je me suis surpris moi-même à me trouver parfois un côté guttural dans la prononciation de certaines syllabes, ce qui pourrait bien avoir ma grand-mère comme origine. Les rares souvenirs qui me restent de cette 'grand-maman' me ramènent à La Golisse, hameau le long de la voie ferrée, à quelques kilomètres du Sentier où elle habitait le deuxième étage d'une ferme. Mes parents m'envoyèrent à quelques reprises séjourner chez elle pendant les vacances. Elle me préparait sa spécialité, le riz au lait sucré, que j'abhorrais et qui me fit prendre le riz en horreur pendant de nombreuses années. Je partais jouer avec les sauterelles dans le pré en pente derrière la ferme. Grand'maman se servait d'un sifflet pour m'appeler à table ou pour me faire aller faire la sieste, autre chose que j'abominais. J'étais trop petit pour me souvenir du jour où elle nous quitta.
Pierre-Herbert Piguet, mon père, naquit en 1911. Il avait une sœur cadette de quelques années, Gladys, que nous appelions Tante Gla. Une deuxième sœur, aînée, prénommée Juliette, fut pour nous Tante Ju. J'ignore au juste où se situait la maison familiale paternelle; non loin de l'hôpital si je me souviens. Des souvenirs d'enfant de mon père, je n'ai pu glaner que fort peu aux tréfonds de ma mémoire : il se racontait peu. Entré au collège du Sentier, il se retrouva élève sous la férule de son propre père et celui-ci lui mena la vie dure afin de ne pas être taxé de favoritisme. Je me souviens de l'incident du Flaubert : j'eus beaucoup de peine à dissocier le Flauber arme-à-feu du Flaubert écrivain. Les détails de l'anecdote m'ont quitté l'esprit mais je me souviens encore d'avoir essayé d'imaginer dans ma tête d'enfant ce à quoi mon père faisait référence. Mon père se racontait peu, je l'ai dit : c'est de tante Ju que je connus l'histoire du 'Crâplle' (j'ai bien du mal à trouver une orthographe adéquate…), monstre dont la seule raison d'exister n'était autre que de terroriser les enfants. Tante Ju se déguisait en 'crâplle' à l'aide d'une vaste pèlerine de feutre noir avec laquelle elle venait faire des effets de manche devant le lit de mon père et de ma tante terrorisés. Cela dura pendant des années. Je dois dire à la décharge de Tante Ju qu'elle s'amenda fort honorablement dans sa vie d'adulte: elle fut pour nous une merveilleuse conteuse d'histoires de son cru, très morales, où l'aventure se la partageait avec une piété bienséante. Elle nous tint en haleine pendant d'entières vacances d'été au Levant, où nous avions chaque soir droit à un court épisode avant le sommeil. Mais je m'égare: c'est de mon père qu'il s'agit. Parmi ses activités de jeune garçon, papa fut chargé par deux vieilles filles de tantes, des sœurs, d'aller encaisser les fermages de leurs métayers. Ces vieilles demoiselles avaient 'du bien'. Papa s'acquitta semble-t-il fort bien de sa tâche puisqu'il hérita à leur mort de l'une de leurs propriétés, la ferme de Derrière-la-Côte (un hameau – mieux, un lieu-dit – au dessus du Sentier). Cette ferme, dont seule la partie habitation était occupée, devint le lieu de rassemblement de notre famille. Grand-papa et grand-maman occupaient le rez-de-chaussée ; tante Gla et son mari, onc' Ecto (oncle Hector) occupaient le premier étage et papa se réservait pour nous (et bien sûr pour la famille de Tante Ju) le 'railleton', nom combier donné aux deux pièces en soupente, au-dessus de l'appartement de Tante Gla. J'aurai l'occasion de revenir sur cette maison de Derrière-la-Côte, ce foyer des Piguet. Retournons à mon papa jeune homme : il fit la connaissance d'une jeune fille, devenue sa voisine à la suite de l'incendie qui avait chassé sa famille de leur maison de Chez Villard. Après avoir obtenu sa licence de lettres (il conserva des années sa casquette de « Belle-Lettrien », appellation qui m'enchantait). Après la cour d'usage, il épousa celle qui serait ma mère, Charlotte Capt. Avant de clore le chapitre de ses études, je note en passant un autre quiproquo qui m'intrigua pendant longtemps : il passa quelques années de collège comme interne à Schiers, dans le canton des Grisons, pour y parfaire son allemand. Je confondis longtemps Schiers avec Chypre, que je savais où situer sur la carte, et je me demandai pourquoi il lui fut nécessaire de s'expatrier si loin pour apprendre l'allemand ! Papa fut mobilisé à la frontière le temps de la guerre de 39-45 mais les Suisses eurent le bonheur de ne faire que de la défense passive et d'échapper aux drames qui se déroulaient dans les pays limitrophes. Il revint en permission le temps nécessaire de me mettre en chantier. Ma sœur, elle, avait été conçue trois ans plus tôt.
Papa sous les drapeaux ou « le 22 à Asnières »
La guerre finie, mon père fut démobilisé avec le grade de caporal: il n'était pas un militariste convaincu. Il fut nommé professeur de langues au collège de Nyon, où je naquis le 25 janvier 1942. Les souvenirs en appellent d'autres et il me revient que mon père fit un séjour linguistique en Angleterre. Il enregistra à Londres des poèmes qu'il fit graver sur disques (l'on utilisait à l'époque des disques en alliage d'aluminium qui nécessitaient des aiguilles en bois pour les écouter sur le gramophone, à manivelle, cela va de soi) et qu'il envoya à sa fiancée restée à la Vallée : « il pleut sur la ville comme il pleut sur mon cœur … ». Ce fut probablement le premier poème que je mémorisai. Je soupçonne qu'il y eut d'autres enregistrements à caractère plus personnel mais je ne mis
jamais la main dessus.
De maman et de son enfance, je connais un peu plus. Elle venait d'une famille de neuf enfants, dont deux morts en très bas âge. Ma maman, Charlotte était la quatrième des enfants survivants. Sa sœur cadette et favorite, Lucette, mourut en donnant naissance à mon cousin Jean-Paul Guignard .
Dans la bonne tradition des secrets familiaux non élucidés, le cas de Jean-Paul est resté pour moi un mystère : on ne racontait pas tout aux enfants. Je ne me souviens pas avoir rencontré ce cousin plus d'une ou deux fois dans mon existence. Etait-il « illégitime » ? J'ignore pourquoi il ne fut jamais mentionné dans les conversations, encore moins contacté… Je ne sais rien du Guignard qui lui donna son nom.
Nota de ma sœur :
JEAN-PAUL GUIGNARD EST LEGITIME, IL A 5 OU 6 ANS DE PLUS QUE MOI ET QUAND IL FAISAIT UN APPRENTISSAGE DE METALLURGISTE A LAUSANNE, IL VENAIT QUELQUEFOIS MANGER CHEZ NOUS. A PART SON METIER (IL A BIEN SUR TRAVAILLE DANS L'HORLOGERIE), C'EST UN PASSIONNE DE GEOLOGIE ET DE PALEONTOLOGIE – IL Y A UNE DIZAINE D'ANNEES, IL EST VENU ICI AVEC SA FEMME ET NOUS A FAIT DE MEMORABLES CONFERENCES SUR LES CAILLOUX DU DRAKENSBERG, OU NOUS AVONS FAIT ENSEMBLE UNE RANDONNEE DE 5 JOURS ! SON PERE, PAUL-LOUIS GUIGNARD, ETAIT AUSSI DANS L'HORLOGERIE, MAIS IL ETAIT CONNU A LA VALLEE COMME PRESIDENT DE LA SOCIETE DES SOURDS DE LA VALLEE DE JOUX, MEME APRES AVOIR SUBI UNE OPERATION MIRACLE QUI LUI AVAIT RESTAURE UNE BONNE PARTIE DE SON OUIE. PLUS TARD, IL AVAIT EPOUSE EN SECONDE NOCES UNE TRES BELLE FEMME (TANTE MARIE-JEANNE, CA NE TE DIT RIEN ?), DONT IL AVAIT EU UNE RAVISSANTE PETITE FILLE ROUSSE (J'OUBLIE SON NOM. ILS HABITAIENT PRILLY ET ELLE PRENAIT LE MEME TRAM QUE MOI POUR ALLER A L'ECOLE ET ME FASCINAIT PAR SA BEAUTE !), MAIS QUI A FINI PAR ETRE HOSPITALISEE POUR FOLIE. LA FILLE, QUI ETAIT BALLERINE, EST DEVENUE FOLLE AUSSI .AH, ET JEAN-PAUL SE DISTINGUE DANS NOTRE FAMILLE PAR LE FAIT QU'IL A VECU TOUTE SA VIE DANS LA MEME MAISON, CELLE OU IL VIT LE JOUR – ADRESSE : 3 HAUT DU SENTIER, LE SENTIER !
Deux frères, son aîné Alfred et Robert, le cadet de maman. C'est avec lui de ma maman s'entendait le mieux pour faire des bêtises. Tante Gertrude était son aînée et Ernestine sa cadette. La famille de maman était pauvre. Ils habitaient une ferme dont je crois qu'ils n'étaient que métayers.
Au centre, papa ; à gauche, Gladys et, à droite, Juliette
Lors de l'arrivée de l'électricité à la Vallée, on installa parcimonieusement les ampoules strictement nécessaires à l'éclairage de la maison. C'est ainsi qu'on perça un trou dans le mur séparant la cuisine de la salle de séjour et qu'une seule ampoule installée dans cette niche dut suffire à éclairer les deux pièces. Maman nous racontait le bain hebdomadaire dans le seillon : la même bassine d'eau chaude servait à toute la marmaille et les aînés étaient les derniers à pouvoir se laver. Parmi les 'crasses' (farces), celle-ci : les jours de beau temps, la voisine installait son Victrola sur le rebord de sa fenêtre. Il s'agissait à l'époque d'un de ces gramophones à l'énorme pavillon qui prolongeait le bras supportant l'aiguille. A l'aide d'un manche à balai, ma mère et son frère Robert s'amusaient à peser sur le pavillon, ce qui bien entendu interrompait la musique, au grand dam de la voisine, qui n'y comprenait goutte ! « Pour avoir la fiiiilleuuu, bonne et si gentiiilleeuu, c'est à la mamaaan qu'il faut faire du bonimeeeeent… » Maman nous chantonnait les airs appris grâce au fameux et rare gramophone.
La famille de maman : ne manque que Gertrude. De g. à d. :
Lucette, Ernestine, Alfred, Robert, Edith et enfin Charlotte, ma
mère
Ma mère souhaitait devenir institutrice mais l'argent manquait trop dans la maison pour qu'elle puisse songer à poursuivre des études. Elle commença donc à travailler « à la fabrique », sous entendu « horlogère », bien sûr. Peu après, un incendie détruisit leur ferme et, déménageant, elle se retrouva voisine de la maison de papa. Ils se 'fréquintèrent', puis se marièrent. J'ai écrit 'fréquintèrent' à dessein ; il faut bien dire deux mots de l'accent de la Vallée, l'accent combier. L'accent vaudois est déjà lourd et traînard mais l'accent combier est en plus nasillard, et plus lourd encore, si c'est possible. Mon oncle Hector et sa famille, les seuls à rester habiter la Vallée, avaient un accent à couper au couteau. Ils eurent un franc succès lors du déplacement qu'ils effectuèrent à l'Ile du Levant avec leurs enfants dans les années cinquante.
J'aurai bien entendu de nombreuses occasions de reparler de mes parents mais leur vie sera alors intimement liée à la mienne (qui l'eût cru).
Je vais maintenant décrire en quelques lignes les autres membres les plus proches de ma famille afin de donner une meilleure image d'ensemble.
Portrait de Famille – Les très proches
De la famille Piguet-Capt, ce furent des Piguet que nous fumes les plus proches. Oncle Alfred, Tante Ju ainsi que mon cousin Pierre-André sont très liés à mon existence et ils apparaissent régulièrement au fur et à mesure de ce récit. Je vais les camper en quelques lignes, selon mes propres critères d'appréciation :
Oncle Alfred – dit « Cra-Cra »
A noter qu'il n'y eut jamais de « tonton » ni « tatie » chez nous. C'était Oncle Ceci et Tante Cela. Oncle Alfred était une personne qui aurait voulu se faire passer pour moderne mais il était néanmoins très conformiste et bourgeois. Dans la vie quotidienne, c'était un homme très minutieux, du genre « chaque chose à sa place et une place pour chaque chose ». Quand nous lui empruntions un outil, nous avions toujours droit à la recommandation : « il s'appelle : reviens !». Il posséda de tous temps une voiture à laquelle il apportait des soins jaloux. Il n'était pas aussi atteint que notre original de la rue d'Echallens (voir plus bas), mais pas bien loin. Lorsque – des années plus tard – mon cousin lui meurtrit un pare-choc au cours d'une soirée avec les copains, Pierre-André s'arrangea pour le faire changer avant de rendre la VW à son père, qui ne douta jamais de rien : mon cousin n'eût jamais osé lui annoncer le sinistre !
Oncle Alfred adorait ma mère, qui lui apportait un peu de soleil par son franc-parler et ses rires dans un ménage un peu trop austère. Il eut également beaucoup d'affection et de tolérance pour moi. Je ne suis pas loin de penser qu'il me préférait à son propre fils.
Tante Juliette – dite « Tante Ju »
Elle avait des traits communs avec mon père par son sérieux. Elle ne fut jamais une « rigolote » et les plaisanteries lestes la choquaient. Elle avait probablement ramené cette attitude victorienne de son séjour comme demoiselle de compagnie chez des hobereaux anglais, dans sa jeunesse. Elle adorait les pages mondaines des magazines où se relatent les faits et gestes des « grands » de ce monde. Je pense qu'elle n'eût pas été fâchée d'épouser un nom à particule. C'était un peu le genre à se retrouver pour le five o'clock tea avec un quarteron de rombières gantées. Elle était paradoxalement très sportive et, au Levant, nul n'eût pu supposer que se cachait une dame raffinée et cultivée sous son foncé bronzage. Je l'aimais bien mais je n'appréciais pas trop sa cuisine ; quand on a une maman cordon-bleu… Je pense qu'elle m'estimait aussi mais pas avec la même chaleur que son mari.
Encore un apport de ma sœur :
« Tante Ju sérieuse, pieuse et snob? Comme les impressions diffèrent... Pour moi, elle était celle qui aimait raconter tous les ragots juteux de la famille, qu'elle racontait d'ailleurs fort bien. Elle m'a avoué être un jour tombée amoureuse dans sa jeunesse d'un homme qui lui avait "coupé le souffle" juste en la regardant (pas son mari!). Et elle rigolait gentiment des bondieuseries de sa sœur "Sainte Gla". Elle aurait voulu faire des études, mais à cette époque, on sacrifiait les filles au profit des garçons; cependant, elle adorait son petit frère Pierre et vénérait son intelligence. C'est probablement la raison pour laquelle nos deux familles ont été si proches. Juliette a commencé à apprendre l'italien à l'âge de 70+; quelques années avant sa mort, j'ai voulu l'amener un jour à une conférence sur l'Argentine et elle m'a répliqué qu'elle n'allait pas à ces séances de l'après-midi parce qu'on n'y voyait que des vieux »
Tante Gladys – dite « Tante Gla »
A la Vallée, les adultes prononçaient : « Gladès ». Ça faisait sans doute plus distingué. Quand je pense à cette tante, je vois une femme très mince, portant chignon, très douce, très droite. Elle avait un fort accent combier et des expressions de la Vallée qui me plaisaient bien. Je ne la rencontrai guère que lorsque nous allions passer le week-end Derrière-la-Côte.
Oncle Hector – Dit « Onc' Ecto' »
Mari de la susdite. Un Golay et une vraie caricature de Combier. Fortement charpenté, un grand nez qui dut lui être utile pour respirer l'odeur du fric, et un accent combier presque trop prononcé pour être vrai. Il me faisait un peu peur avec son long nez et ses bondieuseries plein la bouche. C'était un « rapia » (avare), je l'ai dit, et il avait véritablement pris les traits d'un Harpagon.
Ça, c'étaient les Piguet côté paternel. Viennent ensuite les Capt, du côté de ma mère :
La famille Capt au complet, ou presque ; manque Lucette (morte ?) vers 1930
Marcel-ErnestineGertrude, Edith
Louise & Ulysse
Charlotte
Inconnu…
Du côté de la famille de maman, nous ne fréquentâmes guère que Tante Gertrude du Brassus ainsi que mon oncle Robert, qui vivait à Epalinges, au-dessus de Lausanne.
Tante Gertrude et oncle Roland
Tante Gertrude et oncle Roland (un Meylan) tenaient la petite épicerie du Brassus, sur la place de la Lande, du nom du seul hôtel du village. Il m'arriva de séjourner chez eux une fois ou deux. J'avais comme compagnon de jeu Jacky, un cousin de mon âge. Son frère aîné, Pierre-André, était plus âgé de quelques trois ans. Tante Gertrude, la sœur de ma mère, était une femme toute ronde, à l'accent bien combier. J'aimais me tenir dans son épicerie aux odeurs qui me faisaient rêver. Nous nous perdîmes de vue avec cette famille par la suite. Seul Pierre-André ('du Brassus', ajoutait-on pour le distinguer de l'autre, mon presque frère) vint une fois par semaine déjeuner chez nous du temps où, jeune homme, il travailla à Lausanne. Cette famille connut des déboires : Jacky faillit mourir de je ne sais plus quelle maladie. Oncle Roland était accroché par le jeu et il alla dilapider les recettes de son magasin au casino de Divonne (en France), non loin de la Vallée. Ce fut la faillite et mon oncle dut trouver un emploi à l'usine (d'horlogerie, bien sûr. Il n'y avait que cette industrie à la Vallée) alors que tante Gertrude se mit également à travailler à la maison pour le compte d'une usine. Pas mal de paysans travaillaient en hiver à domicile pour le compte de l'industrie horlogère; cela prouve que l'on pouvait avec le même bonheur tâter le pis d'une vache que des instruments de précision. Ma mère et sa sœur Gertrude ne se parlèrent plus guère à la suite de je ne sais plus quel malentendu. Je ne sais pas trop ce qu'il advint de mes cousins. Je crois que Pierre-André évolua dans le monde boursier et qu'il connut quelques histoires pas très nettes. Jacky travailla dans l'industrie horlogère, comme ses parents.
Oncle Robert et Tante Marcelle
Oncle Robert et Tante Marcelle habitèrent plusieurs années Le Sentier mais ils vinrent par la suite s'établir à Epalinges, au dessus de Lausanne. Ce frère de ma maman avait en commun avec elle sa bonne humeur. C'était également un esprit inventif : il avait fait breveter plusieurs de ses modestes mais utiles inventions. Il ne me reste en mémoire que l'ensemble de tringles rabattables, ceinturé autour du tuyau de poêle, destiné au séchage de la petite lessive. Bien sûr, ce n'était pas le genre d'inventions qui lui rapporteraient le Nobel !
Oncle Robert gagnait semble-t-il fort bien sa vie en posant des paratonnerres. Sa petite entreprise prospéra et je crois qu'aujourd'hui l'un de ses fils a pris la relève. Tante Marcelle ne m'a pas laissé grand souvenir sinon celui d'une petite femme, un peu effacée. Mes deux cousins, Jean-Jacques et François, avaient à peu près mon âge. L'aîné me parut toujours un peu demeuré. Je le rencontrai plus tard à l'Ecole Nouvelle, où il était également inscrit, et il paraissait toujours dans les vapes. Les quelques fois où je montai à Epalinges, je retrouvais avec plaisir mes deux cousins et mon oncle, bien sûr, mais c'était surtout pour leur chien que je venais : ils étaient propriétaire d'un magnifique berger-allemand avec lequel je passais presque tout mon temps. J'allais jusqu'à me faufiler dans sa niche où nous tenions tout juste à deux ! Mes cousins, à la pointe du progrès, possédaient un projecteur cinématographique à manivelle et une ou deux bobines de dessins animés en noir et blanc. Cela dut éveiller en eux une vocation car, plus tard, ils se mirent à la caméra 8mm et commencèrent le tournage d'un film de guerre. Rien que ça ! Je ne sais jusqu'où ils allèrent dans leur projet mais ils avaient construit un décor de tank américain pour les besoins de leur scénario. Un seul tank était un peu léger peut-être pour faire revivre D-Day, mais enfin…
Non loin de la maison, à Epalinges, se trouvait un terrain de golf où nous nous rendions pour aller à la recherche de balles égarées. Quand nous n'en trouvions pas, nous allions nous planquer dans un bosquet où les néophytes étaient certains d'en perdre une ou deux. 'zavez pas vu une balle, les gamins ?'…'nous, M'sieur ? non, on a rien vu…', répondait-on angéliquement, la dite balle soigneusement planquée sous la semelle de notre godillot.
Tante Ernestine et Oncle Marcel
Tante Ernestine, plus jeune que maman, fut emportée très tôt par la tuberculose. (Ma sœur m'apprend qu'elle s'est en fait suicidée ; chagrin d'amour… Moi, je me suis contenté de transmettre les salades qu'on racontait aux petits enfants pour ne pas les choquer) De mes quelques visites chez eux, au-dessus de Lausanne, je retiens la récupération des boites en fer blanc qui renfermait le tabac pour la pipe de mon oncle. Je devais avoir 8 ou 9 ans quand tante Ernestine décéda. Oncle Marcel partit, paraît-il, pour l'Afrique du Nord par la suite. On me rapporta plus tard qu'il avait été tué dans une rixe.
En compagnie de maman, ma sœur et tante Ernestine.
Admirer les coiffures d'antan ! 1945 ?
Tante Edith
Tante Edith resta célibataire. Elle habitait à deux pas de la gare du Sentier, à la Vallée. Tout petit, je fis plusieurs séjours chez elle, séjours pendant lesquels je fus fort chouchouté. Elle me faisait cadeau de ses vieilles balles de tennis et m'emmenait « Chez Meige », pâtisserie réputée, où elle me régalait de la spécialité de la maison, la croustade (l'ingrédient principal de la croustade est l'oignon. Enfant, je détestais ce dernier mais, dans mon ignorance, je savourais ce délicieux gâteau !). Comme la plupart des habitants de la Vallée, ma tante travaillait comme ouvrière dans l'une ou l'autre des fabriques horlogères du coin. D'autant que je me souvienne, ma tante était une belle plante et je ne sais pas la raison pour laquelle elle ne se maria pas. L'âge venant, elle n'alla plus très bien dans sa tête. A notre retour des Etats-Unis, elle avait déménagé dans une ferme paumée de la campagne, non loin du canton de Genève, tout près de la frontière avec la France. Je crois qu'elle ne gagnait plus sa vie qu'avec peine ; elle triait des pierres pour le compte d'une horlogerie, dans son minuscule studio qu'elle louait sous les combles. J'accompagnai un jour mon oncle Robert qui lui apportait de temps à autres des victuailles : elle avait grossi, le visage bouffi et se plaignait de mille maux. Dieu sait pourquoi elle choisit de s'isoler dans ce trou perdu. Elle finit par se jeter sous un train.
J'ai reçu de ma sœur les éclaircissements suivants :
« Edith s'est effectivement jetée sous un train (vieillissant seule, après un ténébreux roman d'amour de 20 ans avec un certain français Comte de Bremoy, beaucoup plus âgé qu'elle -- il était marié et catholique, donc ne pouvait pas épouser Edith; quand sa femme est enfin morte, il est lui-même décédé des suites d'une maladie respiratoire qu'il avait acquis en respirant des gaz dans les tranchées pendant la guerre 14-18. Tante Ju m'a raconté cette histoire, et j'ai moi-même, vers mes cinq ans à Nyon, vu le beau couple Edith +M le Comte, tous les deux vêtus de blanc et elle portant des bas en filet blanc! Ah, les souvenirs de chacun..."
Oncle-Alfred-de-St-Imier
Cet oncle Alfred, frère de ma mère, était distingué de l'autre oncle Alfred, le mari de tante Ju, par cette appellation: 'Oncle-Alfred-de-St-Imier', pour qu'il n'y ait pas confusion. Je ne le rencontrai qu'une ou deux fois dans ma vie. Il eut une fille d'un premier mariage et un fils du second, avec tante Luce. Je vis fort peu ces cousins. Il semble qu'oncle Alfred-de-St-Imier possédait une fabrique d'outillage de précision et qu'il construisit par la suite un hôtel. Je n'eus jamais l'occasion d'aller les voir à St-Imier et je ne sais rien de la destinée de ces deux cousins.
Tante Madeleine – dite « Tante Mad »
Madeleine Rambert fut toujours pour nous Tante Mad, bien qu'elle n'eût pas le moindre lien de parenté par le sang ni par alliance. Je la crus véritable tante tout au long de mon enfance. C'est la raison pour laquelle je l'inclus dans le récit. Elle était une amie de Tante Ju ainsi que la marraine de Pierre-André. Son père était semble-t-il pasteur. Bonne famille bourgeoise et bien-pensante.
Tante Mad était psychanalyste pour enfants, célibataire par choix et si elle n'était peut-être pas vierge, elle avait des manières de vieille fille. Son bourgeois appartement – cabinet de consultation se situait au-dessous du Palace, à Lausanne. Tante Mad possédait également un bungalow au Levant, l'Oustalet. Nous l'aimions bien mais nous la trouvions un peu bizarre et, quand elle riait, c'était toujours de manière contrainte : elle semblait toujours avoir avalé un parapluie. Il paraît que Mlle Rambert avait acquis une certaine réputation dans sa branche professionnelle. On la disait près de ses sous en dépit du fait qu'elle fût issue d'une famille aisée. De plus, ses revenus professionnels ne devaient pas être négligeables. Tante Mad psychanalysa néanmoins à titre gracieux les enfants Piguet/Reymond. De ce qu'elle découvrit dans les tréfonds de mon cerveau, je n'en sus jamais rien. Je retiens le souvenir d'avoir eu à improviser des saynètes pour un théâtre-guignol et d'avoir dû résoudre diverses énigmes sous forme de dessin. Ce qu'on appellerait aujourd'hui un test de personnalité, en somme. Tante Mad était alliée pour de bon à la famille Dubugnon et, à son décès, les 'Dubu' auraient pu espérer hériter de cette tante fortunée et sans descendance. Il n'en fut rien ; elle légua tous ses biens aux bonnes œuvres, y-compris sa maison du Levant. Même sa fidèle Alice, bonne à l'ancienne qui l'avait servie pendant des dizaines d'années ne reçut rien, ou presque. On me dit que la famille ne fut pas loin d'aller cracher sur la tombe de cette bonne chrétienne.
Les surnoms
Comme c'est souvent le cas, presque tous parmi nous avait un surnom. J'étais Pévé pour ceux de la Vallée : il paraît que c'étais ainsi que je prononçais mon nom quand j'étais tout petit. Anne- Claude était Cli-Cli, allez savoir pourquoi. Pierre-André, dans sa petite enfance, fut surnommé Nounet par ses parents. Il finit par ne plus supporter ce sobriquet et je ne manquais pas de le faire bondir néanmoins de temps à autre en l'appelant ainsi. Quand j'étais plus vache, je l'appelais Tom-Pouce. J'étais nettement plus grand que mon cousin et je crois qu'il souffrit de sa relativement petite taille tout au long de son enfance. Papa et maman étaient respectivement Pierrot et Loti pour leurs amis. Tante Juliette fut tante Ju et oncle Alfred fut pour ses neveux/nièces Cra-Cra, comme écrit plus haut, sans aucune nuance péjorative. Jacqueline, leur fille, était Djouk pour ses parents.
***
Ayant campé brièvement les deux côtés de ma famille, j'en arrive donc à ma naissance. Un 25 janvier 1942, vers 5 heures de l'après-midi. J'ai essayé à de nombreuses reprises de remonter aussi loin que possible dans mes souvenirs d'enfant : je peux situer mes souvenirs d'une manière chronologique plus ou moins précise grâce au déménagement de notre famille, de Nyon à Lausanne, peu après mes quatre ans. Il y a dans mes souvenirs les rares datant de l'époque de Nyon et ceux de mon enfance à Lausanne. Je me rappelle relativement bien la maison de mes premières années. C'était une villa sise dans un jardin assez vaste, presque en campagne. D'un côté, une treille de raisins séparait notre jardin d'un pré. Je me souviens que ma sœur – mon aînée de trois ans – m'affirmait que les paisibles vaches qui broutaient dans ce champ étaient en fait de redoutables taureaux qui attendaient la moindre apparition de rouge pour attaquer. Je tremblais quand ma maman choisissait de m'habiller de cette couleur! A l'opposé du pré, de l'autre côté du chemin qui passait devant notre portail, se trouvait un petit bois, un bosquet plutôt, où je me plaisais à chercher de petites fleurs. Tout bambin, je raffolais des fleurs: perce-neige, pensées sauvages, primevères et autres boutons d'or; toutes m'enchantaient. A droite du portail d'entrée, un réduit à outillage. J'y trouvai un jour deux orvets que je rapportai, un dans chaque main, à ma mère horrifiée. La maison comportait deux étages; au rez-de-chaussée, une pièce que nous appelions véranda, entièrement vitrée, avec quelques motifs en vitraux qui me séduisaient comme ceux d'une église.
Votre serviteur vers l'âge de 2 ans. Déjà, le futur marin se dessinait …
De la salle de bain, il me reste l'image de l'ampoule nue au plafond, qui avait été peinte en bleu en raison de l'obscurcissement obligatoire, pendant la guerre. La peinture avait été grattée mais on en voyait encore les traces, près du culot. Les combles étaient le repaire de frelons et occasionnellement de fouines. Disons que mon père a une fois au moins sauvé la famille (!) d'une mort certaine en éliminant un nid de frelons établi sous notre toit. Le souvenir de la fouine s'amalgame avec mon premier souvenir d'un spectacle de nuit : l'enchantement du jeu de lumières à travers les vitraux de notre véranda, un soir où nous revînmes à la maison. Ce même soir, mon intrépide père découvrit qu'une fouine avait élu domicile dans notre galetas. Je ne sais comment papa s'y prit pour chasser l'intrus mais je ne vis jamais l'animal et en fut fort marri. Puisque nous sommes au chapitre des animaux, mentionnons aussi le hérisson trouvé dans le jardin: mon père lui procura une cage, pour mon plus grand bonheur, mais déclara quelques jours plus tard que la bête s'était sauvée. Je me doutai bien que ce n'était pas vrai mais qu'il avait marre d'avoir à nourrir l'animal. Je lui en voulus un peu.
Ma sœur Anne-Claude fit ses débuts à l'école enfantine (on dirait 'jardin d'enfants' ou 'maternelle' en France). J'eus de la peins à accepter ce privilège dont j'étais encore exclu vu mon âge. Je m'échappais plusieurs fois pour rejoindre 'Cli-cli' à l'école. La maîtresse de ma sœur accueillait le petit resquilleur avec gentillesse et m'occupait avec des dessins. Même clandestin, je bénéficiais de la distribution de lait faite aux enfants scolarisés (nous étions juste après la guerre; sans avoir souffert vraiment de malnutrition, certains enfants n'avaient pas connu un régime bien équilibré pendant ces années). Il y avait le lait chaud, tiède ou froid, au choix pour les autres, mais invariablement tiède pour moi, malgré mes protestations (je le voulais froid, bien sûr). Maman finit quand même par interdire ces escapades, à mon plus grand chagrin.
Je possédais une petite hotte en osier avec laquelle je partais 'en commission' pour le compte de ma mère. Le carnet de commande dans le fond de la hotte, je partais chez le boucher ou l'épicier. La trotte, assez longue pour mes petites jambes, me faisait passer le long d'un champ de maraîcher où poussaient des asperges, du moins me l'avait-on affirmé ! je fus toujours surpris de ne jamais apercevoir ces asperges dont j'ignorais qu'elle poussaient enfouies sous le sol. Non loin de chez nous habitait une vieille dame qui possédait un perroquet. J'eus l'occasion de voir le fabuleux animal à quelques reprises. Sa maison jouxtait un bois qui faisait partie de la propriété. Nous allâmes un jour y jouer à cache-cache avec d'autres enfants. On me fit compter, les yeux fermés et, quand je les ré ouvris, je cherchai en vain le moindre camarade derrière un fourré ou dans un arbre creux: mes compagnons m'avaient salement largué, dans l'espoir de me faire une peur bleue. Je finis par retrouver tous ces garnements attroupés aux abords de la maison, ricanant: j'avais fait mon premier apprentissage de la vacherie humaine.
Flash: la maison qu'habitèrent mes parents avant ma naissance, à Nyon : bâtisse à deux étages. Tout en nuances de gris. Poteaux de clôture de potager recouverts par des boîtes de conserve, pour empêcher la pourriture, probablement. Quantité d'insectes dessous.
LAUSANNE
Souvenirs d'écolier
La coupure entre mes souvenirs de Nyon et de Lausanne est bien déterminée, bien que je n'aie conservé aucun souvenir du déménagement lui-même, si ce n'est celui de ma maman se désespérant sur les cartons et colis à déballer. Vague souvenir de la déménageuse (tractée par un cheval ?) apportant nos biens.
Notre maison lausannoise: une villa de trois étages dans un environnement urbain. Jardin bien ordonné avec un nombre étonnant d'arbres fruitiers, en pleine ville: un cerisier dont certains rameaux chargés de fruits étaient accessibles de la fenêtre de notre cuisine, moyennant quelques acrobaties. En saison, le balayeur de la voie publique venait faire la récolte à l'aide d'une interminable échelle de bois. Il nous chassait invariablement quand nous cherchions à le rejoindre au haut de son perchoir mais il n'hésitait pas à nous jeter les meilleurs fruits. Les plus beaux finissaient en boucles d'oreilles avant d'être boulottés, eux aussi. Un grand marronnier: nous attendions avec impatience l'apparition des bogues ; les marrons luisants faisaient de ravissantes figurines, montés sur des allumettes. Un tilleul aussi, aux branches rassemblées en faisceau vers le ciel ; nous tentâmes pendant plusieurs années d'accéder au plus haut de ce reposoir céleste, sans succès. Quand nous fûmes enfin assez forts pour l'atteindre, nous fûmes déçus de constater que la place manquait pour y établir la cabane-dans-les-arbres dont rêvent tous les enfants. Le même bosquet central du jardin renfermait divers autres arbres et arbustes plus modeste, dont certains donnaient des baies comestibles. Dans un coin particulièrement humide, entre la maison mitoyenne et la rue d'Echallens, un sureau. Il n'offrait que l'intérêt de donner ses fruits colorés hors saison et d'être un garde-manger assidûment fréquenté par les moineaux et autres oiseaux. Une haie de crotons verts piqués de jaune (je n'ai pu donner un nom à ces arbustes que vingt-cinq ans plus tard) préservait notre jardin des regards de la rue. Dans une autre encoignure de ce merveilleux jardin, une treille supportant des abricots que nous nous empressions de chiper dès qu'ils prenaient de vagues nuances orangées. Madame Wuest (pour nous : Mâme Vuste) – une ancienne péripatéticienne revenue dans le droit chemin – dont la fenêtre donnait sur ce carré de jardin, nous engueulait chaque fois qu'elle nous surprenait à boulotter ces fruits pas encore mûrs: elle devait se relever la nuit pour les piquer elle-même ! Le côté sud du jardin surplombait la rue du Clocheton. Un mur en pierres de taille, une vraie paroi rocheuse de plusieurs mètres de haut, nous séparait de la rue (nous faillîmes plus d'une fois nous casser une guibolle en tentant de rejoindre le Clocheton par cette voie directe : c'était un tentant raccourci pour rejoindre notre école de Prélaz !). Une treille de raisins noirs courait tout au long de la clôture. Une plate-bande voisine offrait raisinets, groseilles (en France: groseilles rouges et groseilles à maquereau) et cassis. Un beau pied de reines-claudes et un noisetier complétaient les comestibles offerts par notre jardin. Je dois dire que le propriétaire, M. Masson, un vieux grand-père maniaque dont nous avions grande peur, ne semblait pas trop se formaliser du chapardage de ses fruits. Une petite moitié de son jardin nous était interdite d'accès et nous en étions chassés par sa grosse voix dès qu'il nous y surprenait. En fait, à part quelques fleurs, la zone interdite ne recelait rien qui puisse se manger; nous y allions plus par défit que par intérêt. Le vieux monsieur Masson s'inquiétait avant tout de l'état du gravier des allées, chaque jour soigneusement ratissé. A force d'y courir et d'y faire des glissades dans tous les sens, nous fichions inévitablement la pagaille dans ses efforts de ratissage et il se plaignait régulièrement à nos parents, qui nous engueulaient à leur tour, sans trop de conviction.
Autre vision: les plates-bandes d'iris le long de la façade est. Pas de doute, le vieux Masson savait ce qu'était un beau jardin fleuri. Glycine grimpant le long des montants du balcon : gros massif fleuri de grappes; refuge de nids d'oiseaux au printemps et échelle idéale pour descendre au jardin sans passer par l'escalier. Côté ouest, notre voisin fut pendant longtemps un fleuriste-pépiniériste du nom de Blondel. Nous nous introduisions sans difficulté dans ses serres via notre jardin et je ne me souviens pas que nous n'en fussions jamais chassés. Blondel et ses serres disparurent un jour pour faire place à un immeuble de rapport. En dehors du portail en fer (qui couinait délicieusement) donnant accès à notre porte d'entrée principale, le jardin comportait un second grand portail, une porte cochère à deux battants, dont se servaient certains des occupants de l'immeuble mitoyen (celui de la mère Vuste). C'était un drôle d'agencement: notre buanderie occupait le sous-sol de cet immeuble voisin, au niveau de notre jardin ; l'entresol en était occupé par un atelier de fabrication d'articles d'exposition pour boutiques et vitrines. Les autres locataires de l'immeuble avaient leur propre porte d'entrée donnant sur la rue d'Echallens. Nous cherchâmes à plusieurs reprises à nous faufiler le long de l'étroit escalier qui donnait sur l'atelier. Nous en étions régulièrement chassés comme des malpropres dès que nous étions repérés : « Vai via ! ». Nos voisins étaient italiens et ce furent mes premiers mots appris de cette langue.
Dans ce même jardin, que nous partagions en quelque sorte avec le bâtiment voisin, passaient discrètement les employés de cette petite entreprise. Une fois par semaine également apparaissait « l'automobiliste », accompagné de bobonne et enfant (un « miteux » bien trop jeune pour que nous envisagions de faire plus en avant sa connaissance). Cette maison voisine comportait en plus de notre buanderie un box donnant sur notre jardin. Bien que n'habitant pas sur place, « l'automobiliste » devait le louer au mois pour y remiser son bijou. Le samedi, invariablement, il débarquait en famille. En grandes pompes, on relevait la porte basculante et, après mille travaux préliminaires, on faisait démarrer l'objet pour le reculer hors de son écrin. Alors, le propriétaire, avec l'aide de bobonne, se mettait à bichonner son trésor à coups d'éponge savonneuse et de peau de chamois. Jamais on ne vit une mère laver avec tant d'amour son nouveau-né ! La minutieuse opération terminée, « l'automobiliste » faisait rentrer sa tuture dans son box, on tirait la porte, on la verrouillait et on repartait à pied en se félicitant d'avoir passé un si bel après-midi. Je ne suis pas sûr d'avoir vu la famille embarquer et quitter la propriété plus de trois ou quatre fois pendant toute la durée de mon séjour à la rue d'Echallens.
L'Enchanteur Honoré
Avec mon copain Alain
Ma sœur Anne-Claude ne manquait pas d'imagination ni d'espièglerie ; elle s'en servit pour faire marcher son petit frère et, accessoirement, les enfants de l'appartement du dessus, les petits Miéville. Elle nous entraîna un jour à l'extrémité du jardin où se trouvait un coin très touffu, un peu inquiétant même. Ayant fouillé le sol à un endroit précis, elle fit apparaître une boite en fer-blanc dans laquelle se trouvait une clé, une de ces bonnes vieilles clés d'antan, lourde et noire. C'était, nous affirma-t-elle, la clé de la porte donnant accès au domaine de l'Enchanteur Honoré. Nous la pressâmes de nous en dire plus: elle nous fit d'abord la description de ses caves remplies de jarres débordant d'or et de pierres précieuses; c'était la caverne d'Ali Baba quoi, en mieux ! Oui, elle avait le privilège de pouvoir entrer à sa guise dans cet univers merveilleux, mais elle seule en avait le droit. Elle était vouée au secret par l'Enchanteur mais, par licence spéciale, avait obtenu le droit de nous en révéler l'existence. Nous voulions, nous les mômes, savoir où se situait cet antre extraordinaire. Ma sœur nous entraîna dans la cave de notre maison où les locataires avaient chacun leur réduit. Il y avait une porte autre dont nous ignorions la destination. Nous pensions qu'elle donnait sur un local que se réservait le propriétaire. Nous nous trompions ! C'était bien là que se trouvait l'accès aux trésors. Bien sûr, Anne-Claude n'avait qu'à tourner la clé dans la serrure pour entrer mais nous n'avions pas le droit de la regarder faire ! Par ordre supérieur ! Elle nous reconduisit donc jusqu'au rez-de-chaussée avant de redescendre, ayant au préalable poussé le verrou de la porte du sous-sol. Elle émergea un peu plus tard – nous étions entre-temps restés pantelants derrière la porte – et nous relata sa dernière visite chez l'Enchanteur: ses richesses s'étaient encore accrues depuis son dernier passage et il y avait même maintenant une salle remplie de jouets ! La clé fut enterrée à nouveau au fond du jardin, avec tout le rituel que cela nécessitait. Ma sœur dut nous faire marcher près d'un an avec son conte. Un jour, malgré la défense expresse, j'allai avec Alain déterrer la clé et l'un de nous s'enhardît à ouvrir la porte défendue: nous découvrîmes un tas de boulets de charbon… Triste fin d'un rêve qui nous avait tenus en haleine tout ce temps.
Nos voisins du dessus
Les Miéville avaient deux enfants, un garçon de mon âge, Alain, et une petite sœur, Anne-Marie. Alain fut mon compagnon de jeux et mon camarade d'école pendant plusieurs années. J'aimais également bien jouer avec sa petite sœur, mais en cachette des autres garçons: pensez donc ! Jouer avec une fille ! On a sa dignité de mâle.
Le jet-set : Anne-Marie Miéville, elle devint la
Compagne de Jean-Luc Godard, le producteur
de cinéma, et elle-même produisit quelques films
Leur mère se trouvait être originaire du même hameau que celui de ma propre mère, Vers-Chez-Villars, à la Vallée. Les deux femmes sympathisèrent donc naturellement, même si je me souviens qu'il y eut parfois des prises de bec. Le père était du genre absent, boulot-dodo. Il était dessinateur technique et gagnait, je crois, bien sa vie. La famille possédait une voiture, une Studebaker (qu'il faisaient, eux, circuler !). Je crois bien que la première fois que je montai dans une auto particulière, ce fut dans la leur. Nous nous perdîmes de vue avec mes camarades du dessus quand nous émigrâmes aux USA mais n'anticipons pas. J'entendis parler d'eux par des tiers de temps à autre, de nombreuses années plus tard. Alain se tua dans un accident d'ULM en 93, à la Martinique. Sa sœur Anne-Marie fit un premier mariage avec une lointaine relation familiale d'Eddie Barclay, le roi du disque 45 tours de l'époque. Cette vague parenté permit à Anne-Marie d'enregistrer un ou deux disques. Sa toute petite voix un peu asthmatique ne lui permit pas de se tailler un quelconque succès… Elle est à cette heure, je crois, la compagne d'un réalisateur de cinéma franco-suisse très connu, Jean-Luc Godard. Et elle a réalisé elle-même quelques films.
L'Ecole
Je devais avoir près de cinq ans quand nous déménageâmes de Nyon à Lausanne, soit à un âge où je pus être inscrit à l'école enfantine de Prélaz (le jardin d'enfants des Français). Comment décrire ma première maîtresse ? Je la trouvais belle, presque aussi belle que ma mère. J'ai retenu son nom : Mamselle Schaffner. On n'oublie pas le nom de son premier grand amour ! Je dois dire qu'elle me rendit bien mon affection, Mamselle Schaffner: je fus tout naturellement le chouchou de la classe. Heureusement qu'à cet âge là les gosses ne sont pas encore assez vaches pour se formaliser des inégalités de traitement. Bref, j'étais le roi et parfois j'en abusais. La représentation du Petit Chaperon Rouge illustre bien la chose. Notre maîtresse décida de nous faire jouer ce conte. Le rôle du Grand-Méchant-Loup me revint de droit, cela va sans dire ! Ma maîtresse nous fit répéter la saynète en habits ordinaires mais nous promit de confectionner des costumes ad hoc pour la représentation devant nos parents. Elle me promit en particulier de confectionner un masque de loup, en fourrure, qui devait donner un air un peu plus effrayant à ma ronde tête angélique. Elle me présenta l'objet quelques jours plus tard: c'était un ridicule bonnet de fourrure surmonté de deux oreilles. Pas de groin, pas de mâchoires terribles comme je les attendais. Ma déception fut grande. Je fus pris d'un doute dans mon amour pour elle! Mamselle Schaffner finit par me convaincre que j'aurais un air tout-à-fait terrible une fois grimé adéquatement. J'acceptai, avec difficulté, le ridicule bonnet. Arriva le jour de la générale, costumée. Ce fut le drame! Ma maîtresse avait omis de me préciser que le loup, après avoir bouffé la Grand' Mère, lui piquait sa chemise de nuit et son bonnet de dentelle avant de se glisser dans son lit. Pierre-Hervé en chemise de nuit ? de fille ? avec un bonnet de dentelle par dessus ? Je hurlai mon refus: non, non, mille fois non! Cette fois, toute la psychologie de ma maîtresse n'y fit rien. Je refusai tout net de jouer mon rôle. Ma maîtresse, en désespoir de cause, prépara à la va-vite un autre petit garçon et ce fut lui qui recueillît les applaudissements des parents attendris! Je ne suis pas certain d'être resté le chouchou absolu à la suite de cet incident.
Les lacets de soulier: parmi les jeux éducatifs pour les têtes blondes, l'on trouvait un cadre rectangulaire sur lequel l'on nous apprenait à lacer nos souliers: cinq ou six paires de lacets à rassembler en une jolie boucle. Ma petite voisine y parvenait aisément alors que je pataugeais encore piteusement. Ma chère maîtresse prit le temps de m'enseigner la technique, que je finis par maîtriser plus ou moins. Mlle Schaffner fut appelée hors de sa classe un instant et je fis avec application mes petites boucles sur mon cadre. A son retour, ma maîtresse trouva la tâche achevée et bien faite. Trop bien faite, semble-t-il, car elle me demande si ma petite voisine les avait fait à ma place: je fus mortifié. Je protestai énergiquement mais je sentis qu'il restait un doute dans son esprit. Première désillusion.
Premiers sifflements. Dans une veine analogue. Je m'efforçais de siffler comme y parvenaient aisément mes camarades. Le soir, dans mon lit, avant de m'endormir, je m'entraînais. Après des heures de stériles essais, je parvins enfin à moduler un modeste sifflement. Quelques nouveaux essais plus tard, je réussis à maintenir un joli filet durant plusieurs secondes. Un nouvel essai me convainquit d'aller sur-le-champ faire connaître mon nouveau talent de rossignol musicien à mes parents. Papa et maman étaient installés devant le poste de radio: mon sifflement commencé dans mon lit s'acheva, faute de souffle, sur le pas de la porte du salon. « Maman, papa, je sais siffler, je sais siffler! ». Un peu interdits par ma soudaine apparition, ils me félicitèrent quand même. Je voulus bien sûr leur donner un nouvel aperçu de mon talent de siffleur : Comme vous le subodorez déjà, plus un son ne voulut sortir de mes lèvres! Tous mes efforts furent vains : plus le moindre sifflement modulé. J'en fus pivoine de honte et d'essoufflement. Je repartis, penaud, me coucher, avec les consolations de circonstance de mes parents. Un nouveau pas vers les traîtrises de l'existence.
De la période « enfantine », peu de souvenirs marquants. Je garde en mémoire l'invitation de ma maîtresse adorée à passer une journée à la campagne (j'étais le chouchou, n'est-ce-pas ?) en compagnie de mes parents et de ma sœur. Le clou du dîner (en France: déjeuner) fut une bombe glacée. Je m'attendais un peu à ce que cette montagne de crème glacée renfermât quelque machine infernale. J'avais auparavant dû me contenter d'en avaler des yeux dans les vitrines des pâtissiers.
J'entrai à sept ans à l'école primaire, mitoyenne de mon école enfantine. Finie, l'époque de la maîtresse adorante et adorée. Mon nouveau maître était un homme tout gris, de visage comme de blouse, tout en long, répondant au nom de Mr Barbarin. On faisait déjà du « social » en cette période d'après-guerre. L'école de Prélaz possédait son propre cabinet dentaire. La terrorisante dentiste attachée à notre établissement faisait des inspections dentaires régulières que nous anticipions avec crainte, à juste titre: dès le moindre début de carie débusqué nous nous voyions avec désespoir promis à ses grosses mains (elle nous paraissait faire deux mètres de haut et elle était bâtie en lutteur de foire). Les rendez-vous chez le bourreau étaient distribués le jour même par notre maître. La victime appelée traînait la patte jusqu'au cabinet dentaire: certes, il y avait la consolation d'échapper à une heure de cours, mais à quel prix! La première chose qui frappait nos sens en pénétrant dans le cabinet était l'odeur du clou de girofle. Aujourd'hui encore, je retiens de l'aversion envers ce condiment/désinfectant buccal. Je passai comme la plupart de mes camarades sur la chaise de torture à plusieurs reprises. On inculque tôt aux enfants la terreur du dentiste… Il y avait également les bains facultatifs-obligatoires. A une époque où l'hygiène corporelle n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui (un bain hebdomadaire plus des ablutions superficielles quotidiennes: c'était la norme), l'école avait ses propres douches pour les enfants habitant des appartements sans salle d'eau (c'était de plus en plus rare mais il en existait encore). Nous avions droit deux fois par mois à une inspection des pieds par l'infirmière attitrée. Le pied, dieu sait pourquoi, était considéré comme le baromètre de la propreté du corps entier. Des traces noires entre les orteils nous condamnaient à la douche. Nos mères considéraient que cette « faveur » ne pouvait s'appliquer qu'aux enfants de pauvres ou, à la rigueur, d'ouvriers, sort plus sordide encore. Le jour où je fus moi-même sélectionné pour une douche gratuite, ma mère en fut très mortifiée et elle s'assura que cela ne se reproduisit plus ! Les « pauvres » bénéficiaient également d'une cantine. Jamais une mère digne de ce nom n'eût consenti à y laisser manger ses enfants : c'eût été avouer au monde que la mère travaillait en usine, voire même comme bonne ! A l'approche de l'hiver avait lieu une distribution de « socques » : c'étaient de gros godillots à semelle de bois, censés tenir les pieds au sec et au chaud pendant nos rudes hivers. Encore un service pour les pauvres dont je ne bénéficiai pas. Cette époque était également celle où furent décimés de nombreux enfants, par la tuberculose ou la poliomyélite. Je vis au fil des ans plusieurs de mes petits camarades partir pour le sanatorium ou l'hôpital. Nous avions régulièrement droit aux séances de rayons X. Les tuberculeux étaient envoyés en basse montagne, à Leysin, où l'air pur était supposé favoriser une guérison spontanée.
Alors que l'école enfantine était mixte, l'école primaire était strictement ségrégationniste. Même en cour de récréation, l'aire était divisée en deux par une corde séparant filles et garçons. Nous aimions son voisinage pour pouvoir lancer des quolibets et autres injures aux petites filles, lesquelles étaient nos camarades de classe une année plus tôt. « Oh les filles ! Oh les filles ! » ; c'était tout ce que nous trouvions en fait de quolibets recherchés ! Nous manquions nettement d'imagination.
Pauvreté
Même si le traitement de mon père comme professeur à l'Ecole de Commerce ne nous rangeait pas dans la catégorie des nantis, nous étions loin du manque et, pour moi, les pauvres étaient représentés par les trois (il n'y en avait que trois à l'époque; qu'on a fait du chemin depuis!) « mendiants » presque officiels de Lausanne. Ainsi nommions-nous du moins les musiciens qui faisaient la manche dans les rues de la ville. Il y avait le violoneux au manteau râpé qui nous écorchait les oreilles dans le passage sous-gare ; l'écho naturel du lieu ne faisait rien pour son art. Un autre, un vieil infirme emmitouflé dans des épaisseurs de plaids, avait son quartier général sur le Grand Pont ; il nous charmait, plus ou moins, de ses airs de banjo désaccordé, installé sur sa chaise roulante. Le troisième faisait de plus rares apparitions avec son orgue de Barbarie, dans diverses rues de la ville. La vraie pauvreté, elle, se cachait. J'eus l'occasion un jour de découvrir les conditions de vie d'une petite camarade de classe. Ayant appris qu'elle était malade et alitée, quelques-uns de notre classe décidèrent de lui apporter ses devoirs à faire à domicile (tu parles si la petite dut bénir notre initiative !) ainsi que nos vœux de prompte guérison. Nous dénichâmes son adresse mais, sur le pas de porte de l'immeuble, une ogresse de concierge arrêta notre délégation bénévole et consentit à me laisser passer seul comme ambassadeur pour porter à la petite notre salut et, accessoirement, ses devoirs. Ma petite camarade partageait avec sa mère une petite pièce en sous-location, dans un appartement très modeste. Un petit réchaud posé sur un meuble constituait leur cuisine. La mère était absente, vraisemblablement au travail, et la petite Bluette – j'ai retenu ton nom – souffrait patiemment sa grippe, toute seule dans l'unique lit. Ce fut pour moi une révélation.
Deux angelots : on leur donnerait le Bon Dieu sans confession !
Ma sœur devait avoir 12 ans et moi-même 9 ans
Ma sœur
De trois ans mon aînée, elle commença l'allemand dès son entrée au Collège Secondaire de Jeunes Filles (pas de collèges mixtes non plus).
Cette toute nouvelle et relative maîtrise d'une langue étrangère lui donna beaucoup de prestige à mes yeux. Les rares fois où l'on m'autorisait à me blottir dans son lit quelques instants avant de rejoindre ma propre chambre, elle se faisait une fierté de me communiquer son savoir. J'imaginais alors une langue gutturale de mon cru et suppliais ma sœur de reconnaître par-ci par-là un mot germanique de bon aloi. Bonne pâte, ma sœur consentait à reconnaître dans mon charabia l'un ou l'autre mot allemand.
Papa se passionnait pour tout ce qui était russe. Il étudia la langue durant des années et une dame russe, Mme Goldschmidt, vint périodiquement lui donner des cours à domicile. Je ne sus jamais vraiment quelles étaient ses convictions politiques mais je soupçonne qu'il avait pas mal d'indulgence pour le régime communiste. Nous participâmes à plusieurs reprises, moi-même et ma sœur, aux activités organisées par la Maison du Peuple. On nous projetait des films provenant de l'Est, dont les merveilleuses animations de marionnettes tchèques. Un concours de décoration sur œufs de Pâques (fête chrétienne chez les communards ?...bizarre, vous avez dit bizarre… ?). Notre père nous avait assuré que tout était prévu et que nous pouvions arriver les mains vides au concours. Les œufs durs étaient bien là mais chaque concurrent devait apporter ses propres pinceaux et gouaches. Les moniteurs trouvèrent bientôt une table qui accueillit ma sœur et dont elle partagea le matériel. Après un ou deux échecs, on me plaça d'office à une table où s'appliquaient deux fillettes à l'air revêche. Dès que le moniteur eut le dos tourné, elles ignorèrent mes demandes de prêt d'un pinceau et de couleurs. Je fus aussi fâché contre ces deux gamines peu charitables que contre mon père qui nous avait fait passer pour des idiots.
Papa avait des qualités d'organisateur mais il avait aussi le chic pour nous abandonner dans des situations embarrassantes, moi et ma sœur aussi bien que maman. Il pouvait par exemple nous installer dans un compartiment de train et, deux minutes avant le départ, décider d'aller acheter les journaux au kiosque de la gare. Il filait avec les billets, nous laissant pantelants d'angoisse, observant le chef de train commencer à faire des signaux inquiétants avec sa palette de départ. Mon père réapparaissait au moment où l'on entendait le contrôleur claquer les portières : Papa avait une foi absolue dans les horaires des trains suisses.
Il arriva que, durant la belle saison, il me proposa de le rejoindre à la sortie de l'école à la terrasse d'une brasserie. « Si nous avons un peu de retard, tu n'auras qu'à commander une limonade en nous attendant ». « Et si vous n'arrivez pas, comment vais-je payer ? Donne-moi des sous ! », répondais-je invariablement. J'avais déjà été échaudé avec son plan pourri : j'avais subi une fois le regard soupçonneux d'un serveur qui m'avait servi une demi-heure plus tôt. Des visions d'escorte au poste de police et de montagnes d'assiettes à laver avaient ce jour traversé mon esprit. On ne m'y reprendrait plus !
Ile du Levant
Adresse postale : c/o Bazar Druart, Héliopolis, Ile du Levant, par les Salins d'Hyères, Var, France.
Ile du Levant – Plage des Grottes, par G. Isirdi
« L'Ile » occupa de tous temps une place considérable dans ma vie d'enfant et de jeune homme. Le sous-titre en grosses lettres est justifié. Jeunes mariés, mes parents avaient découvert eux-mêmes « l'Ile » avant guerre. Ils allèrent aider une ou deux saisons mon oncle Alfred et ma tante Ju, qui tinrent pendant plusieurs années le « Bazar » du lieu. C'était l'époque des Frères Durville, époque pure et naturiste dans le vrai sens du terme. On marchait, on nageait, on se faisait bronzer et l'on mangeait végétarien. Dès que les déplacements en France furent à nouveau possibles, mes parents nous entraînèrent vers ce coin de la Côte d'Azur dont ils étaient tombés amoureux. Le voyage était dur. Une nuit complète de Genève à Toulon, dans un train à vapeur. Souvenirs d'uniformes, beaucoup d'uniformes. Compartiments bondés. Voyages parfois installés sur nos valises, dans le couloir. Tout petit, on parvint une ou deux fois à me faire place dans le filet à bagages, où je pus dormir. Les bruits de gare en pleine nuit. Les vendeurs d'oreillers et de sandwiches à Lyon. Les Arabes aussi, vendant leurs tapis sur les quais. La goutte de Ricqlès sur un morceau de sucre pour nous rafraîchir la bouche et nous faire prendre patience. Le petit-matin s'éclairait sur un spectacle grandiose: la Provence des garrigues et des oliviers. Et, au loin, entre deux collines, la MER. Nous quittions le plus souvent une Suisse maussade et nous nous réveillions sous un ciel serein. Les passagers embarqués un peu plus tôt avaient un accent qui nous enchantait et qui nous donnait un peu honte de notre parler si lourdaud de vaudois. C'était bientôt Marseille, avec sa curieuse (pour nous) gare en cul-de-sac: chez nous, les trains ne faisaient que traverser les gares d'un bout à l'autre; comment imaginer que des trains puissent repartir par le chemin d'où ils étaient venus? Cela n'avait guère de sens. Arrivée à Toulon. Débarquement au milieu de nouveaux uniformes, dont beaucoup de marins. On voyait même bon nombre de NEGRES. Ce furent mes premiers en chair et en os. Auparavant, je n'avais connu que ceux de mes brochures illustrées ainsi que notre petite statuette-tirelire de l'école du dimanche (c'était un nègre qui hochait sa tête quand on lui glissait, à regret, sa pièce de dix centimes dans le ventre : ya bon le franc suisse!). Bordant les trottoirs de la ville, des ORANGERS, avec des oranges dessus. Je n'en crus pas mes yeux: les oranges restaient à cette époque un produit quasi de luxe dont on garnissait les sapins à la Noël. Petit-déjeuner dans un café, face à l'arrêt des cars (chez nous: des bus). Croissants presque immangeables (on sortait à peine de la guerre) mais gigantesques. On embarquait avec nos valises en carton et nos sacs-à-dos (tout petits, on nous fit porter des sacs proportionnés à notre taille; mon père avait un fort côté scout). Les autocars étaient des rescapés de la guerre, tout déglingués, mais ils m'enchantaient car on pouvait se tenir près du chauffeur sans être chassés (Streng verboten dans la Suisse réglementée). Paysages enchanteurs, tout nouveaux à nos yeux ; maisons détruites par les bombardements et autres actes de guerre. Destination: les Salins d'Hyères. Ailleurs, on dirait « salines » mais ici on dit « salins ». Petit port de pêche mais également de la Marine Nationale, Port Pothuau. Inévitable « Bar de la Marine », copie conforme de celui de « César ». La découverte de la mer fut un éblouissement. La couleur de l'eau d'abord mais aussi et surtout la vie sous-marine qui s'offrait à nos yeux sous quelques dizaines de centimètres d'eau. J'aperçus mes premières crevettes translucides. Un pêcheur du coin questionné sur leur nom me les baptisa « pétrolettes ». Je ne sais toujours pas s'ils les appelaient vraiment ainsi dans le pays mais c'est le nom que je leur donnai depuis.
Les tout premiers voyages, juste après la guerre, se firent au départ du Lavandou à bord d'un « pointu », la « Belle Brise », de Loulou-le-Corsaire. C'était pour le moins précaire : les Reymond firent une fois le passage sous le ventre d'une jeep qui occupait la totalité de l'embarcation. Ce ne fut que plus tard qu'il y eut un service public officiel au départ des Salins. On embarquait sur « Notre-Dame de Laghet ». Ce fut plus tard le « Pampelonne » qui assura la desserte de Port-Cros et du Levant. Le voyage était agréable si la mer était calme mais je me souviens de traversées par temps de mistral où nous fûmes malades comme des chiens. On suivait la côte vers l'est pendant quelques milles. De nombreuses tonnes devaient soutenir des filets anti sous-marins. Une eau bleu-cobalt avec ces merveilleux rais de soleil qui convergeaient vers des profondeurs imprécises. Des collines de sel: les « salins ». Deux heures de mer, par beau temps, nous amenaient à Port-Cros, après avoir laissé l'îlot de Bagaud à tribord. Port Cros: sa petite estacade d'où pendaient des viviers grouillant de langoustes, au fond d'une ravissante baie verdoyante. Le chant des cigales: selon le moment et le lieu, à ne plus s'entendre parler. Leur chant s'entend encore à un kilomètre de la côte. Eaux cristallines. Algues et poissons colorés rendaient ternes nos premières découvertes dans les eaux du port des Salins. La baie de Port-Cros ne connut aucun changement perceptible à l'œil durant toutes les années où nous y transitâmes. De temps à autre, un couple fortuné débarquait pour séjourner dans le seul et très cher hôtel de l'endroit, le Manoir. Un porteur d'occasion, galonné et casquetté, emmenait les clients et leurs bagages de cuir vers ce lieu huppé, que je n'eus jamais l'occasion de connaître, ni même d'apercevoir. Débarquement de vivres destinés à la poignée d'habitants du village. Enfin, dernier bout de navigation en direction du Levant, de L'ILE. Dans ce temps, on débarquait au Grand Avis (se prononce: Aviss). L'Ile du Levant ne comporte pas de port naturel digne de ce nom et il arriva bien des fois où, en hiver, la vedette ne parvint pas à débarquer ses passagers et dut faire demi-tour en direction de Port-Cros. Nous transbordions nos corps meurtris et nos bagages sur un camion encore plus déglingué que les Cars Varois pour suivre la route en terre, cahoteuse à souhait, qui menait au village. Le nom officiel du village, Héliopolis, n'apparaissait guère que sur l'oblitération de la poste. Je ne suis même pas sûr qu'il y ait eu un service postal dans les toutes premières années après la guerre. On s'était battu à l'Ile du Levant pendant les derniers jours de la guerre et de nombreuses maisons furent pillées à cette époque. Il me semble qu'on évacua la population civile. Ceux des estivants qui revinrent après la guerre se logèrent dans ce qui restait de leurs bungalows (il n'y avait guère de maisons à l'époque qui méritaient l'appellation de « villas »). Cette première année, notre père nous établit un campement dans deux pièces, en-dessous de la terrasse du Bazar, abandonné, dont oncle Alfred et tante Ju avaient eu la gérance avant-guerre. Il dénicha des lits de camp de l'armée américaine. Ces inconfortables couchettes étaient constituées d'une solide toile vert-militaire tendue comme une peau de tambour sur un châssis démontable en bois. On s'y pinçait régulièrement les doigts pendant l'opération de montage. Pas d'eau sur place: la citerne était éventrée et le peu d'eau qui avait pu rester au fond avait déjà été siphonné par quelque résident: c'était l'époque de la débrouille. Il fallait se rendre 'à la source', à mi-chemin du vallon de l'Ayguade (d'où le nom, bien sûr). Nous, les enfants, étions trop petits pour être de corvée d'eau mais je me souviens avoir accompagné l'un ou l'autre de mes parents pour y remplir nos brocs. La source se déversait en fait dans une citerne et il fallait pomper pour remplir les récipients. La source servait également de bain public et il n'était pas rare d'y rencontrer quelque personne en train de se savonner. C'était un lieu fréquenté par moustiques et libellules: ces dernières doivent aimer les lieux humides. Elles nous faisaient un peu peur: piquaient-elles ou non ? Ce premier été passé au Levant fut également celui de la furonculose. Les vilains bubons affectèrent surtout nous autres, les enfants. Ils étaient dûs, je l'appris plus tard, au manque de corps gras et de vitamines dans notre alimentation. Le beurre fut pendant plusieurs années introuvable au Levant, tout comme le lait et les fromages qui faisaient notre ordinaire à Lausanne. Ces infâmes furoncles qui n'en finissaient pas de mûrir et de nous faire souffrir étaient combattus à coups de « Baume des Montagnes », censé accélérer leur éclatement dans une vilaine coulée de pus. Nous passâmes au Levant presque sans exception toutes nos vacances d'été.
LE PARADIS CUL-NU
Ce fut au Levant que j'appris à nager; ce fut au Levant que j'appris à vivre nu au milieu d'un monde de nudistes. Nos parents préféraient l'appellation 'naturiste'. Quand nous étions 'habillés', dans le village ou invité chez les gens, nous portions un cache-sexe, appelé sur place un 'minimum`. Ceux-ci étaient confectionnés à Lausanne par la vieille Madame Thévoz, couturière presque sourde qui venait une fois de l'an séjourner chez nous pour effectuer divers travaux de couture et de ravaudage sur l'increvable machine à coudre à manivelle de maman. Pour ne pas choquer cette brave vieille femme, ma mère avait réussi à la convaincre qu'elle confectionnait pour nous des sous-vêtements d'un genre méditerranéen !
De ce premier séjour, un autre souvenir précis: ma cigale apprivoisée. Je 'sauvai' un jour une grosse cigale qui me paraissait bien faible et mal en point. Peut-être avait-elle atteint le terme de sa courte vie mais un petit garçon de cinq ans ne comprend pas ces choses. J'installai donc mon insecte moribond sur le rebord de la fenêtre, dans un nid de feuilles, et j'allai chercher les plus belles arbouses rouges sur l'arbuste voisin. Je ne concevais pas que l'insecte put se nourrir d'autre chose que de ces magnifiques baies aux chaudes couleurs de coucher de soleil. Elle ne parut pas prendre beaucoup de force malgré mes efforts mais elle disparut au troisième jour. Je fus convaincu qu'elle avait retrouvé assez de vigueur pour s'envoler (elle avait probablement crevé et sa carcasse avait sans doute été emportée par les fourmis). Toujours est-il que nous fûmes réveillés le lendemain par les stridulations d'une cigale posée sur le tronc du platane, juste devant notre gourbi. Je fus convaincu qu'il s'agissait de ma cigale, revenue pour me remercier. Mon père, qui ne respectait décidément rien, finit par être agacé par ces stridentes modulations de remerciements et la chassa à l'aide du balais de riz (« Les grandes personnes sont décidément bien bizarres », se dit le Petit Prince).
L'Ile du Levant fit tellement partie de ma vie et de mes pensées que je pourrais en parler pendant des dizaines de pages encore. Je ne me priverai pas d'ailleurs d'y revenir au fil de la relation de ma vie d'enfant et d'adolescent.
Retour à la vie lausannoise : souvenirs en vrac
Ma vie lausannoise jusqu'à l'âge de dix ans se déroula sans incidents marquants. J'eus comme tout le monde les oreillons et la scarlatine. Il me reste de ces maladies le souvenir de ma mère m'apportant au lit sur un plateau les petits-déjeuners d'exception, avec de délicieux croissants et du jus d'orange tiède et sucré.
Chiens et chats. Je ne convainquis jamais mes parents de me laisser adopter un animal familier. Qu'en ferions-nous lorsque nous partirions au Levant, était l'argument sans parade. Nous recueillîmes cependant pour quelques jours le berger-allemand appartenant à la professeur de russe de mon père. Madame Goldschmidt m'apparaissait très excentrique avec son accent roucoulant et bizarre. Le chien hurla toute la première nuit, dès le départ de sa maîtresse. Je fus ravi de ce compagnon, même hurlant, mais mes parents ne partagèrent pas mon enthousiasme. En fait d'animaux familiers, je dus me contenter de créatures saisonnières: des têtards dont peu parvenaient au stade grenouille ou, en saison, des hannetons pour lesquels je confectionnais des maisons avec des cartons à souliers. Même sur le balcon, ils n'en finissaient pas de puer et mes parents m'intimaient l'ordre de m'en débarrasser. Tout petit, j'eus également des poissons rouges, dans un bocal tout rond, comme dans les dessins animés. Je décidai un soir de les faire dormir avec moi sur mon oreiller et mes protégés eurent l'ingratitude de mourir de mes bonnes intentions.
Ecole du dimanche. Mes parents n'étaient pas très portés sur la religion. Mon père s'en foutait et tout au plus ma mère reconnaissait-elle qu'il était séant d'envoyer ses rejetons à l'école du dimanche pour ne pas nous distinguer des autres gosses du quartier (Dame ! nous étions déjà des culs-nus…). J'avais été baptisé sur le tard, vers mes deux ans. De pieuses jeunes monitrices à lunettes (pourquoi les monitrices portent-elles toutes des lunettes ?) nous racontaient de jolies histoire à l'eau de rose où il était beaucoup question de bergers et de houlettes (qu'était-ce donc qu'une houlette ? même la monitrice n'en devait rien savoir non plus…). Mes parents se rendaient fort peu au culte eux-mêmes. En fait, ils n'entraient au temple que lors des mariages et des services funèbres.
Dès que j'atteignis l'âge requis, je devins louveteau. La vie scoute me plut dès le début, même si je rendis chèvre plusieurs de mes cheftaines par mon insubordination. Je parvins même à me faire dégrader peu après avoir gagné mon premier galon de sous-sizainier. J'en ai oublié la cause mais je devais être un fichu emmerdeur. Malgré mon humiliation du moment, je continuai à apprécier beaucoup nos sorties du samedi.
J'entrai dans une nouvelle phase de vie lors de mon admission au Collège Classique, peu après mes dix ans. Le changement, après mon école communale, fut considérable. Le Collège se situait à l'autre bout de la ville. C'était une claire et moderne bâtisse dont l'entrée était gardée par deux bronzes dans le style « Penseur », de Rodin. Ce vénérable établissement avait pour but de nous inculquer l'amour du latin et du grec. Les études secondaires étaient alors réduites à deux filières, la Classique – la mienne, et la Scientifique, qui mettait l'accent sur les maths. Admis après examen à rentrer au Collège, nous n'en devenions pas pour autant des potaches agréés. Nous devions auparavant subir la période humiliante du 'raccordement', censée mettre à niveau des garçons provenant d'écoles diverses, en vue de leur intégration dans une classe de 6e. Nous étions baptisés 'raccus' par les élèves plus âgés et, à ce titre, fortement méprisés, si ce n'est bizutés. Je fus un élève moyen et plutôt flemmard. Je crois bien que je redoublai ma 6e. Nous faisions donc du latin (« Attention aux solécismes et barbarismes ! », nous rappelait régulièrement notre livre de textes) ainsi que de l'allemand. Je supportai assez bien le latin mais l'allemand me rebuta de tous temps. Les différents profs d'allemand auxquels j'eus à faire se comportèrent tous en adjudants sadiques. Ils n'enseignaient pas la langue: ils en ordonnaient l'apprentissage par voie de décrets et de punitions. J'avais également le triste privilège d'avoir pour père un professeur d'allemand, ce qui me donna droit à des heures misérables de cours privés supplémentaires, gratuits et obligatoires, en période scolaire et même pendant les merveilleuses vacances du Levant. Mon père, pendant les vacances, poussait le raffinement de la cruauté jusqu'à me laisser le choix de l'heure du calvaire quotidien. Autant demander à un condamné à quelle heure du jour il préfère être pendu ! Avec le recul des ans, je blâme tous mes profs, mon père y-compris, de n'avoir pas su me donner l'amour de cette langue. J'ai appris l'allemand à contrecœur et je le parle aujourd'hui sans plaisir et sans talent.
De mes différents profs du Collège, l'un mérite une mention toute spéciale. Notre professeur de classe et de français était un petit homme à tête ronde et aux cheveux blancs. Il fut pour nous beaucoup plus qu'un simple enseignant: c'était un pédagogue né. Sa gentillesse et son talent parvint à passionner toute une classe pour tous les sujets qu'il traitait. Il nous fit découvrir le monde merveilleux de la mythologie grecque et des textes anciens. Il nous fit monter un spectacle de théâtre et de musique. La recette de la soirée était destinée à une bonne œuvre. Notre brave monsieur Bossard, c'était son nom, arrondit la somme recueillie de ses propres deniers, les résultats escomptés n'ayant pas été atteints : il n'y eut guère que nos parents pour venir nous applaudir. S'il existe un paradis spécial pour les bons profs, M. Bossard y est sûrement. En fait, je suis certain que si tous les enseignants d'alors et d'aujourd'hui avaient été du calibre de ce monsieur, le terme 'échec scolaire' n'existerait pas.
Notre professeur de chant et de solfège était un M. Vautrin. Cet amoureux de la musique classique ne sut pas nous transmettre sa passion: on ne fait pas écouter « L'enfant et les Sortilèges » de Ravel à des enfants de douze ans. Pour moi, la musique classique était symbolisée par un petit camarade de classe tout bouclé, tout frêle, qui jouait du violon. Nous l'avions surnommé la Sainte-Nitouche et je ne voulais en aucun cas être assimilé à cette créature efféminée. Je déclarai donc avec aplomb que seul le jazz m'intéressait. Inutile de préciser que je ne connaissais rien de rien au jazz. Heureusement que ma mère plus tard me fit aimer inconditionnellement la musique classique.
J'avais dans ma classe un camarade du nom de Rousset. Il aperçut un jour ma mère qui était venue me chercher à la sortie des classes : « C'est ta mère ? », me demanda-t-il le lendemain. « Qu'elle est belle !» me lança-t-il. Une maman est une maman, laide ou belle et je ne m'étais jamais posé la question de savoir à quelle catégorie appartenait la mienne. Je relatai l'anecdote à maman en rigolant. A ma surprise, elle ne trouva pas le compliment du petit Rousset ridicule ; elle en fut très flattée. Je compris plus tard le jugement de mon camarade en voyant sa propre mère, une horrible bonne femme mal fagotée.
Le Collège Classique participa à une action de collecte de fonds en faveur d'une association culturelle quelconque. Nous fûmes chargés de vendre de grosses médailles en chocolat joliment emballées dans du papier doré. Nous avions reçu des petits présentoirs à porter en sautoir mais je décidai de me confectionner une voiturette joliment décorée de papier crépon pour aller vendre mon stock. C'était l'époque de Comptoir Suisse. Je me postai stratégiquement à la sortie. Entre persuasion et amabilité avec les passants, je fis un tabac. Je dus retourner plus d'une fois au Collège pour me réapprovisionner. Quelques jours plus tard, en classe, notre prof demanda aux élèves de voter pour celui qui, d'après eux, avait fait les plus grosses ventes. Ce fut un camarade qui fut désigné ; j'en fus parfaitement ulcéré. Je crois que le garçon reçut quelques-unes de ces médailles en chocolat en guise de félicitation…
Un tournoi d'échecs fut mis sur pied par le Collège Classique. Mon père, passionné, m'avait depuis longtemps initié à ce jeu et j'en étais arrivé à ne pas être trop mauvais. Quand j'informai mon père de ce tournoi, il mit le véto à mon inscription en représailles des notes désastreuses de mon dernier carnet. Je passai outre son interdiction et, les jours de compétition (les mercredi après-midi, je crois), je m'esquivais avec la boite de pièces d'échecs de papa camouflée dans mon sac d'école. Je crois que je fus éliminé en 8e ou quart de finale. Vu le nombre de participants, dont de nombreux garçons plus âgés, je fus assez satisfait. Mes parents ne surent jamais rien de ce défit à leur autorité.
Nous n'étions pas vraiment une famille musicale mais la musique fut néanmoins présente dans notre vie d'enfant. Nous chantions beaucoup, scouts oblige. Ma mère savait encore tirer de jolis airs d'une mandoline mais elle avait à peu près oublié le violon dont elle avait joué dans sa jeunesse. Nous avions un piano droit dans la maison. Ce vieil instrument nécessitait de réguliers accordements, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir en tout temps quelques touches aux tonalités peu orthodoxes. Ma sœur prit quelques leçons, comme beaucoup de petites filles de cette époque. Papa se servait également de ce piano pour plaquer quelques accords d'accompagnement à son chant. Le champ musical de mon père était très restreint. Il vouait une admiration sans bornes aux voix de basses: Chaliapin dans Boris Godounov, Old Man River par Paul Robeson étaient ses œuvres de référence. Il aimait également les Negro Spirituals. Sorti de ça: le Néant. Ses tentatives de chant nous paraissaient à nous, les morpions, parfaitement ridicules mais jamais nous n'aurions osé le moindre commentaire devant lui.
Je fis également de la musique, virile, à mon image: je fis partie de la 'Fanfare des Collèges'. Il y avait 'Les Fifres et Tambours' et 'La Fanfare des Collèges'. J'étais bien plus impressionné par les gros cuivres que par de ridicules fifres au son fluet. Lors de la première remise des instruments, j'espérai secrètement me voir délivrer une contrebasse. Comme il m'avait semblé remarquer que plus les aspirants avaient les lèvres pulpeuses, plus l'instrument attribué était volumineux, je fis de mon mieux pour gonfler mes lèvres façon Louis Armstrong. Cela me valut un alto, certes moins impressionnant qu'une contrebasse mais infiniment plus satisfaisant qu'une trompette, voire qu'un minuscule cornet ! Nous fûmes intégrés dans le corps de la fanfare après une période d'instruction. Je ne fus jamais un virtuose mais je remplis honnêtement mon rôle d'alto d'accompagnement et, plus tard, de bugle. Nous avions de magnifiques uniformes, avec casquettes à pompon. Nous étions sollicités pour toutes sortes de fêtes : aubade du 1er mai, Fête des Vendanges ou autres. Nous ne nous déplaçâmes pas seulement en Suisse: nous eûmes l'occasion de faire une mémorable tournée en car jusque dans le midi de la France. Nous donnions un concert dans chaque ville traversée. Nous eûmes droit un jour à un vin d'honneur: nous fûmes tous trop pompettes pour pouvoir donner le récital qui devait suivre (nous avions entre 12 et 17 ans !). Nous jouâmes également dans les arènes de Nîmes où devaient se dérouler les seules corridas avec mise à mort autorisées en France. Le directeur de la fanfare nous avertit que le spectacle risquait de nous choquer et il incita les âmes sensibles à rentrer à l'hôtel avant le début de la corrida. Je ne l'écoutai point: qu'auraient pu penser mes camarades ?! Que j'étais une poule mouillée ? Je ne fus pourtant pas long à tourner pâle devant cette boucherie. J'eus volontiers tué moi-même les infâmes bourreaux de picadors, lâchement protégés par leur cuirasse. Je partis tremblant et écœuré par tant de lâcheté, après la première mise à mort. Mon point de vue sur les corridas n'a pas varié avec les ans. Je les considère comme un acte barbare d'un autre temps, qui n'a plus place dans notre société.
Ce même voyage nous mena aux Baux-de-Provence. Lors de la visite guidée du site, notre directeur eut le front d'interrompre les explications mécaniques de notre guide et il lui déclara tout de go qu'il nous emmerdait avec son laïus. Je fus choqué de découvrir que l'on pouvait ainsi fermer le bec à une grande personne: il n'y avait donc pas qu'aux enfants qu'on demandait de se taire !
Je crois bien que ce fut à Marseille qu'eut lieu l'affaire des revues confisquées. Avant de rentrer dans nos chambres d'hôtel, où nous dormions à 4 ou 5, un émissaire venu d'une chambre voisine vint nous avertir qu'une imminente rafle de revues était en cours, menée par l'adjoint de notre directeur. Ne comprenant rien au pourquoi de la rafle, je planquai néanmoins mes quelques Mickey et Tintin achetés plus tôt. Le comité de fouille arriva bientôt et je tremblais qu'on me confisquât mes bandes dessinées favorites. Ils trouvèrent mes magazines planqués sous mon matelas (tu parles d'une cachette!) ainsi que toutes celles - moins innocentes – de mes camarades plus âgés. Ils avaient en effet fait provision de « Paris Soir » et autres revues licencieuses consacrées au nu, presque introuvables en Suisse, du moins je le suppose. Elles feraient à peine sourire aujourd'hui – 2006. Les fouilleurs me rendirent mes journaux d'enfant avec un sourire amusé et se contentèrent de confisquer les revues légères, pour leur propre lecture, sans doute! Il faut expliquer que j'avais, à l'âge de douze ans, vu plus de femmes à poil que tous mes camarades réunis, grâce à mon existence de Levantin-Cul-Nu. Cela dit, j'étais parfaitement innocent – dans le sens cul-béni du terme. Etant exposé quotidiennement à la fesse pendant les vacances d'été, je ne comprenais pas l'intérêt de se procurer des revues de femmes nues. Je pense pouvoir affirmer aujourd'hui que le naturisme m'a privé de la 'curiosité malsaine' des garçons de mon âge. Je ne suis pas sûr que cela ait été un bien. Pour illustrer mon propos: j'arrivai un jour chez Alain, mon voisin du dessus. Il mit un doigt sur ses lèvres et m'entraîna devant la porte fermée de la salle de bain. La bonne, me chuchota-t-il, était en train de faire sa toilette. Mon camarade apporta silencieusement une chaise devant la porte et entreprit d'y jucher un tabouret. De son perchoir, il comptait pouvoir épier leur bonne dans le plus simple appareil à travers l'imposte vitrée qui surmontait la porte. Je fus effaré que l'on pût se donner tant de mal pour contempler à la dérobée un spectacle somme toute si banal !
L'appartenance de notre famille au monde naturiste n'était pas à proprement parler un secret. Oncle Alfred, tante Ju et enfants faisaient partie de ce monde à part, comme d'ailleurs une partie des connaissances et amis de mes parents. A l'école cependant, on évitait de prononcer le nom de « l'île du Levant ». Beaucoup avaient déjà entendu le nom de l'île mystérieuse où les gens se promenaient tout nus. Quand je fus à quelques reprises démasqué comme 'nudiste', j'eus assez de bon sens pour broder et enjoliver la joyeuse vie des anormaux auxquels j'appartenais. Je me sortais plutôt bien de ces mises en examen: mes camarades m'enviaient beaucoup plus qu'ils ne se moquaient. Plus tard, je convainquis plusieurs de mes camarades de découvrir à quoi ressemblait véritablement le Levant et sa tribu dévoyée. Arrivés en voyeurs, la bave aux lèvres, ils en repartirent tous, sans exception, enchantés et avec une seule idée en tête : y revenir passer de si beaux moments.
Quelques incidents marquèrent ces années de préadolescence de manière peu glorieuse Il y eut d'abord l'incident des 'nius'. C'était le nom donné aux billes de terre vernissée qui nous servaient à gagner de magnifiques 'agates', de toutes tailles et couleurs. Il y avait les précieuses 'œil de chat', les 'étoiles', les 'blanches' et bien d'autres encore. La saison des 'nius' se déclarait de manière mystérieuse au collège: personne n'en décidait vraiment la date. La semaine précédente, la mode était aux avions en papier et la semaine suivante, tout le monde passait aux 'nius'. J'avais repéré un garçon des petites classes qui se baladait toujours avec un gros sac de billes qui ne semblait jamais désemplir. De connivence avec un copain qui n'avait guère plus de principes que moi, nous lui tendîmes un guet-apens à la sortie de l'école. Nous l'approchâmes pour l'aviser que plusieurs 'grands' complotaient de lui dérober son beau sac de billes et nous lui proposâmes notre protection. Sans méfiance, le gamin consentit à se laisser escorter dans la zone 'sensible' aux abords du collège. Nous profitâmes d'un tronçon de trottoir sans témoin pour lui arracher ses billes et partir au galop comme des voleurs que nous étions. Le forfait accompli, je ne fus guère fier de mon action et je crois que je laissai ma part de butin cachée dans le fond de mon armoire sans plus jamais y toucher.
La piscine municipale de Montchoisi fut également témoin de mes talents; je réussis à casser les deux jambes d'un camarade en le poussant du plongeoir: il se retint à la rambarde et atterrît sur le béton. Je n'avais bien sûr pas volonté de mal faire: le garçon prétendait oser se lancer des '10 mètres', chose que je faisais moi-même. Il se dégonfla au bord du vide, descendit aux '7 mètres', puis au '5', d'où il ne se décida pas non plus à se lancer. Aux '3 mètres', je décidai que cette prétentieuse poule mouillée sauterait coûte que coûte. Il en résulta donc deux guiboles dans le plâtre et, croyez-moi, je ne fus guère félicité par mes parents qui me prédirent un avenir dans une maison de correction, voire au bagne ; ils durent payer les pots cassés. La victime ne me tint pas rigueur et je crois même qu'elle prit plaisir à se payer quelques semaines d'hôpital, loin des bancs d'école.
Ce fut à cette même piscine que je fus remercié par un gosse auquel je venais de faire boire la tasse. On voyait parfois un enfant affublé d'un masque et d'un 'respirateur' (un tuba) goûter aux joies de la découverte sous-marine (dans une piscine?). Les tubas de cette époque étaient en forme de 'S', la partie recourbée du siphon étant censée empêcher l'eau de rentrer dans la bouche durant la plongée. Cela ne servait strictement à rien. Un modèle plus perfectionné était même muni d'une petite cage de caoutchouc renfermant une balle de ping-pong. L'obturation du tuba devait, en principe, être assurée par la balle se plaquant sur l'extrémité du tuyau (ça ne marchait pas mieux). Or, je m'amusai un jour à repousser de l'index la balle de ping-pong vers le haut, subrepticement, d'un jeune nageur ainsi masqué qui dérivait à mes côtés. L'obturateur, qui ne fonctionnait guère sous l'eau, fonctionna si bien à l'air libre que le pauvre garçon ne parvint plus à respirer. Il commença à se débattre, paniqué, et j'eus quand même la bonté de lui soulever la tête hors de l'eau avant qu'il ne se noie pour de bon. Le gamin arracha son tuba pour m'exprimer sa gratitude : « merci m'sieur » (je devais avoir à peine trois ans de plus que lui !), « Ya un salaud qu'a essayé de me noyer en bouchant mon 'respirateur' ! ». Je déclarai bien sûr la tentative de meurtre abominable tout en faisant semblant de chercher des yeux parmi les autres nageurs qui pouvait bien être l'auteur de cet inqualifiable forfait !
Je ne fis heureusement pas que noyer ou casser les jambes des gens à la piscine : j'y appris à plonger et, comme raconté plus haut, même sauter du haut des '10 mètres', exploit que peu des camarades de mon âge osaient. Nos parents ne nous payaient pas la piscine aussi souvent que nous l'aurions souhaité mais nous parvenions quand même à en profiter régulièrement pendant les beaux jours d'été. Nous parvînmes même à nous y rendre de temps à autre entre les classes du matin et de l'après-midi. Nous gagnions beaucoup de prestige auprès de nos camarades en arrivant avec les cheveux mouillés en classe. « Oui, je reviens de la piscine… », annonçait-on nonchalamment. J'enviais beaucoup un garçon de mon âge qui devait passer toutes ses journées là-bas: ses cheveux blonds avaient viré au vert, probablement en raison du chlore dont l'eau de la piscine était saturée. Mon raisonnement: la piscine est bleu-verte (bien sûr, c'était la couleur de ses faïences !), elle pue le chlore, donc le chlore doit teinter les cheveux en vert. J'inspectai à plusieurs reprises ma chevelure, à la recherche d'un reflet vert qui m'eût désigné comme un habitué des piscines. En vain: de blond que j'étais tout petit, j'avais viré au châtain et le chlore n'eut pas les effets escomptés.
Il y avait une autre piscine, au bord du lac celle-là, dans l'enceinte d'un parc de loisirs. Nous y allions de temps à autre mais elle manquait de charme : la piscine de Bellerive était alimentée par l'eau du lac et elle n'avait pas la clarté des eaux purifiées de Montchoisi. Le bain dans le lac même nous faisait un peu peur. Il y avait par endroit d'immenses algues qui remontaient jusqu'à la surface et nous nous racontions des histoires de nageurs qui furent noyés par ces longs tentacules verts qui s'entouraient sur les jambes des imprudents avant de les entraîner vers le fond. De ces victimes des algues, je n'en connus pas mais il y eut néanmoins chaque année de nombreuses noyades dans le lac à la suite de 'congestion' (on parle aujourd'hui d'hydrocution). Il était alors réputé mortel de se baigner moins de deux heures après avoir mangé. Mes parents n'étaient pas très à cheval sur cette règle imbécile autant qu'intransgressable mais, lorsque nous nous rendions au lac le dimanche en compagnie d'amis et d'enfants, l'on nous forçait alors à respecter les deux heures hors de l'eau, pour ne pas nous distinguer des autres enfants. Comme nous haïssions ces heures de baignade perdues !
La piscine de Montchoisi n'ouvrait que pendant l'été et, l'hiver, elle devenait patinoire. C'était une toute autre ambiance mais, à sa manière, tout aussi agréable. Il était assez dur de se remettre à patiner après un an pendant lequel les muscles des chevilles s'étaient relâchés. Les premières tentatives étaient douloureuses et les patins prenaient des angles étranges par rapport à nos chevilles. Selon les jours et le moment, une partie de la patinoire était réservée aux hockeyeurs, aux joueurs de curling (j'étais très intrigué par le balayage devant la boule, pour lui faire gagner quelques centimètres supplémentaires) ainsi qu'aux cours particuliers, dont celui d'une certaine McDonald, comme un petit panneau l'attestait. Ce nom m'enchantait, bien sûr à cause du 'Donald' qu'il renfermait. De plus, la dame devait être américaine, alors, vous pensez !
La patinoire, c'était la musique de cinéma Wurlitzer, les thés chauds servis dans de grands verres enfermés dans une armature de métal. C'était également les chevilles qui font souffrir et les chutes sur la glace, parfois douloureuses. J'appris à me déplacer à reculons mais là s'arrêtèrent mes progrès de patineur étoile.
Donald faisait donc partie de mes personnages favoris, tout comme Mickey, Tintin et autres Bibi Fricotin et Pieds Nickelés. Mon père, cependant, avait dés idées précises sur ce qu'était la 'bonne' lecture et les bandes dessinées n'en faisaient absolument pas partie. S'il tolérait que je puisse m'abaisser à en lire chez mes camarades, jamais il n'accepta ce genre de littérature à la maison. Je ne possédai pendant de nombreuses années qu'un seul et unique album de Tintin, offert par un ami de la famille qui ignorait les tabous littéraires de la maison. En fait de publications illustrées autorisées, on ne trouvait chez les Piguet que quelques copies de 'Krokodil', publication satirique russe. Seul son titre m'était compréhensible car tout le reste était en caractères cyrilliques et, bien sûr, en russe. Je découvris vers mes douze ans la passion de la vraie lecture spontanée avec la série des 'Biggles', héros anglais taillé à l'idéal des garçons de mon âge. Les 'Biggles' étaient d'ailleurs devenus la coqueluche de tous les garçons de ma génération. On se les échangeait ou on les vendait aux bouquineries pour pouvoir s'en offrir de nouveaux. Ma sœur, elle, était entrée depuis peu dans l'âge ingrat et lisait la collection 'Signe de Piste' où il était question de beaux et forts adolescents aux cheveux bouclés aux prises avec des indiens et des ours sauvages. Elle était parallèlement entrée dans sa phase 'Indiens' et les murs de sa chambre s'ornaient de fresques de sa main représentant des grands chefs cheyennes en costume d'apparat. Elle s'était mise à parler un jargon indien et ne m'appelait plus que 'Petit Frère'. Nos complicités d'enfants disparurent: nous n'appartenions plus à la même génération. Je me vengeai de sa nouvelle indifférence à mon égard en lui rappelant ses rondeurs qui faisaient son désespoir : « Ta ligne, Criquet, ta ligne ! ». Criquet était son nom de totem chez les Eclaireuses.
J'avais moi-même passé du stade Louveteau au stade Eclaireur où j'avais été baptisé Castor. Les scouts me plaisaient toujours autant. Entre jeux de piste et sorties diverses, nous apprenions beaucoup de choses utiles. Avec le recul des ans, j'ai encore beaucoup de respect et d'admiration pour tous ces chefs de troupe et autres responsables qui sacrifiaient leurs week-ends pour inculquer à une bande de petits morveux des valeurs morales tout en les distrayant. Nos vacances d'été étant d'office promises au Levant, je ne profitai qu'une seule fois d'un camp scout. Ce fut l'une des rares fois où j'eus l'occasion de découvrir une Suisse de carte-postale. Ce bivouac me fit goûter la joie (et les inconvénients) de la vie sous tente, tentes qu'il nous fallut nous coltiner sur le dos pendant des kilomètres de sentiers de montagne escarpés. Dans ce coin perdu de montagne valaisanne, il fallait également couvrir des kilomètres jusqu'au plus proche hameau où nous nous procurions le pain. Je regrettais de ne pouvoir participer plus souvent à de tels camps et, si l'on m'eût donné le choix entre le Levant et un camp scout, mon indécision eut été grande.
Chaque patrouille de notre troupe devait se débrouiller pour trouver un local où elle pût se rassembler les jours de pluie. Ce n'était pas toujours chose aisée mais je convainquis mes parents de nous céder la chambre de bonne sous les combles, à laquelle leur statut de locataires leur donnait droit (à cette époque déjà, rares étaient les gens qui pouvaient s'offrir le luxe d'une bonne à demeure). La fenêtre du local donnait juste au-dessus de notre balcon, deux étages plus bas. La disposition de cette pièce nous fut bien utile et, après tout, notre bruyante patrouille ne troublait la quiétude des lieux qu'une fois par semaine et encore, par temps de pluie seulement. Nous empuantîmes une fois le local pour y avoir organisé une fondue; je ne sais comment nous nous y prîmes mais l'odeur de gruyère froid persista pendant des mois. Arrivèrent les beaux jours d'été. Mes naturistes de parents se préparaient un pré-bronzage en vue de notre prochain départ pour le Levant en exposant leur corps blanc aux rayons de Phébus, dans le plus simple appareil. Sur le balcon, comme de juste! protégés des regards indiscrets des voisins par une toile que mon père avait tendue tout autour de la rambarde. Mon père avait tout prévu, sauf la dizaine de petits scouts dans leur local, deux étages plus haut. Ce fut par chance moi qui, ce jour, ouvris la fenêtre et jetai un regard vers notre balcon. Horreur! Mes parents étalaient leurs avantages au soleil! Panique! Et d'autres enfants déjà s'approchaient de la fenêtre au spectacle déshonorant. Vite, j'appelai mon copain Alain, mon voisin du dessus, déjà au courant des bizarres habitudes de mes parents. Je lui fis signe en direction des corps du délit; il choisit de comprendre tout de suite et de m'épargner l'humiliation: nous nous juchâmes côte à côte sur le rebord de la fenêtre, en interdisant ainsi l'accès aux autres innocents. Il faisait beau ; nous n'étions donc que de passage dans notre local. Nous pûmes enfin descendre de notre perchoir, refermer précipitamment la fenêtre et quitter la chambre derrière nos compagnons. Quand je relatai plus tard l'anecdote à mes parents en les exhortant à ne plus tenter de bronzage intégral les samedis, ils ne firent que rire. Ils se fichaient bien d'humilier leur fils auprès de ses camarades.
Le local secret.
Tous les garçons rêvent d'avoir leur repère secret, par définition inconnu de tous et, à plus forte raison, des parents. Ce que nous pourrions faire de ce local secret était somme toute accessoire. L'important avant tout était de le posséder. J'avais repéré à la cave une pièce fermée à clé dont jouissait le vieux père Masson. Par la serrure, je pus distinguer quelques pots à fleurs mais sinon, elle était vide. Je m'étais découvert des talents de serrurier à cette époque. Il faut dire que les serrures de ce temps n'étaient pas bien difficiles à crocheter à l'aide d'un bout de fil de fer recourbé. Ce local en sous-sol comportait de petits soupiraux au ras du plafond donnant sur le jardin, juste au-dessous de la terrasse du père Masson. De petites grilles les protégeaient, fermées par une serrure. Les clés en étaient accrochées à un clou et je pus en les 'empruntant' entrer et sortir à ma guise via le jardin, toujours à l'affût du proprio, cela va sans dire. Aidé de mon copain, fils du pharmacien du quartier, nous déménageâmes les pots encombrants et les camouflâmes derrière de vieilles caisses dans la partie commune de la cave. Nous n'avions ni meubles ni fonds pour lui donner un semblant de mobilier. Donc, pendant les premiers temps, ce local servit avant tout à nous prouver que nous pouvions y entrer et sortir impunément via le soupirail. Nous chuchotions comme des conspirateurs, moins pour cacher nos secrets que de peur d'attirer l'attention du père Masson, juste au-dessus. Nous décidâmes d'égayer notre local en passant les murs au blanc et nous sacrifiâmes une part non négligeable de notre argent de poche pour acquérir de la chaux éteinte à la droguerie. Un kilo de chaux ne nous permit pas d'aller fort loin dans notre tâche de décoration mais nous gagnâmes du terrain pendant plusieurs semaines. Nous ne vîmes jamais notre local dans sa splendeur finale: le vieux père Masson eut le culot de vouloir rentrer dans sa resserre. Les coupables de ces multiples effractions furent vite identifiés et je reçus l'engueulade de circonstance, du vieux Masson lui-même comme de mes parents. J'allai conter à mon copain et complice la fin prématurée de notre entreprise: le traître s'en lava les mains et me déclara avec aplomb qu'il ne se sentait pas concerné par cette affaire. Ce local était bien dans ma cave, non? Je fus ulcéré par tant de mauvaise foi et ce fut la fin de notre amitié. J'ai oublié jusqu'au nom de ce renégat et c'est bien fait !
La Honte de ma Mère
Je fis probablement vergogne à ma mère plus d'une fois. Ma mère nous entraîna après l'école, moi et ma sœur, faire des courses au centre-ville. Nous étions habillés pour la circonstance. J'eus des mots avec Anne-Claude. Des insultes, nous passâmes aux actes et, au désespoir de ma mère qui tentait de nous séparer, nous nous écharpâmes comme des voyous au milieu de la chaussée. Un policier de la circulation s'approcha et nous sépara sans mal (la crainte de l'uniforme était grande) et il intima péremptoirement à ma mère : « Circulez, la campagne! ». Ma mère fut pivoine de honte. Non seulement ses garnements s'étaient donnés en spectacle et ressemblaient maintenant à des romanichels dans leurs habits déchirés mais, de plus, elle avait été traitée de paysanne en public! Maman eut une autre occasion de se faire remarquer en pleine ville, sans notre assistance cette fois. Les maisons de ma jeunesse comportaient presque toujours dans leur entrée ou sous un porche vitré des boîtes-à-lait, casiers où les locataires laissaient le soir leur bidon à lait. Le laitier du coin faisait sa tournée matinale avec sa 'boille' sur une petite voiture à bras et passait de maison en maison pour remplir les bidons de ses clients. Or, ma mère quitta un matin jour l'appartement habillée pour le beau monde, manteau élégant et tout, avec dans une main son mignon sac à main et, dans l'autre, le seau à lait qu'elle comptait entreposer au passage dans son casier. Ce fut son sac à main qu'elle enferma dans la boite à lait et ce n'est qu'une fois rendue au centre-ville qu'elle aperçut son chic bidon à lait accroché à son bras. Je laisse imaginer le fard qu'elle piqua en se rendant compte de sa méprise et son retour précipité à la maison! Maman faillit un jour mettre le feu à l'appartement: elle oublia sur le four à gaz la friteuse remplie d'huile. Nous nous trouvions à la salle-à-manger et ne remarquâmes rien d'anormal quand notre voisin du dessus, M. Miéville, qui avait remarqué l'épaisse fumée noire sortant par la fenêtre, vint nous avertir. Il y avait des sacs de sable au galetas et, grâce à la rapidité d'action de notre voisin (mon père était absent), nous en fûmes quittes pour une cuisine toute noire, à la peinture boursouflée. Les pompiers arrivèrent mais ne purent que constater la fin du danger. Le lendemain parut dans la presse un entrefilet : « Une ménagère imprudente ». Ma mère fut mortifiée de ce jugement public.
Le casier à lait nous était également commode à nous, les enfants, pour y entreposer diverses affaires. Pendant les rudes hivers lausannois ma mère m'imposait le port d'un infâme bonnet de laine tricotée (de ses mains) du genre péruvien, avec martingale. Je détestais cordialement ce couvre-chef ridicule et, chaque fois que je le pus, je m'en débarrassais dans le casier à lait en partant pour l'école.
Je retiens de nos longs hivers la neige sur la ville (charmante) et la pluie glacée (détestable). Le tram qui passait devant notre maison avait son grincement particulier quand il roulait sur les rails mouillés. C'était les durs levers dans la quasi-obscurité et les retours de l'école avec la nuit tombée déjà. Je retiens des images de ma mère occupée au repassage dans la cuisine, sous le triste éclairage de ces fins de journées hivernales. Nous avions en cette saison droit à l'huile de foie de morue quotidienne. C'était la panacée qui nous garantirait de passer à travers tous les rhumes, toutes les grippes de la saison. Je faisais la grimace de circonstance en avalant ma cuillerée d'huile mais, au fond, je n'en détestais pas le goût. Maman nous faisait également boire une décoction laiteuse, la 'Levure Zyma', censée nous redonner du tonus à la fin de la mauvaise saison. L'hiver était la saison à laquelle nos parents nous emmenaient le plus souvent à la Vallée. Deux heures sur un tortillard régional (avec un changement de train au Dey) pour arriver dans notre vallée enneigée, avec un Lac de Joux souvent entièrement gelé. La neige atteignait parfois près de deux mètres le long des chemins où était passé le chasse-neige. La grimpée du Sentier jusqu'à Derrière-la-Côte se faisait à pied, le plus souvent avec la paire de skis et le sac de montagne sur le dos. Je retrouvais avec plaisir mon grand' père que j'aimais bien, les odeurs de chats et celle du feu de bois dans l'appartement. Surtout, je retrouvais les innombrables cachettes de la grange. Le 'railleton', qui nous était réservé, était froid en toutes saisons mais, l'hiver, il était parfaitement glacial et nous ne faisions guère qu'y dormir, pelotonnés à deux dans un lit. La salle de bain se trouvait au rez-de-chaussée, deux étages plus bas et l'on nous laissait un pot de chambre sous le lit pour nos besoins nocturnes. Bref, c'était la campagne.
Les pentes des alentours étaient plutôt douces nous ne pratiquions pas un ski bien violent. Le relief était ce qu'on appelle de la montagne à vaches. Il n'y avait pas de remonte-pente dans le coin (le plus proche était au Brassus) et ces modestes pentes étaient plus faciles à descendre qu'à remonter. Les quelques fois où nous nous rendions au Brassus, j'adorais l'ivresse et la peur d'être hissé le long des pentes à 45°. Le village du Brassus comptait également un tremplin de saut aux normes internationales; un concours y avait lieu chaque année. Les rares années où il ne neigea pas assez bas, les enfants des écoles du lieu furent mobilisés pour garnir le tremplin et la piste qui le prolongeait avec de la neige récoltée plus haut. Jamais je ne me hasardai sur le tremplin, sinon une fois, sans les skis, pour trembler devant la vertigineuse descente. Mes cousins du Brassus, Pierre-André (pas celui de tante Ju) et Jacky, eurent par contre l'occasion de le pratiquer. Ils se cassèrent tous deux les os à plusieurs reprises: c'étaient des casse-cou. On trouvait non loin du Brassus un second remonte-pente beaucoup plus modeste, 'l'arrache-mitaine', en fait une simple corde à laquelle on s'agrippait à la force du poignet jusqu'au haut de la piste. Les naturels de la Vallée pratiquaient aussi le patin sur le lac mais je n'en n'eus jamais l'occasion moi-même. Il faut savoir que les froids intenses étaient presque inévitablement accompagnés de grosses neiges et qu'il n'était plus possible de patiner sans dégager la glace. Le froid était parfois si intense que je me souviens une fois d'avoir été littéralement figé dans la neige, à une centaine de mètres seulement de la ferme familiale. Mes cousins ne parvinrent pas à me faire bouger le petit doigt et ce fut mon père qui vint me récupérer. Je connus la douce agonie du dégel devant le poêle à bois. Nous avions toujours froid aux extrémités à la Vallée et nous possédions une collection d'épaisses mitaines et chaussons que nous cherchions vainement à sécher avant de repartir vers d'autres jeux.
Le Nouvel an était pour la famille Piguet l'occasion de se rassembler au complet. Le repas de fête se déroulait dans la salle-à-manger d'Onc' 'Ecto et tante Gla. Le menu était immuable: saucisse à rôtir, pommes de terre purée et, comme dessert, la 'papette', tarte dont le composant principal était les raisins secs. A cette occasion, nous échangions de petits cadeaux et nos bons vœux. Même l'économe Onc' 'Ecto y allait de sa (regrettée) contribution. Mon Grand-Papa (c'était l'appellation officielle. Pas de 'Pépé' chez nous), le seul à vraiment connaître les besoins des enfants, nous glissait un beau billet de dix francs. (« que nos parent nous confisquaient ensuite – je n'en n'ai jamais dépensé un seul » – me rappelle ma sœur…)
Mon oncle Hector n'était pas seulement économe à l'excès, il était très pieux. Le Bon Dieu était toujours présent dans sa conversation et, s'il acceptait de cohabiter avec un parfait mécréant – mon grand-père (on disait ' libre-penseur' à l'époque) – il essaya à plusieurs reprises de nous aiguiller vers la voie du salut éternel. Il fut même un temps où il remplit l'office de pasteur laïc. Il officiait dans notre railleton lorsque les conditions climatiques interdisaient aux habitants du hameau de descendre jusqu'au temple du Sentier pour y écouler la Sainte Parole, le dimanche. Il s'était procuré un harmonium que mon oncle Alfred (Cracra) avait joliment baptisé la 'Pompe à Psaumes'. Nous adorions nous amuser avec cet instrument lors de nos séjours. Onc' 'Ecto est sans doute entré tout droit au paradis des bons chrétiens pratiquants, section des pingres.
Papa, je l'ai dit, se passionnait pour tout ce qui était russe. Il suivit pendant des années des cours de langue russe avec une Madame Goldschmidt. Je ne connus jamais vraiment les convictions politiques de mon père mais je soupçonne qu'il avait beaucoup d'indulgence pour le système communiste. Nous participâmes à plusieurs reprises, moi et ma sœur, à diverses activités organisées par la Maison du Peuple, bastion des communistes, si je ne me trompe. On nous projetait des films venus de l'Est, dont les merveilleuses animations de marionnettes tchèques. Un concours de décoration d'œufs de Pâques fut organisé. Mon père nous assura que tout était déjà prévu et que nous pouvions arriver les mains vides au concours. Les œufs durs étaient bien là mais chaque concurrent était censé amener ses propres pinceaux et gouaches. Les moniteurs trouvèrent bientôt une table d'accueil pour ma sœur, dont elle partagea le matériel. Après un ou deux échecs, on me plaça d'office à une table où s'appliquaient deux filles, des 'vieilles', à l'air revêche. Dès que le moniteur eut tourné le dos, elles ignorèrent mes requêtes d'un prêt de pinceau et de couleurs. Je fus aussi fâché contre ces deux gamines peu charitables que contre mon père qui avait omis de se renseigner correctement.
Mon père avait des qualités d'organisateur mais il avait aussi le chic pour nous laisser dans des situations embarrassantes, moi et ma sœur aussi bien que maman. Il pouvait par exemple nous installer dans un compartiment de train et, deux minutes avant le départ, déclarer qu'il allait se chercher des journaux dans le hall de la gare. Il filait avec les billets, nous laissant pantelants d'angoisse alors que nous observions le chef de train commençant à faire des signaux inquiétants avec sa palette de départ. Mon père réapparaissait au moment où l'on entendait le contrôleur claquer les portières alors que le convoi se mettait en branle. Papa avait une foi absolue dans les horaires de trains suisses.
Pendant la belle saison, il me proposa parfois de le rejoindre après l'école à la terrasse d'une brasserie. « Si nous avons un peu de retard, tu n'auras qu'à commander une limonade en attendant ». « et si vous n'arrivez pas, comment vais-je pouvoir payer ? Donne-moi des sous ! », répondais-je invariablement : j'avais déjà été échaudé : je subis un jour le regard soupçonneux du garçon qui m'avait servi une demi-heure plus tôt, dans l'attente de mes parents qui ne venaient pas. Des visions d'escorte au poste de police et des montagnes d'assiettes à laver me traversèrent l'esprit ce jour là ! Jamais plus !
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Nos vacances estivales au Levant se succédèrent. Après une deuxième saison où nous avions logé dans le bungalow de tante Mad (nous aurons l'occasion de reparler d'elle), mon père fit bâtir un très modeste bungalow, juste au-dessus de Cantarella, la maison d'oncle Alfred et de tante Ju. Le terme 'cabanon' eût été plus juste. C'était un parallélépipède divisé en deux pièces, avec une toute petite terrasse attenante. Notre chambre, celle des gosses, pouvait tout juste contenir deux de ces fameux et inusables lits-de-camp américains; deux cageots à fruits complétaient le mobilier. La pièce de séjour-cuisine-salle à manger-chambre à coucher des parents ne devait pas dépasser 4 mètres sur 6. Deux lits en angle, devenus sofas le jour. Une table en béton ( !) bâtie en même temps que la maison, soudée au sol. Une table de travail, en béton aussi, avec évier dans le coin opposé: la cuisine. Une pompe à bras pour tirer l'eau de la citerne. Les premières années, nous ne connûmes même pas ce luxe: il fallait une fois par jour soulever la lourde dalle de ciment qui obturait la citerne pour en tirer deux brocs d'eau, à bout de bras, couché sur le sol (le génie bricoleur de mon père ne lui avait pas suggéré l'usage d'un seau au bout d'une corde…). Deux petites commodes en bois blanc complétaient l'ameublement. Autour de la table, trois chaises de jardin pliantes en fer. En tant que cadet, j'avais droit comme siège au bout du lit, qui arrivait presque jusqu'à la table. Nous nous éclairions le soir avec une lampe à pétrole. Dans notre chambre, une simple bougie. Ce ne fut que beaucoup plus tard que nous installâmes l'éclairage au gaz. On vivait porte ouverte jour et nuit. Un portière (un rideau en rangées de perles de buis, communes en Provence) devait, par ses oscillations, garder mouches et moustiques à l'extérieur; de fait, nous étions piqués chaque nuit en dépit des pulvérisations au Fly-Tox avant le coucher. Les portes, de monumentales portes en bois renforcées par de grosses traverses boulonnées n'étaient gardées fermées qu'exceptionnellement, lorsque nous venions au Levant hors saison (cela arriva). Il faut dire que si nous fermions ces portes, la ventilation n'était plus assurée que par de minuscules fenêtre, si basses qu'il fallait se casser en deux pour y passer la tête. On ne profitait même pas du magnifique panorama offert devant la maison: Port-Cros en premier plan, avec la presqu'île de Giens, servaient de cadre à nos magnifiques couchers de soleil. Ces aberrantes fenêtres étaient une idée de mon père qui avait pensé garder ainsi les pièces à l'abri du soleil, donc plus fraîches. Ma mère lui reprocha longtemps cette architecture démente. En ce qui concerne les toilettes, il n'y en eut tout simplement pas jusqu'au jour où j'en construisis moi-même, quelques quinze années plus tard. La fosse à détritus servait également de WC. L'épais maquis nous assurait la discrétion. La simplicité et l'exiguïté de notre bungalow, baptisé 'Fantasia' par mon père (ce nom n'apparut en fait jamais sur la maison) n'empêchait pas ma mère de nous faire une excellente cuisine avec les moyens du bord. Moi ou ma sœur étions désignés volontaires pour aller chercher le pain et autres victuailles au village, à dix minute de Fantasia. Nous râlions pour le principe mais nous adorions avoir le privilège de grignoter le quignon d'une baguette sur le chemin du retour. Pas un seul pain n'arriva jamais intact à la maison. On trouvait alors une excellente confiture d'abricots la 'Barbier Dauphin'. Je n'ai pas souvenir d'en avoir jamais goûté d'aussi bonne ailleurs. Un autre délice de nos étés levantins était le lait concentré en tube. Quel plaisir nous prenions à sucer sur ces tubes jusqu'à la dernière moelle ! Pour en revenir à Fantasia, pas de salle de bain non plus. Comme nous passions nos journées dans l'eau de mer, notre mère tout comme nous-mêmes nous considérions suffisamment purifiés par ces bains, même si nous avions la peau salée. Tout au plus nous lavions-nous une ou deux fois au savon à la source dans le courant de nos vacances. Le seul bain sérieux se prenait le jour (honni) du départ. Certains estivants plus à cheval sur l'hygiène avaient découvert un savon spécial qui moussait à l'eau de mer. On les trouvait se lavant au bord de l'eau, sur un rocher, enduits d'écume. Ça n'empêchait pas ces puristes d'avoir la peau aussi salée que la nôtre !
L'île du Levant est tout en longueur: dix kilomètres de long pour environ deux de large. La zone habitée se situe à l'extrémité ouest et ne comporte qu'une modeste plage digne de ce nom: 'Les Grottes'. La petite plage de galets de l'Ayguade, au bas du vallon du même nom, devint le point de débarquement des vedettes en provenance de la côte après la construction d'un appontement. Elle était toujours envahie par diverses embarcations et ne se prêtait pas aux bains de soleil. Les estivants se retrouvaient le plus souvent sur les rochers du littoral, plus ou moins lisses et accueillants selon les endroits, vers lesquels menaient d'abrupts sentiers qui sillonnaient le maquis. Ces endroits portaient les noms de Pierres Plates (le nom n'était guère mérité), les Moines ou la Galère. On s'installait sur sa rabane au mieux des possibilités offertes, on s'enduisait d'huile d'olive et l'on grésillait pendant de longues heures sous le soleil. Ça, c'était le régime des grandes personnes. Nous, les enfants, vivions une vie essentiellement aquatique. Nous eûmes bientôt des masques qui nous permirent de découvrir les merveilles du monde sous-marin. Nous remontions oursins (aïe !) et magnifiques étoiles de mer amarantes qui perdaient rapidement leur brillante couleur et finissaient, blanchies, en empuantissant les abords de la maison. Les masques d'alors étaient très simples et ne comportaient pas d'empreinte nasale qui aurait permis de décompresser les tympans. Nos premières plongées de la saison étaient très douloureuses à plus de deux ou trois mètres sous la surface. Ce n'est que peu de temps avant de rentrer en Suisse, à la mi-août, que nos tympans supportaient des plongées jusqu'à dix mètres et plus. Ces plongées ' en eau profonde' nous permettaient d'arracher à leur lit de varech les splendide 'nacres' (pinna nobilis, je crois) aux couleurs orangées et argent. Les plus grandes atteignaient parfois 80 centimètres et plus; il courait une légende selon laquelle le Prince de Monaco offrait une prime fabuleuse à qui remonterait la première nacre atteignant un mètre de long.
Le poisson était abondant en ce temps-là et même les petits citadins que nous étions parvenaient à remonter girelles, sarres, sarengs, rascasses et autres poissons aux couleurs irisées et aux formes étranges. Nous ne possédions pas de bateau mais j'eus l'occasion d'embarquer sur divers canoës et périssoires d'amis pour y dérouler ma palangrotte.
Le feu. L'île est couverte d'épais maquis entrecoupé de pinèdes. Les étés secs et chauds rendaient toute cette végétation vulnérable au feu. On nous inculqua tout petits la crainte de l'incendie. Quand je me mis à fumer, mégots et allumettes furent toujours écrasés avec le plus grand soin. L'île eut la chance de ne pas connaître pendant des années les feux qui dévastaient régulièrement des centaines d'hectares sur la côte (nous pouvions les observer de chez nous). Une partie du maquis partit en fumée du côté de Maupertuis cependant ; on attribua l'incendie à un V2 de la Marine Nationale : la Marine Nationale expérimentait sur sa zone avec des bombes volantes. Un engin, devenu fou, aurait fait demi-tour pour s'abattre dans le maquis.
Papa nous fit faut bond un seul été au Levant. Je ne le réalisais guère mais j'étais l'un des rares enfants qui eût son père à ses côtés lors des vacances. Les autres papas travaillaient et ils avaient de la chance s'ils pouvaient rejoindre leur famille quinze jours pendant l'été. Papa choisit cet été là de partir seul pour la Corse. Il se loua une bicyclette sur place et dormit à la belle étoile. Il vint nous rejoindre vers la fin des vacances, porteur de souvenirs pour nous, des couteaux corses à manche de nacre ainsi que quelques coquillages ramassés sur les rives de l'étang de Berre, où il avait un crochet avant de nous rejoindre.
Les départs de notre paradis levantin furent toujours douloureux. Nous laissions derrière nous notre île adorée et nos veinards d'amis français : ils ne reprenaient les classes que deux semaines après nous. J'eus plusieurs fois la larme à l'œil en voyant mon île s'estomper au loin. Le chant des cigales s'entendait à nouveau quand nous longions Port-Cros, puis Bagaud, puis plus rien…
Notre chemin de retour nous faisait transiter par Marseille où nous devions tuer une soirée avant de monter en milieu de nuit sur le train de Genève. Ces fins de vacances étaient toujours un moment critique pour les finances paternelles: nous étions à sec le plus souvent. Papa choisit néanmoins une fois de griller ses dernières cartouches en nous emmenant manger dans un restaurant algérien. Je découvris le couscous et la danse du ventre. En fin de prestation, la danseuse fit le tour des tables pour y recueillir les félicitations d'usage, accompagnées de cadeaux monnayés que les consommateurs glissaient dans sa ceinture. La danseuse eut beau se fendre d'un dernier effet de contorsions ventrales, rien ne vint de mon père : il avait tout juste assez pour régler l'addition ! La fille repartit en maugréant dans sa langue. Elle dut lui souhaiter un enfer avec des zobs coupés et autres raffinements propres aux charmants arabes…
Ce fut à Marseille que mon père se fit renverser par une moto. Il fut blessé à la cuisse et la vue du sang provoqua chez moi des vomissements dus à l'émotion aussi bien qu'à la fraîcheur douteuse de la petite friture mangée plus tôt. C'était mon père qui était blessé mais c'est vers moi que se tournaient, en commisération, badauds et commères. « Ôôôh, le pôvre pitchounnet¨ ». Mon père en fut quitte pour quelques points de suture chez un médecin voisin.
Mon cousin Pierre-André manqua lui aussi une année de se rendre au Levant. Ses parents choisirent de l'envoyer en pension le temps d'un été, quelque part au Valais. Je ne connus jamais la raison de cet exil. Avec le recul des ans, je crois pouvoir affirmer sans me tromper que Pierre-André ne fut pas beaucoup aimé par sa mère. Certes, je n'accuserais en aucune manière Tante Ju d'avoir été une mère indigne mais enfin, elle ne fut jamais une mère poule pour son fils. La venue de Pierre-André avait été un accident: il naquit dix ans après sa sœur. Durant notre enfance, j'eus le sentiment d'avoir toujours été porté en modèle à suivre par leur fils. Je me suis demandé si les séances à l'eau de Javel que subit mon pauvre cousin (le Javel, par quelque miracle, était censé préserver sa peau blanche des coups de soleil…) ne furent pas inconsciemment pour ma tante une manière de le rendre détestable, par son odeur, à son entourage. Bien que nous fussions très proches, jamais il ne se confia entièrement à moi au sujet de son incompatibilité avec sa mère. Il subit quelques séances de psychanalyse entre les mains de Tante Mad par la suite, comme moi d'ailleurs. J'ignore ce qu'il en résulta. Pierre-André me raconta avec dégoût ces vacances passées dans son home d'enfants, où tout se résumait à des interdictions et des punitions : on passait la langue des gosses au savon quand ils juraient !
Lors des occasionnelles longues randonnées en direction des Pierres-de-Fer ou de la plage du Titan, une halte se faisait traditionnellement au Pénitencier. Ce pénitencier pour jeunes gens, pour enfants pourrait-on dire, fut en service jusqu'à la fin du XIXe siècle. De peu reluisantes histoires y sont attachées. Il n'en subsistait dans mon enfance
que les murs des bâtiments, envahis par les mûres et les lauriers roses. Tous deux faisaient mon bonheur : les mûres se mangeaient avec d'autant plus de plaisir qu'il fallait se les chercher parmi les ronces acérées. Quant aux lauriers… ils étaient pour moi une vraie drogue ! Une fois que je me collais une fleur sur le nez, je ne pouvais plus m'arracher de son parfum suave. J'eus l'occasion de humer des fleurs de lauriers dans divers coins du monde mais aucunes n'égalèrent jamais le parfum de celles du Levant. Il y avait également un puits dans ce pays de la soif. Nous y remplissions nos gourdes pour la deuxième partie du long chemin.
L'armée – allemande comme celles des Alliés, je suppose – avait occupé l'Ile pendant la guerre et les traces de son passage étaient encore visibles dans quelques endroits. Les abords du Grand Avis, en particulier, étaient sillonnés de tranchées creusées sous la pinède. Nous les parcourions avec délice, avec un peu de crainte aussi car on parlait d'obus et de grenades non explosées. Nous ne sautâmes pas sur une mine mais mon veinard de cousin tomba sur un casque militaire. Comme il était de couleur kaki clair, presque jaune, nous décidâmes qu'il avait dû appartenir à un japonais : nos connaissances sur la 2e guerre mondiale étaient très réduites ! Une ou deux années plus tard, mon verni de cousin, encore lui, tomba sur un second casque, presque à deux pas du Fort. Nous le déclarâmes américain au vu de sa couleur camouflage. J'eus quand même la chance de faire ma propre trouvaille vers la même époque, ce qui en quelque sorte rétablit l'équilibre : je remontai une encolure d'amphore découverte à quelques mètres au large des Pierres Plates.
Nous connaissions l'extrémité ouest de l'île comme notre poche mais le reste nous était moins familier. Les grandes randonnées se faisaient toujours en compagnie de nos parents. Il était facile de s'égarer dans l'épais maquis et mon père se perdit lui-même à plusieurs reprises lors de ses explorations. Une fillette avait même perdu la vie en s'égarant du côté de la Galère. Elle fut retrouvée des jours plus tard par un pêcheur mais ne survécut pas à la déshydration.
Les Iles d'Hyères ont également pour nom Les Iles d'Or. Cette dernière appellation est justifiée par les mille feux reflétés par le mica des roches et du sable. Le sentier en direction de l'Avis, à sortie du village, paraissait fait de poussière d'or. L'île était également riche en magnifique granit veiné d'orange ou de gris. Ces roches dégageaient des étincelles quand on les frappait, accompagnées par une odeur de brûlé caractéristique. Il paraît que les environs du cimetière étaient riches en grenats et tourmalines mais je ne trouvai jamais rien de plus que quelques grenats de mauvaise qualité.
La smala des culs-nus
Il me paraît utile de décrire un peu l'étrange faune levantine qui constituait notre entourage pendant ces semaines privilégiées de l'année.
Les Reymond: mon oncle Alfred et ma tante Ju étaient des 'anciens' du Levant pour y avoir vécu plusieurs années avant-guerre. Ils possédaient l'une des rares vraies 'villas' de l'île, à portée de voix de notre bungalow, isolée par un épais bouquet d'arbousiers. Nos deux maisons se situaient l'une au-dessus de l'autre, au bord de la 'Perspective', monumental escalier de pierres de taille menant jusqu'au 'Fort' qui couronnait le sommet de la colline. Ces marches étaient plus faciles à descendre qu'à grimper et nous les maudissions quand il était question de les remonter sous le soleil écrasant de midi. Mon cousin Pierre-André fut mon compagnon de tous mes instants. Sa peau de blond le rendait vulnérable aux coups de soleil et, petit, il fut régulièrement enduit d'eau de Javel qui, croyait fermement sa mère, devait empêcher les brûlures. Je souffris presque autant que mon cousin de l'odeur nauséabonde qu'il dégageait. Jacqueline, sa sœur de dix ans son aînée, n'évolua pas du tout dans notre monde enfantin. La vie des Reymond et des Piguet fut toujours intimement liée, que ce soit à Lausanne, où mes parents finirent par devenir voisins des Reymond, à la Vallée bien entendu et au Levant encore plus. L'heure de la sieste était sacrée aussi bien chez eux que chez nous et nous étions fermement priés de dormir ou tout au moins de prendre un livre et de ne pas faire trop de bruit en tournant les pages. La légende voulait que le soleil de l'après-midi fût des plus néfastes et la plupart des estivants disparaissait du bord de l'eau entre midi et quatre heures. Moi et mon cousin acceptions avec peine cette contrainte au silence et à l'inactivité. Nous ne fûmes pas longs à braver la règle et à repartir vers la mer dès le déjeuner avalé.
Les inséparables larrons
Le cerf-volant : Oncle Alfred offrit, un jour de mistral, de nous confectionner un cerf-volant, que nous ferions voler loin, loin vers les cieux depuis la route de ceinture du Fort. Il nous bricola un engin avec des lames de roseaux et du papier d'emballage, prolongé par une queue de ficelle avec ses papillotes. Dès la première tentative de décollage, il apparut que les choses ne se déroulaient pas aussi bien que prévu. Le cerf-volant montait bien d'un mètre ou deux mais il finissait par pirouetter avant d'aller s'abîmer dans les cistes et les romarins. A tour de rôle, nous fûmes dépêchés par mon oncle pour aller chercher à la maison, qui un bout de ficelle, qui une lamelle de bambou. Nous profitâmes de ces virées à 'Cantarella' (la maison des Reymond) pour nous emplir la bouche de lait en poudre et repartir en courant vers la piste d'envol où oncle Alfred commençait à s'énerver. Bien sûr, dès que nous ouvrions la bouche, un nuage de lait en poudre accompagnait nos paroles. Cela déclencha une crise de fou-rire entre moi et mon cousin. Croyant que nous nous foutions de ses tentatives stériles, mon oncle s'échauffait de plus en plus. Nous fûmes à nouveau envoyés en mission technique à Cantarella d'où nous revînmes une fois de plus la bouche chargée de lait en poudre. Nous mourions de rire en nous crachant nos nuages de lait au visage pendant que, le dos tourné, mon oncle perdait son sang froid: il n'avait toujours pas identifié la cause réelle de notre hilarité. Pris d'une rage subite, il se saisit de son maudit cerf-volant, le cassa sur son genou et nous pourchassa comme un dément pour nous donner une correction. Nos petites jambes étaient rapides et nous connaissions d'ailleurs mieux que lui les petites sentes courant dans le maquis. Il ne nous rattrapa donc pas. Ce furent nos mères qui, mises au courant des choses, agirent en intermédiaires et nous évitèrent la raclée.
Mon pauvre oncle Alfred, qui m'adorait et que j'aimais beaucoup moi aussi, ne fut pas toujours remercié de sa bonté envers moi. Il procéda un jour à un curetage de leur citerne: elle avait une fuite qui nécessitait réparation. La trappe se trouvait sans la salle de séjour et il y était descendu par une échelle pour procéder à son nettoyage. Nous attendions ses ordres en surface pour lui passer un chiffon ou extraire des seaux de la vase accumulée dans le fond. Une serpillière sur son manche traînait sur le sol, à côté de la trappe. La tête de mon oncle apparut au ras du sol: il était venu respirer une bouffée d'air pur. Je ne sais quel démon inspira mon geste: je me saisis de la serpillière et lui en assenai un énorme coup sur le crâne ! Il fut aussi surpris que moi par cette bastonnade inattendue. Je vois encore son air ahuri sous sa frange de filasse grise, dégoulinante de vase malpropre. Dès que je réalisai la portée de mon geste, je détalai comme un lapin. Mon oncle, s'étant ressaisi, sortit de son trou, empoigna à son tour l'arme du crime et me pourchassa à travers le maquis. Je n'osai pas rentrer à la maison. Ce ne fut qu'au soir que je me glissai chez moi où m'attendaient raclée et nouvelles menaces d'un avenir promis au bagne et au déshonneur. Jamais je ne m'expliquai ce geste imbécile sur la personne d'un oncle que j'adorais. Il eut la bonté de ne pas m'en vouloir trop longtemps.
Le Bazar d'Héliopolis. Tout comme l'alimentation Charraix et la boulangerie, le bazar était un pilier du commerce de l'île où l'on trouvait de tout. Il comportait une terrasse où l'on pouvait siroter des rafraîchissements. J'y fus un assidu consommateur de menthes à l'eau alors que mon cousin préférait la bière. Les propriétaires du bazar furent pour nous plus que de simples commerçants. Ce furent eux, les Druart, qui cédèrent le bail de leur commerce à oncle Alfred et tante Ju avant-guerre ; le père Druart avait connu les tranchées de 14-18 et, sentant la nouvelle guerre arriver, partit avec sa famille aux Etablissements Français d'Océanie. Bien qu'ayant choisi de rentrer en France vers la fin des années 40, Jules et Lucie étaient intarissables quand il était question de raconter la Polynésie. Ils vécurent à Raiatea où ils exploitèrent le coprah et la vanille. Ils firent aussi un peu d'élevage. Leurs récits passionnants eurent un impact considérable sur ma vie ultérieure : ils me communiquèrent le virus des îles des mers du sud. Ils nous faisaient écouter des disques tahitiens, tamourés et chansons glorifiant l'amour… et le corned-beef (« ho'e pua'a toro Hellaby… »). Ils me firent lire t'Serstevens (Tahiti et sa couronne). J'appris par cœur le nom de ces îles et de ces archipels enchanteurs. Je ne compris jamais pourquoi les Druart choisirent le retour en métropole alors qu'ils n'avaient conservé que des souvenirs inoubliables de leur lointaine Raiatea. De leurs enfants, l'un resta en Polynésie où il prit une femme tahitienne. J'eus l'occasion de le rencontrer dans les années 70 à Uturoa, où il tenait le bar de l'aéroport. Pierre et sa sœur Jeanine accompagnèrent leurs parents au retour en France. Jeune homme, je m'entendis bien avec le calme Pierre. Sa sœur, plus âgée, était ce qu'on appelle en Suisse une 'gerce' ; son caractère était le reflet de son visage sec, tout en angles, revêche et peu amène avec le monde. Plus âgé, je l'aurais déclarée un remède contre l'amour. Elle finit néanmoins par se trouver un amant (je crois qu'elle était divorcée). Le type se révéla être un repris de justice et il retourna bientôt derrière les barreaux, le temps de lui faire un gosse. C'est probablement lui qui doit tenir le commerce à cette heure.
Les d'Attaiville
Ce fut à travers ma sœur que nous connûmes cette originale famille. Il n'était pas inhabituel, aux débuts du Levant, que les peu nombreux estivants organisent des randonnées communes vers des destinations plus éloignées du village que les sorties habituelles. Bien que les 9/10e de l'île fussent la propriété de la Marine Nationale, celle-ci ne commença à reprendre ses droits que des années après la guerre, graduellement, multipliant les restrictions et les zones interdites, jusqu'au moment où de hautes clôtures et des guérites nous interdirent définitivement de quitter la pointe ouest de l'île. Nous partions donc à plusieurs familles pour les 'Pierres-de-Fer' (certaines grosses roches résonnaient comme une cloche quand on les heurtait avec un caillou), 'Rioufrède', charmante calanque de galets, aux fonds marins superbes ou, plus loin, le 'Titan' et même l'extrémité est de l'île, 'Le Phare'.
Ma sœur se lia donc d'amitié avec la petite Chantal d'Attainville au cours d'une excursion. Leur conversation commença par un quiproquo. Les deux fillettes, dieu sait pourquoi, choisirent de se dire 'vous' : 'Vous vouvoyez votre mère ?' s'enquit Chantal, '…oui, je la vois assez souvent…', répondit ma sœur, qui trouva la question un peu saugrenue. Eh oui ! en Suisse, on ne 'vouvoie' pas, on ne 'voussoie' pas : on 'vousoie'.
Chantal avait une sœur plus âgée, Babette, qui avait la faculté étonnante de pouvoir déclarer : 'Je dors'' et de s'endormir immédiatement. Il y avait également deux frères de quelques 18 et 20 ans, qui furent mes idoles. J'adorais Roland, l'aîné, que je trouvais beau et spirituel. Roland avait des trésors de patience pour le petit garçon que j'étais : je sollicitais sa compagnie à chaque instant. Il finit par ne plus apparaître au Levant bien souvent, pris par ses activités, et je reportai mon affection sur son frère André qui, lui aussi, se révéla le meilleur des copains, malgré notre différence d'âge. J'allais le sortir du lit à quatre heures du matin pour qu'il m'emmène à la pêche sur son canoë (les bonnes pêches se faisaient au point du jour). Jamais il ne râla, même s'il dut me maudire une fois ou l'autre. Roland finit par partir pour l'Algérie où il devint courtier en vin, je crois. André fit des études de médecine et devint gynécologue. La profession dut lui aller comme un gant : il avait beaucoup de succès auprès des filles. Je garde le souvenir de ces deux jeunes gens comme d'excellents grands frères, d'une patience angélique pour moi. La mère était une petite femme très brune, typiquement méridionale, avec un fort accent de Marseille, dont la famille était originaire. Elle était divorcée et je crois que la famille ne roulait pas sur l'or, en dépit de l'imposante particule de leur nom. Les premières années où ils vinrent au Levant, ils squattèrent un petit bungalow abandonné. Quand son propriétaire réapparut pour reprendre ses droits, ils convainquirent le vieux Sommer (ortho ?) de leur louer l'imposante bâtisse en pierres de taille, dans la propriété mitoyenne de la nôtre. Je n'eus plus qu'à traverser quelques mètres de maquis, à franchir le muret de pierres sèches et qu'à escalader le mur de la maison par les pierres apparentes pour me retrouver chez mes copains. Chantal resta pendant de nombreuses années une bonne amie de ma sœur.
Parmi les autres habitants de la Perspective, la mère Meier, en face de chez nous. Cette suissesse-allemande grosse et laide tenait une sorte de pension de famille ; elle passait pour dévoyée et oncle Alfred jura d'avoir un jour manqué d'être violé par cet épouvantail ! Juste en dessous de la mère Meier, on trouvait 'La Bonbonnière', minuscule bungalow tout en rose, propriété d'une jeune femme un peu précieuse. La famille Angèle occupait une maison à tourelle au bas de la Perspective. Leur fille fut remarquée par Picasso, dont elle devint le modèle favori. « La princesse de Ligne ne reçoit pas », pouvait-on lire à l'entrée d'une modeste propriété sur le sentier de l'Ayguade. La princesse devait probablement s'appeler Mlle Punais dans son bled d'origine, à Belleville ou ailleurs. Les Constant occupaient une bâtisse toute blanche devant laquelle poussait, sauvage, de la menthe que j'allais chiper à la tombée du jour. Les Capoulade, qui habitaient le Maroc, avaient leur bungalow au-dessus des Moines. Leur fille occupa plus tard une place dans ma vie sentimentale. Impossible de citer tous ces estivants qui constituaient notre environnement mais mentionnons encore Rita, une belle plante qu'on disait strip-teaseuse à Paris, et qui se rasait le sexe. Cette foufoune imberbe m'intrigua beaucoup, sur les rochers des 'Plates'. L'infâme docteur Valère était soupçonné, à tort ou à raison, d'organiser des parties fines avec les plus belles filles de l'endroit. Werner, un allemand, paraissait changer chaque année de compagne, de plus en plus jolies. Il paraît qu'il aurait essayé de faire chanter un officier de la Marine Nationale après l'avoir photographié dans des postures indécentes, dans les bras de sa propre femme. Ce que sont les ragots, hein ?… Je cois qu'il fut interdit de séjour pendant plusieurs années dans le Var. Nous avions aussi un anglais couvert de cicatrices : on racontait qu'il avait sauté sur une mine pendant la guerre. 'La Guêpe Mâle' avait reçu son sobriquet le jour où il expliqua à ma mère avec grand sérieux pourquoi les bourdons ne devraient pas pouvoir voler. Pour lui, curieusement, le bourdon était une 'guêpe mâle'.
Ça, c'était les gens agrées et 'normaux'. Apparaissait en été une autre catégorie de visiteurs, venus pour la plupart pour la journée seulement : les Voyeurs. Les voyeurs se repéraient immédiatement : on les apercevait, tout blanc, à poil mais les chaussettes et les sandales aux pieds, sur les sentiers qui surplombaient les roches, parfois camouflés derrière quelque bosquet de bruyère. Les plus téméraires tiraient d'un sac leur appareil photo et tentaient d'immortaliser leurs phantasmes sur la pellicule. Ils étaient le plus souvent démasqués et leurs pellicules confisquées s'enroulaient autour des arbustes bordant les sentiers, avertissement solennel pour les autres voyeurs-photographes en puissance. Il y eut quelques incidents où l'appareil photo lui-même finit dans les flots.
Là où l'on rencontrait la plus grande concentration de ces individus, c'était à l'occasion de l'élection de Miss Ile-du-Levant, la reine de beauté, sur la plage des Grottes. Les coupables surpris en flagrant délit de photo étaient presque lynchés. Il existait une autre catégorie de non-nudistes : ceux qui auraient voulu mais qui n'osaient pas. Ils arrivaient le plus souvent par couple, parfois accompagnés d'enfants. Après une courte période de tolérance pendant laquelle les néophytes étaient autorisés à rassembler leur courage, les cris des culs-nus commençaient à fuser des divers coins de la plage : « A poâl, les voyeurs ! A poâl ! ». Les plus timides déguerpissaient sans tarder mais certains faisaient des efforts louables pour s'intégrer. On commençait par déshabiller les gamins puis, timidement, la femme encouragée par son mari retirait son soutien-gorge. L'homme était généralement plus prompt que l'épouse à retirer son slip. Je fus témoin à plusieurs reprises de la technique des culs-nus pour activer le déshabillage: les hommes, à poil bien sûr, quittaient leur rabane pour se rassembler, silencieux, autour des néophytes rouges de confusion. Madame, assise, trouvait à hauteur de son regard une barrière de sexes mâles qu'elle ne pouvait pas faire semblant de ne pas voir. Les unes quittaient alors leur petite culotte: les hommes brisaient le cercle et repartaient comme ils étaient venus ; les voyeurs étaient devenu des Culs-Nus agrées. Les récalcitrantes trop honteuses finissaient par rassembler leurs affaires et repartir avec la smala : elles avaient échoué le test de passage.
L'Ile comportait quelques lieux publics, restaurants et autres, mais nous ne les fréquentions pour ainsi dire jamais : les finances familiales ne permettaient pas d'extravagances. Il y avait une boîte de nuit-restaurant nommée La Caravelle, sur le chemin de l'Ayguade, qui tentait d'attirer la clientèle par des soirées à thème ; il y eut le concours de slip minimum, le concours des plus belles fesses (les concurrentes défilaient derrière un cache qui ne révélait au public que l'objet du concours). Ce lieu de perdition était bien entendu hors-limite pour les marmots de mon âge. Une soirée costumée fut annoncée : nous ne résistâmes pas, avec mon cousin, à la tentation d'y assister. Cet été là, nous avions reçu la permission de nos parents de dormir sous tente, sur une petite aire dégagée de maquis, à quelques mètres de Cantarella. Nous fîmes mine d'aller nous coucher mais nous nous relevâmes bientôt et disparûmes dans l'obscurité (nous connaissions chaque pierre de chaque sentier du coin) en direction de la Caravelle. Je ne sais comment nous convainquîmes le portier de nous laisser entrer. Nous avions dix ans. Nous dûmes le convaincre que nos parents étaient à l'intérieur. Bref, on nous laissa passer et nous passâmes une excellente soirée à applaudir les différents costumes, dont certains ne recouvraient pas beaucoup la chair des demoiselles qui défilaient. Enfin, au pays des culs-nus, n'est-ce-pas… Nous rentrâmes au petit-matin coucher sous notre tente. Nos parents durent nous trouver les yeux bien battus au petit-déjeuner mais ils ne soupçonnèrent rien, jusqu'au surlendemain : le photographe attitré de la soirée costumée avait très bien fait son boulot. Les photos de la soirée furent proposées à la vente au Bazar et en quelques autres lieux. Votre serviteur apparaissait en premier sur l'une d'elle, accroupi aux pieds d'une jeune dame fort dévêtue ! Mes parents étaient raisonnablement sévères mais ils avaient le sens de l'humour. Je ne fus pas vraiment inquiété. Il en alla de toute autre façon pour mon pauvre cousin. Oncle Alfred et tante Ju furent suffoqués par notre audace à découcher pour aller passer la nuit dans un lieu mal famé. Ils promirent à Pierre-André l'internat, la maison de correction de dieu sait quoi encore. Il reçut la raclée de sa vie et il en parle aujourd'hui encore avec amertume. Je m'en tirai avec une bonne engueulade verbale et une interdiction de camping jusqu'à la fin des vacances.
La photo qui nous trahit.
Si ! C'est bien moi dans le coin !
Quand nous ne nous échappions pas pour aller fréquenter les boites de nuit, nos soirées se passaient volontiers sur un gros rocher proche de Fantasia, sorte d'îlot dans le maquis, à contempler les étoiles. C'était l'époque des chansons. Nous avions tout un répertoire de chansons apprises chez les scouts, dont les merveilleuses créations de Cocquenpot (ce ne fut que des années plus tard que je vis son nom imprimé et appris qu'il s'agissait d'une compositrice lilloise). Nous avions, ma sœur et moi, chacun une flûte douce et, si nous n'étions pas très talentueux, nous mettions du moins beaucoup de cœur dans nos efforts musicaux. Papa aimait nous faire chanter, en particulier lors des traversées par gros temps : nous sur-ventilions nos poumons et échappions ainsi le plus souvent au mal de mer qui terrassait nos compagnons de voyage. Quand il ne chantait pas, mon père partageait ses loisirs entre les échecs et les longues randonnées dans les quatre coins de l'île. Le maquis, très haut par endroits, rendait difficile l'orientation. Il découvrit ou redécouvrit divers sentiers menant vers des criques inaccessibles. Il finit même par publier à frais d'auteur un petit opuscule décrivant les diverses ballades possibles dans l'île. Il le signa de mon propre prénom, Pierre-Hervé, je ne sais pourquoi, par modestie peut-être. Il fit un été le tour complet de l'île à la nage. Il partait tôt le matin vers son dernier lieu d'atterrissage, en slip minimum, le foulard à la corsaire sur la tête, ses espadrilles de ficelle aux pieds. Il parvenait à lier sur sa tête espadrilles, slip et une petite bouteille de thé froid pendant qu'il nageait. Il lui fallut plus d'une semaine pour compléter la boucle. Les joueurs d'échecs se retrouvaient dans la pinède surplombant les Grottes, parmi les quelques tentes de campeurs. Maman accompagnait rarement son mari dans les excursions les plus lointaines : elle s'occupait de ses deux marmots et soignait son bronzage à coups d'huile d'olive. Toute la maison sentait d'ailleurs l'huile d'olive: les couvre-lits, les portières de buis, sans parler des rabanes qui, en fin de saison, rendaient suffisamment d'huile pour faire un aïoli.
Ma sœur entrait doucement dans l'adolescence et disparaissait pour la journée avec son amie Chantal. Je ne la voyais plus guère qu'aux repas. Elle et son amie furent remarquées par un photographe hollandais homosexuel qui logeait chez l'infâme mère Meier. C'était un photographe de talent ; il tira le portrait des deux nymphettes sous tous les angles et offrit à leurs parents de beaux albums à la David Hamilton. Je crois que je fus un peu jaloux de l'attention que portait ce monsieur un peu équivoque à ma sœur. J'eus la consolation de me faire tirer le portrait une fois ou deux moi aussi.
ISCHIA
Notre famille ne faillit qu'une seule fois à l'immuable tradition de nos étés levantins. Maman souffrait depuis quelques années de problèmes de dos, une vertèbre usée je crois, qui lui causait par moment d'intenses douleurs et qui l'empêchaient de se courber. Elle porta pendant un temps un corset rigide en cuir bouilli, qui la contraignait à garder son dos droit. Vint le moment où son médecin lui conseilla une intervention chirurgicale. Les risques en ce temps-là n'étaient pas négligeables. Je ne sais qui informa mes parents des effets miraculeux des bains de boue d'Ischia. Mes parents décidèrent de tenter ce traitement naturel avant de recourir à l'intervention chirurgicale. Je devais avoir une douzaine d'années quand nous nous rendîmes sur l'île d'Ischia. Ischia était alors moins connue que sa célèbre voisine, Capri. La principale localité, Porto d'Ischia, comportait quelques établissements spécialisés dans les enveloppements de boues volcaniques. Mon père n'était pas du style à choisir ces hôtels aussi prétentieux qu'onéreux.
Avec maman, plage des Maronti
Il trouva à louer une maison particulière dans le village de Testaccio, à l'autre bout de l'île. Ce petit village perdu au sud de l'île surplombait la magnifique plage des Maronti. Le vieux Taliercio, propriétaire des lieux, avait vécu des années aux Etats-Unis et il était revenu 'al paese' y finir ses jours. Il était censé parler l'anglais mais mon père finit par préférer communiquer avec lui dans ses rudiments d'italien : le vieux était le seul à comprendre sa version de la langue américaine. La maison surplombait un magnifique jardin planté d'arbres fruitiers. Je m'émerveillai devant les magnifiques citrons, oranges et autres pamplemousses aux chaudes couleurs. Et nous avions le droit de les cueillir ! Les petits suisses que nous étions ne pouvaient pas vivre sans leur lait. Point de vaches sur l'île mais des chèvres en quantité. Chaque soir, la bonne du vieux partait nous chercher notre litre de lait de chèvre, trait directement des bêtes amenées sur la placette du village. Nous le buvions encore tout chaud. Le minuscule village ne comptait qu'un seul commerce, une petite et sombre épicerie stockant les quelques marchandises nécessaires aux villageois. La vieille mère 'Képiou' officiait derrière son comptoir, nous pesant la mortadelle et le pain, dont elle complétait le poids par des tranches taillées dans une autre miche pour faire le kilo. Nous l'avions baptisée la mère Képiou car, au moment de payer, elle nous demandait invariablement : « Che più ? » (« Quoi d'autre ? »). Pas de beurre an village de Testaccio. Il fallait nous taper la longue trotte jusqu'au village de Barano, légèrement plus important, pour en trouver ainsi que les délicieuses 'gelati' enrobées de chocolat. Les gens du lieu ne parlaient guère que l'italien, ou mieux, le napolitain. Moi comme ma sœur parvînmes assez rapidement à nous faire comprendre par les insulaires. Presque mieux que nos parents, en fait, et les gosses étaient le plus souvent sollicités lorsqu'il s'agissait d'aller faire des emplettes dans le village. Nous descendions presque chaque jour jusqu'à la plage des Maronti, par un long chemin dallé, en escalier. Ma mère et mon père se rendaient dans les grottes taillées à même le tuf, le long d'un étroit canyon débouchant sur la plage. Les vasques où s'étendaient les patients pour les enrobages de boue étaient taillés dans cette roche tendre. Ces bains ne devaient pas être bien différents de ceux de l'antiquité. Lors de ces séances, moi-même et ma sœur étions livrés à nous-mêmes. Nous marchions souvent en direction de Sant' Angelo, là où les sables de la plage étaient truffés de fumerolles. On creusait un trou dans un endroit où le sable ne brûlait pas trop puis on s'enveloppait dans ce sarcophage doux et chaud. Nous nous amusions à rechercher non loin du rivage les résurgences d'eau chaude pour y mariner et alterner les sensations de courants froids et chauds. La plage était fort peu fréquentée, que par de rares touristes, quelques pêcheurs et un jeune éphèbe, marchand de fruits. Il portait sa corbeille sur sa tête (ça, c'était nouveau. De retour à Lausanne, je m'entraînai à en faire autant, sans trop se succès). Il venait nous offrir ses figues et raisins. Il venait surtout contempler ma sœur aux courbes déjà bien agréables pour l'œil masculin. Je n'aimais pas trop voir ce bellâtre tournoyer autour d'elle: il cherchait des prétextes pour se faire aider à reposer son panier sur le crâne et repoussait systématiquement mes offres de service ; il voulait l'attention de ma sœur, bien sûr. Il y eut aussi ce jeune étudiant qui faisait mine de demander à mon père des conseils pour son étude de l'anglais. Il devait avoir dans les dix-huit ans ; il finit par demander la main d'Anne-Claude à mes parents : il était tombé amoureux de l'avantageuse poitrine de ma sœur de quinze ans ! L'affaire n'eut pas de suite… Nous fîmes de bien belles ballades dans l'île. L'une me reste comme un cuisant souvenir. J'étais parti de la maison pieds nus ; j'avais une épaisseur de corne sous les pieds qui ne me faisait plus craindre les plus acérés des cailloux du chemin (au Levant, nous méprisions cordialement les enfants, les Pattes Tendres, qui avaient besoin d'être chaussés pour parcourir sentiers et roches de l'île. Dès notre arrivée, nous déambulions pieds nus, stoïques, en attendant la formation de la corne qui nous préserverait des cruelles arêtes de cailloux). Or, en redescendant du Mont Epomeo, mon père choisit de traverser un champ de scories noires, sous le soleil de midi. Les scories ne sont à aucun moment un lit douillet pour les pieds les mieux entraînés mais quand, en plus, ils sont chauffés à blanc… Je traversai cette étendue comme une gazelle pour écourter le supplice mais jurai qu'on ne m'y reprendrait plus. Quand les déplacements dans l'île ne se faisaient pas à pied, nous prenions parfois une calèche tractée par un pauvre canasson famélique au corps couvert de blessures couvertes de mouches: je plaignais sincèrement ces bêtes. Nous fîmes une fois une excursion en car. Mes parents et ma sœur trouvèrent une place assise alors que je me contentai d'une encoignure près de la portière, presque invisible des autres passagers. Le contrôleur apparut et je compris qu'il me demandait de payer mon passage. Nous venions à peine d'arriver et mes rudiments de la langue ne me permirent pas de lui expliquer que mes parents, devant, s'étaient chargés de la chose. Nous arrivâmes à une halte. Persuadé d'avoir à faire à un petit resquilleur. Le contrôleur me saisit par le bras, fermement décidé à me débarquer. Le bus était bondé, mes parents hors de vue. Paniqué à l'idée d'être largué au milieu de nulle part, je hurlai mon refus. Le contrôleur finit par comprendre mes gestes désespérés en direction de l'avant du véhicule, où il avait composté plus tôt les billets des 'turisti'. Je manquai de peu ce jour d'entamer une vie digne de « Sans Famille » ! Mon père nous emmena découvrir, l'espace d'une journée, Capri, où nous fîmes la visite incontournable de la 'Grotta Azura'. La vedette qui nous emporta de Naples (Puzzole) vers Capri fut le théâtre de l'un de mes plus grands fous rires d'enfant. Installé avec ma sœur sur le pont, ayant fini d'exprimer le lait concentré d'un tube, mon régal (voir le Levant, plus haut), je déposai le capuchon du dit tube sur la rambarde en bois et, d'une chiquenaude, j'expédiai mon projectile en direction des flots. Du moins était-ce mon intention. La physique n'est pas une science exacte, quoiqu'en disaient nos profs et le capuchon choisit de suivre le tracé de la rambarde dans sa longueur. Quelques rangées devant nous, une jeune fille au doux visage avait posé son menton sur cette même rambarde, rêvant sans doute à une histoire où il devait être question de Capri et d'Amours Infinis. Le projectile l'atteignit en pleine rêverie et en pleine gueule ! Nous partîmes d'un éclat de rire qui nous désigna immédiatement comme coupables. Je crois que je filai me réfugier sous la protection de mes parents, toujours hoquetant de rire. Le voyage d'Ischia fut également l'occasion de découvrir Naples, Pompéi ainsi que Rome. De Naples et de Rome, souvenirs d'églises somptueuses, de piété aussi. L'image d'une petite fille parcourant à genoux toute la longueur de l'église pour aller porter un cierge à l'autel. Les saints dans leur alcôve avec leurs dévotes attitrées en prière. J'enviai le faste et les couleurs de ces églises, contrastant tellement avec les austères temples protestants de mon pays. Il n'eût pas fallu beaucoup me pousser pour que je choisisse de changer de camp ! De Pompéi, les ruines, bien sûr, mais aussi le musée aux poteries étranges représentant des hommes bouclés au phallus démesuré. J'appris à Pompéi un nouveau mot : lupanar. Le lupanar de Pompéi renferme de belles fresques érotiques. L'endroit était interdit aux mineurs (nous) et aux dames (on se demande bien pourquoi). Mon père trouva l'argument décisif, le bakchich, pour convaincre le gardien de laisser passer ma mère. Je découvris qu'il existait donc des lupanars mais je n'en fus pas plus éclairé sur leur usage…
Rome : le Colisée, bien sûr, mais aussi les somptueuses fontaines, la nuit. La petite chanteuse des rues qui ne devait pas avoir mon âge. Les pauvres. Les estropiés, comme à Naples.
Le bilan de ce voyage fut plus que positif. Au-delà de tous les beaux souvenirs que nous en ramenâmes, ma mère se trouva définitivement guérie de ses maux de dos. L'opération fut oubliée et l'inconfortable corset de cuir finit oublié au galetas, inutile. Les boues d'Ischia n'avaient pas volé leur réputation.
***
La vie lausannoise continua. Je troquai bientôt ma casquette de 'Racu' pour celle du
collégien confirmé. Mes notes se cantonnaient dans des zones bleu-grises, pas franchement désastreuses mais enfin, je n'étais pas en tête de classe non plus, sauf peut-être en français et en histoire, grâce au talent de l'excellent M. Bossard, cité plus haut. Dans la vie civile, j'alternai les B.A. et les bêtises propres à mon âge. La Fanfare des Collèges était toujours en manque de fonds ; on remit d'office à chaque membre une certaine quantité de billets de tombola au tirage immédiat. Ces billets consistaient en feuillets pliés en trois et gaufrés aux deux extrémités. Les billets gagnants indiquaient leurs modestes lots : 1Fr, 2Fr. Le gros lot devait rapporter quelques 10Fr à l'heureux gagnant. J'empochai mon lot de billets et les oubliai totalement. Ils durent partager pendant plusieurs semaines mes fonds de poche avec mes trésors tels que billes et autres. Quand je les ressortis enfin de ma culotte, ils ressemblaient à des chiffons et les extrémités s'étaient descellées. Je pus les inspecter à loisir (l'un rapportait un lot de 5Fr) mais plus question de les vendre dans cet état. Vint le jour où il fallut bien rendre des comptes à la fanfare. J'expliquai les choses à mon père, qui devrait bien finir par verser la recette des ventes supposées. Mon histoire ne le convainquit pas : il m'accusa d'avoir ouvert les billets en espérant décrocher le gros lot. Mes larmes de dénégation n'y firent rien. Il me plaça au pied du mur : ou j'avouais mon forfait et il me remettait l'argent des billets ou je persistais dans mon mensonge et je pouvais me débrouiller tout seul. Il me fallut bien capituler : j'avouai avoir ouvert ces fichus billets de tombola. Mon aveu forcé me rendit bien amer. Ce ne fut qu'une fois devenu adulte que j'eus l'occasion de reparler de l'incident avec mon père et d'obtenir une révision de son jugement. Mon père m'avait blessé moralement ; j'eus l'occasion de le blesser lui (pas en retour, bien sûr !) physiquement. Pour se garder en forme, mon père faisait occasionnellement du 'footing' On parlerait aujourd'hui de 'jogging') et se musclait à l'aide d'un extenseur constitué de sandows tendus entre deux poignées. Je parvenais à m'en servir, avec deux sandows seulement. Par jeu, mon père me proposa un jour de tirer sur une extrémité de l'extenseur muni de toutes ses cordes (5) pendant qu'il retenait l'autre. A deux mains, je parvins à m'éloigner à plus d'un mètre de mon père assis. Sans raison, je lâchai soudain ma poignée qui vint atterrir avec force sur le nez de papa. Le sang jaillit et je filai me terrer dans ma chambre, épouvanté. Je ne m'expliquai jamais ce geste et papa ne m'en voulut pas ; je ne crois même pas avoir reçu la raclée méritée.
Ma mère me demandait quel métier je choisirais lorsque devenu adulte. Elle me parlait ingénieur, je pensais scaphandrier ou spéléologue. J'eus l'occasion avec un copain de fabriquer une sorte de cloche de plongeur avec une boite à biscuits. Nous n'eûmes heureusement pas le loisir d'essayer cette invention suicidaire en pleine eau. La spéléologie me fascinait et je rassemblais toute la documentation possible sur le sujet. La lecture d'un récit d'exploration d'une grotte du Vercors, « La Rivière aux Etoiles » m'avait donné le virus. Je regrette que mes parents n'aient pas compris et encouragé cette passion. Je ne fis plus que quelques explorations de grottes mineures pour touristes moyens, dans le Jura ou au Valais. Dommage.
GO WEST, YOUNG MAN
L'année 1955 marqua un tournant décisif dans la vie des Piguet. Mon père enseignait depuis notre arrivée à Lausanne à l'Ecole de Commerce. La routine commençait à lui peser. Il lui fut proposé l'offre d'un échange professionnel avec un enseignant américain. L'américain viendrait enseigner à Lausanne et mon père partirait aux USA, avec sa famille bien entendu. Dès que le projet prit une tournure concrète, ce fut l'euphorie chez les enfants. Vous pensez ! l'Amérique ! C'était encore en ce temps-là pour nous un pays de rêve, un pays fabuleux. Je faisais déjà partie des privilégiés qui étaient sortis des frontières helvétiques mais l'Amérique, ça, c'était vraiment autre chose ! Je devins dans ma classe Celui qui allait en l'Amérique, comme Tintin, autant dire un explorateur et un héros ! Je pouvais frimer ! Les finances de notre famille, je l'ai déjà écrit, ne laissaient guère la place aux extravagances. Le prix du passage par bateau (seuls les riches voyageaient en avion) était élevé, même en classe touriste. Mon père décida de vendre la maison de la Vallée pour financer ce voyage. Avec le recul des années, je trouve un peu sacrilège d'avoir ainsi largué ce lieu de rassemblement familial mais enfin, c'était l'Amérique ou la ferme.
Nous embarquâmes par une belle journée d'été en rade de Nice à bord de l'Andrea Doria, fleuron de la flotte italienne. C'était, je crois, son premier voyage. Tout m'émerveilla à bord. Les coulisses interminables où l'on se perdait ; la climatisation de notre petite cabine sans hublots ; les escaliers monumentaux surmontés de belles fresques marines. Le restaurant fut une autre source d'étonnement : on pouvait commander du steak au petit-déjeuner ! il y avait tout un choix de jus de fruits et, vers quatre heures, tous les gâteaux que nous pouvions manger. Il y avait également une piscine d'où je ne sortis plus. Le restaurant devenait salle de spectacle où l'on projetait les tout derniers films. Bref, les cinq jours que durèrent la traversée, ce fut Byzance. Le temps du passage, mon père s'efforça de m'inculquer quelques notions de langue anglaise. Ma sœur en avait déjà fait deux ans au collège mais j'en étais resté au latin et à l'allemand. La route nous fit passer au large des Açores. Je fus très attiré par ces nouvelles îles. Le Levant m'avait rendu amoureux des îles en général. Je regrettai qu'on n'y fasse pas escale, à tel point que l'idée de rejoindre la plus proche à la nage me traversa l'esprit.
Nous débarquâmes à New York. Images confuses de hangars énormes, de montagnes de bagages d'où il fallut extraire les nôtres. Un monsieur à l'air important s'approcha de nos malles et se mit en devoir de les inspecter à l'aide d'un étrange appareil. Mes parents étaient occupés à diverses formalités et, en tant que gardien de nos biens, je m'inquiétai des intentions de cet inconnu. Je lui signifiai par gestes que ces malles étaient notre propriété. Il sourit, acheva son inspection puis s'éloigna. Mon père m'apprit que cet inspecteur était muni d'un compteur Geiger et voulait s'assurer que nous ne transportions pas une cargaison de plutonium pour faire sauter le pays. Un taxi à carreaux nous amena à l'hôtel. Ne connaissant pas New York, mon père se fia au nom d'un hôtel dont il découvrit probablement le nom dans l'annuaire téléphonique : « Bern Hotel ». Un hôtel portant ce nom bien suisse ne pouvait être que propre et douillet. Nous découvrîmes en fait un boui-boui infect dans un quartier minable. Nous étions trop épuisés par les opérations de débarquement de notre paquebot pour nous en soucier : nous ne faisions qu'y passer la nuit. Le lendemain, le train nous emmena à Boston, puis à Exeter, notre destination dans le New Hampshire. C'était une bourgade typique de cette région ; une rue principale regroupant les commerces et le reste était constitué de zones résidentielles, avec leurs maisons blanches, en bardeaux. Nous emménageâmes dans la maison de M. Meras, le professeur avec lequel mon père avait conclu l'accord d'échange. Je me souviens de l'adresse : Ladd's Lane 2. Le quartier était parfaitement tranquille, comme d'ailleurs tout le reste de cette bourgade endormie. Le vrai cœur d'Exeter était son collège privé pour enfants fortunés, la 'Phillips Exeter Academy'. Cette 'Académie' où mon père allait enseigner n'était pas une plaisanterie. Sur une étendue de plusieurs hectares, des dizaines d'hectares en fait, se dressaient de vénérables bâtiments en brique, couverts de lierre. Tout était monumental. Le campus comportait sa propre bibliothèque, un bâtiment de deux étages, la plus grande que je n'avais jamais vue alors. Il comportait aussi des terrains de sport pour toutes les disciplines imaginables, y-compris celles dont j'ignorais jusqu'à l'existence : le squash, le softball et bien sûr le baseball tout comme le football américain.
Nous arrivâmes à Exeter pendant la période des vacances d'été. Mon père me fit faire de l'anglais à forte dose pendant que je commençais à me familiariser avec les particularités de mon nouveau pays. Nous nous régalâmes de gallons d'ice-cream (du jamais vu en Suisse), découvrîmes coca et hot-dogs. Je fus moins enthousiasmé par les hamburgers noyés dans le ketchup, encore moins par leurs gherkins, gros cornichons sucrés dont ils garnissaient leurs pâtés de viande. Beurk !
Mon père inscrivit ma sœur au 'High School' de l'endroit mais, privilège inattendu, la Phillips Exeter offrit de m'accepter gracieusement parmi les élèves (le collège n'acceptait que les garçons). C'était une école très, très chère. Elle eut été parfaitement au-delà des revenus de notre famille. Je fus accepté donc gracieusement dans ce temple du savoir et de l'opulence. La rentrée se passa plutôt mal. Le petit mois pendant lequel j'avais commencé à apprendre l'anglais ne me permettait pas de grandes fantaisies. Je ne comprenais pratiquement rien de ce que racontaient mes profs et mes camarades. Je connus aussi la honte de ma vie en me présentant le jour de la rentrée en culottes courtes alors que tous les autres élèves étaient en pantalon long et cravate. ! Les premiers mois furent un calvaire. Je rentrais démoralisé à la maison (les élèves étaient, presque sans exception, tous internes), singularisé par ma méconnaissance de la langue. Il n'y eut qu'en math et en latin que je pus tant soit peu suivre les cours. Je pleurais souvent le soir, suppliant mes parents de rentrer en Suisse. Heureusement, le cerveau des enfants de cet âge est très agile. Presque sans le remarquer, je me mis à parler l'anglais avec de plus en plus d'aisance et surtout, à comprendre la presque totalité des propos de mes profs. On peut dire qu'après six mois d'Amérique, je me débrouillais fort honorablement. Cette année passée à Exeter ne fut néanmoins pas une période heureuse. Même parlant à peu près l'anglais, je n'appartenais pas au monde de ces petits jeunes gens issus de parents friqués. Je ne fus jamais vraiment accepté dans leur cercle. Ce fut une année solitaire, sans amis. Au collège de Lausanne, j'étais un meneur toujours pétant d'initiative, pas toujours pour des projets louables, faut-il préciser. A Exeter, je devins un passif, celui qui cherchait à ne pas se faire remarquer. Quand je me fis remarquer, ce fut bien contre mon gré : bien qu'un des rares externes, je mangeais à midi avec les autres élèves au restaurant de l'académie. On n'eût osé parler de cantine pour un local si luxueux. Nous mangions par tablées de six et chaque semaine, à tour de rôle, l'un d'entre nous officiait comme serveur (la touche égalitaire, n'est-ce-pas ?) et se chargeait d'apporter les plats à table. Quand vint mon tour, je ne fis pas cinq mètres avant de trébucher et de tomber avec mon plateau couvert de boustifaille. Je connus le privilège de voir deux ou trois cent paires d'yeux se tourner vers moi pour observer le maladroit. Pour quelqu'un qui cherchait à se faire oublier, je fus servi ! J'eus également l'occasion d'être différent lors de mes premiers bains dans la rivière qui coulait non loin du campus: je portais un minuscule slip de bain à la française alors que mes camarades avaient des boxer-shorts qui leur descendaient jusqu'aux genoux. On me fit comprendre que la prude Nouvelle-Angleterre n'approuvait pas ces tenues négligées venues d'ailleurs.
Studieux - cette image attendrissante ne révèle pas la réalité : celle
d'un garçon désemparé et très seul
Tout était décidément bien différent dans ce pays. On disait 'Hi !' à son prof, comme à un copain de longue date. Les cours étaient donnés dans des 'salons' meublés d'énormes tables en bois ciré, rondes ou ovales. Les élèves s'asseyaient autour, confortablement installés dans de monumentaux fauteuils genre captain's chair. De petites tablettes pouvaient s'extraire de la table et, lors des tests, nous nous retrouvions assis l'un derrière l'autre pour éviter la triche (mais dans ce monde, triche-t-on, je vous le demande ?). Bref, mieux que des cours, c'étaient des conseils d'administration. Cet établissement de choix était doté de profs triés sur le volet. Je dois dire qu'ils firent de leur mieux pour m'intégrer dans leur classe. La discrimination venait plutôt des élèves eux-mêmes. Je finis par ne plus communiquer avec grand monde, hormis un garçon qui parlait un peu le français pour avoir été pensionnaire pendant quelques années au 'Rosey', internat huppé et cher, au dessus de Montreux. Je suivis des cours particuliers d'anglais avec un élève de terminale, un 'senior, qui me fit lire « The Wizzard of Oz ». Les sports occupaient une place importante dans le curriculum. Je tentai le football américain mais ne compris jamais rien aux règles. Je fis un peu de tennis mais trouvais rarement des partenaires. Ces étrangers, n'est-ce-pas… En hiver, je m'inscrivis au hockey. Je découvris que ce n'était pas un sport de dilettante raffiné : on se prenait des beignes terribles. Je finis par préférer patiner sagement quand aucun match ne se déroulait sur la glace. La même rivière où j'avais eu l'audace de révéler trop de mes cuisses devenait une patinoire extraordinaire en hiver. Avant les grosses neiges, nous disposions de kilomètres de piste de glace noire, dans le beau décor de la forêt. Je me faisais accompagner par le chien-mascotte de l'école. C'était un beau chien sans maître qui avait été adopté comme mascotte officieuse de tout le campus. Il fut mon seul véritable ami et je parvins à convaincre ce vagabond de séjourner plusieurs nuits dans notre maison. Il fut le seul être vivant que je regrettai en quittant Exeter.
L'arrangement particulier qui avait permis cet échange de profs faisait que mon père était toujours rémunéré par la Suisse alors que l'américain parti le remplacer était payé par la Phillips Exeter. Le traitement de mon père, qui n'était déjà pas très élevé en Suisse, devint à peine suffisant dans un pays où la vie, à l'époque, y était beaucoup plus chère. Papa n'avait pas légalement le droit d'être salarié aux USA. Il conclut un agrément avec un collège pour jeunes filles aisées (sorte de miroir de mon propre collège, mais pour demoiselles) par lequel ma sœur y serait reçue en tant qu'interne en contrepartie des quelques heures de français ou d'allemand qu'il y donnerait. Ma sœur se languissait en effet dans son High School public. Le niveau était tellement faible qu'elle avait le sentiment d'être retombée à l'école primaire. Elle aussi connut les crises de larmes dues à la démoralisation et aux difficultés d'adaptation. Elle quitta bientôt notre maisonnée pour résider en interne au « Bradford Junior College ». A compter de cette époque, je ne revis ma sœur que de rares week-ends. Nous finîmes par presque nous perdre de vue jusqu'à ce jour. La petite ville de Bradford se trouvait à environ quatre-vingts kilomètres d'Exeter. Mon père dut se procurer une voiture. Il passa son permis de conduire et acquit une vieille Buick, un de ces monstres tout en chromes, confortable comme un salon. Ce fut notre première voiture. Ma mère, elle aussi, eut beaucoup de peine à s'adapter à la vie américaine. Elle ne maîtrisa jamais bien l'anglais et elle, qui était la vie des soirées lausannoises, fut réduite au rôle de second violon, juste capable de commenter sur la toilette de ses invitées ou sur le temps qu'il faisait. Ma mère parvint plus ou moins à pouvoir nous nourrir de manière traditionnelle, même si elle se plaignait de ne trouver que du beurre salé et des cornichons sucrés. Elle réussit même une fois ou deux à préparer une fondue avec le 'cheddar' local. Je fus écarté de ces soirées fondue au prétexte que ladite était préparée avec du vin. La prohibition n'était pas très loin et le pays continuait à considérer l'alcool sous toutes ses formes comme un poison propre à anéantir toute la nation. Je me souviens d'un jour où, frais débarqué, mon père nous commanda, pour moi-même et ma sœur, une bière dans un 'Howard Johnson' (une chaîne de restaurants de la côte est). La serveuse, horrifiée, n'osa pas refuser de nous servir mais elle supplia mon dévoyé de père de nous faire passer côté mur afin de ne pas être vus par les autres clients. Les américains envoyèrent leurs jeunes de dix-huit ans se faire tuer successivement en Corée puis au Vietnam mais la consommation d'alcool, fût-ce une bière, leur fut toujours interdite avant vingt et un an révolus ! Depuis cette bévue, me parents firent en sorte de ne plus nous servir d'eau teintée (du vin coupé d'eau) ni de bière en public.
Le campus comportait une chapelle multiconfessionnelle qu'il était impensable de ne pas fréquenter le dimanche. Par souci du qu'en-dira-t-on, mes parents et ma sœur m'accompagnaient à ce culte dominical. Ma mère, dont l'anglais s'améliorait malgré tout petit à petit, nous fit piquer un fou rire en plein service religieux. Elle tenait entre ses mains son livre de cantiques, tentant de suivre les paroles entonnées par nos voix angéliques quand elle releva le bout de strophe : « from age to age… ». – 'Qu'est-ce que cette histoire de fromage ?', nous coula-t-elle, pivoine de rire contenu, à notre oreille ! Nous eûmes toutes les peines du monde à retenir notre hilarité jusqu'à la fin du service.
Vinrent les vacances d'hiver. Les mètres de neige s'amoncelaient dans notre froide bourgade et il fallut dégager des passages à la pelle pour se déplacer entre les bâtiments du collège comme pour pouvoir rentrer dans notre maison. J'avais rarement connu ça, même à la Vallée. Mon père choisit de nous trouver un climat plus doux pour ces vacances. Nous partîmes en voiture en direction de la Floride.
Ce fut un voyage formidable ; nous dormions chaque nuit dans un motel différent, dans une ville nouvelle. Les chambres des motels offraient invariablement la télévision, que nous n'avions pas à Exeter. La télé, à cette époque déjà, était considérée par l'intelligentsia comme un instrument abrutissant, tout juste bon pour distraire ouvriers et bonniches. Il fallait nourrir ces appareils à coups de pièces de vingt-cinq cents, que je mendiais à ma mère. Ce voyage fut pour moi la première occasion de connaître un peu ce qu'était cette télévision, instrument du diable dont les intellos ne voulaient pas. Le climat s'adoucit au fur et à mesure de notre avance vers le sud. Le passage dans l'Etat de Floride fut mémorable : le comité d'initiative offrait un verre de jus d'orange aux automobilistes. Ce furent des paysages d'orangeraies et d'arbres drapés de mousse espagnole, qui dégageait une odeur étrange. Il y eut la visite d'une ferme d'élevage d'alligators (mes parents m'en offrirent un petit, empaillé), la traversée des Everglades pour atteindre Tampa, puis Fort Meyers d'où nous embarquâmes sur le ferry en direction de Sanibel, l'une de deux îles jumelles toute proches. Ce fut l'enchantement d'une végétation tropicale dense, d'une mer émeraude survolée par les pélicans. Tout était nouveau pour cette famille venue du froid. Nous traversâmes Sanibel, franchîmes le pont qui la reliait à Captiva, moins développée. Mon père se débrouilla pour nous louer une confortable maison dans la cocoteraie (des noix de cocos ! des vraies ! gratuites ! A mon grand désespoir, jamais je ne parvins à en ouvrir une seule, pas plus d'ailleurs que mes parents). Nous passâmes une semaine merveilleuse dans ce décor de carte postale. La plage toute voisine se divisait en petites criques intimes délimitées par les palétuviers. On y trouvait toutes sortes de coquillages plus colorés les uns que les autres. Je ne disposais malheureusement pas de masque mais je dois avouer que j'aurais eu un peu peur de rencontrer des barracudas, dont on disait qu'ils infestaient les eaux. On apercevait parfois non loin du rivage des bêtes impressionnantes sautant hors de l'eau, poissons ou marsouins. Les coquillages que je ne trouvai pas, je les achetai dans une petite échoppe délabrée remplie des trésors de la mer. Ça, ce furent de belles vacances qui me réconcilièrent avec la vie en Amérique. Le retour vers la froide Nouvelle-Angleterre se fit à regret, via Miami. Mon père tenait à rendre visite à une ou deux connaissances, en villégiature en Floride. « Come and visit us ! » était la phrase traditionnelle. Il découvrit que la formule était aussi vide de sens que notre « comment allez-vous ? », qui n'attend aucune réponse. Bref, si nous ne fûmes pas éconduits, nous fûmes tout juste reçus. Mon père lui aussi faisait l'apprentissage de l'Amérique.
Je n'eus guère plus d'amis pendant le second semestre mais au moins, j'étais devenu suffisamment bon en anglais pour ne plus faire figure de demeuré. C'était déjà ça.
Le contrat de mon père touchait à sa fin. Il entreprit alors de chercher un emploi ailleurs, qui lui permît de rester aux USA. Il faut dire que son année passée dans cet établissement d'élite ne l'incitait pas beaucoup à retrouver sa mesquine petite routine et sa 'Salle des Maîtres' étriquée de l'Ecole de Commerce de Lausanne. Avoir enseigné à la Phillips Exeter Academy était une excellente référence. Il parvint à se faire embaucher comme professeur d'allemand technique dans l'une des plus prestigieuses universités américaines, le Massachusetts Institute of Technology (MIT), de Boston. (« j'ai dû apprendre l'allemand technique avant de commencer mes cours », me confia-t-il plus tard). Pour une belle promotion, ce fut une belle promotion. Nous quittâmes Exeter pendant l'été 1956. Pour les vacances, mon père choisit un camp culs-nus dans l'état de New York, tout proche de la Pennsylvanie. Pine Forrest était un camp isolé au milieu de l'épaisse forêt. Un étang artificiel y avait été creusé. Son eau, tirant sur le marron-noir était ce qu'on appelait la 'cedar water', une coloration due aux racines des arbres avoisinants. Nous logeâmes dans l'un des quatre ou cinq petits bungalows du camp. Le gros des membres logeait en caravane ou dans le dortoir commun. Ma sœur fut de notre nombre pendant une semaine ou deux mais elle partit bientôt rejoindre ses camarades de collège dans un ' Summer Camp', au Vermont ou dans le Maine, je ne me souviens plus bien.
La vie du camp fut un peu monotone pendant les premiers quinze jours : le camp n'était pas encore très fréquenté en ce début d'été. Je convainquis la propriétaire, Myra, de me laisser construire un petit plongeoir au bord de l'étang. Myra y mit la main également mais je fus très fier de mon œuvre, qui profita à tous les gamins par la suite. (je ne réussis pas à les convaincre que c'était mon œuvre !). Les estivants commencèrent à affluer et je pus enfin me trouver des copains de mon âge. J'ai retenu le nom de Dick Diamond, qui logeait avec ses parents dans une caravane. Ce fut mon premier vrai copain aux Etats-Unis. Nous nous éloignâmes une fois en bande dans les épais bois alentour. Nous finîmes par nous perdre complètement et dûmes bien tourner en ronds pendant plus d'une heure. Nous étions à poil. Notre hantise était de déboucher sur une route publique en costume d'Adam ! La forêt était tellement dense que le camp n'était clôturé que sur un côté, celui du chemin d'accès. Nous finîmes quand même par retrouver le chemin du camp, heureusement. Les soirées se passaient à jouer au Scrabble ou devant la télé… quand nous pouvions suivre le spectacle : Myra possédait un gigantesque Grand Danois tout noir dont la place de prédilection était le tapis posé devant la télé. Il lui fallait systématiquement faire quatre ou cinq tours sur lui-même avant de se décider à se coucher, dans un grand soupir : il nous occultait l'écran. Et comme il passait son temps à se relever et à se recoucher… Je me fis également une copine dans le camp. C'était une jolie petite métisse, vietnamienne, je crois. Elle était de deux ou trois ans plus jeune que moi mais cela n'empêcha pas une bonne entente. Je crois que j'en étais un peu amoureux.
La fin des vacances nous fit repartir en direction de Boston, nouveau lieu de travail de papa. Il nous dégotta une maison en bois, tout au bord de la mer, à Revere, à une demi-heure de métro du centre-ville. Notre appartement au premier étage n'était pas terrible. Exigu et tout mansardé. Bien sûr, il y avait la vue sur la mer… A marée haute, nous étions entourés d'eau. L'eau montait presque jusqu'à la route et derrière la maison se trouvaient une rivière et des marais qui s'inondaient à la haute mer. La rangée de maisons entre mer et marais consistait essentiellement de résidences d'été bon marché. La plage de Revere était un lieu populaire, dans un faubourg de la ville plutôt miteux. Pour avoir choisi cet endroit douteux, mon père avait l'excuse de ne pas connaître Boston avant que nous n'y débarquions avec armes et bagages de notre camp de culs-nus. De plus, les fonds ne devaient pas permettre de louer un château. Toujours est-il que par la suite, quand on demandait à mes parents où ils habitaient, ils annonçaient 'Point of Pines', un promontoire beaucoup plus chic, à quelques kilomètres au nord de Revere. Que dire de cette deuxième année d'Amérique ? Elle ne fut guère plus heureuse que la première.
Je fus inscrit au High School de Revere. Rien à voir avec la Phillips Exeter Academy ! C'était un triste bâtiment en brique, aux salles de classe vétustes. La cantine était une encoignure en sous-sol, à côté de la minable salle de sport. Je n'eus aucun mal à briller dans mes études : le niveau était pitoyable. Je me payai même le luxe de devenir le premier de ma classe en anglais. Il faut dire que, dans ce quartier ouvrier, les jeunes parlaient plus l'argot que la langue de Shakespeare. Si mon nom n'apparut jamais au tableau d'honneur, ce fut parce que je séchais les cours d'éducation physique. La triste salle de sport me minait et je n'avais pas d'atomes crochus avec notre prof de gym, un gros boudin gueulard. Par la force des choses, j'étais devenu un solitaire à Exeter. Je le restai à Revere. Je ne me fis guère de copains, aucun, en fait. Je me liai bien d'amitié avec le garçon de la maison voisine de la nôtre, l'une des rares à être habitée toute l'année. Gary était le cadet d'une famille de quatre enfants. La mère divorcée devait faire bouillir la marmite avec son petit salaire d'employée dans un motel. Je sortis pendant un premier temps avec la bande des adolescents du quartier mais je ne m'intégrai jamais à la bande. Leurs jeux me paraissaient imbéciles : casser les ampoules de l'éclairage public faisait partie de leurs distractions. Je finis par ne plus contacter grand monde. Je me réfugiais dans la télévision (j'étais enfin parvenu à convaincre mon père de nous louer un appareil) et dans l'écoute de mes rares disques classiques. J'avais découvert la musique classique dans notre maison d'Exeter, grâce aux disques et à l'électrophone du propriétaire des lieux. A Revere, mes parents m'offrirent un petit tourne-disque bas de gamme qui me procura de belles heures d'écoute et de rares instants de bonheur. Le plus proche magasin se trouvait à un kilomètre de la maison. De mes deux dollars d'argent de poche hebdomadaires, je consacrais l'un à l'achat d'un disque classique 33 tours. Il y avait une marque bon marché qui se vendait à 99 cents. A l'école, un camarade me convainquit d'accepter un job dans la cafétéria : je triais et vidais les assiettes des consommateurs avant de les envoyer à la plonge. Cela me valait un repas et une boisson gratuite. Mon job signifiait que je manquais le plus souvent le bus scolaire qui nous ramenait dans notre quartier et je dus à maintes reprises me taper le trajet de près d'une heure à pied. L'hiver approcha. La plage n'était plus fréquentée que par les chercheurs de palourdes, abondantes paraît-il. Je tentai moi-même vainement d'en déterrer à plusieurs reprises : je n'en trouvai jamais une ! Au creux de l'hiver, nous étions sous la neige. Même la partie la plus haute de la plage se transformait en banquise. J'étais toujours aussi seul. Papa partait chaque matin en voiture vers MIT. Maman s'ennuyait à pleurer. Papa la convainquit de trouver un emploi, plus pour s'occuper que pour gagner de l'argent : je crois que mon père était payé correctement par son université. Maman trouva non pas un, mais deux jobs : L'un de jour, comme aide-laborantine dans un hôpital. Elle s'occupait des souris blanches et autres cobayes. Elle me ramena un jour une paire de souris blanches qui firent ma joie pendant quelques mois, le temps de s'échapper de leur cage et de disparaître dans la maison (nous dûmes, à mon grand chagrin, les piéger avec des trappes pour ne pas laisser la maison être envahie). Quelques soirs par semaine, ma mère se fit hôtesse d'accueil dans un restaurant très chic de Cambridge, le quartier universitaire de Boston. Je ne sais dans quelle mesure elle apprécia son travail de laboratoire mais je crois qu'elle ne détesta pas son rôle d'hôtesse dans ce restaurant select, fréquenté par des célébrités et des étudiants nantis. Elle fut très flattée d'avoir eu à faire à des Ali Khan et autres 'grands' de ce monde. Par la suite, en Suisse, elle reprocha à mon père de l'avoir 'rabaissée' en la livrant au monde du travail : les femmes mariées de cette époque étaient maîtresses de maison, en Europe du moins. Toujours est-il qu'en revenant de l'école en début d'après-midi, je me trouvais livré à moi-même. J'étais devenu un 'latchkey kid'. Certes, je n'étais plus un bambin mais ma solitude ne s'en trouva que plus accentuée. Ce fut d'ailleurs la seule raison pour laquelle mon père accéda à mes demandes répétées de nous installer la télé à la maison : il dut avoir quelques remords de me laisser si souvent seul. Je connus toutefois quelques mois plus joyeux dans ma vie de Revere: je tombai amoureux fou d'une petite blonde de mon âge, Midgy. J'osai lui déclarer ma flamme après que mon copain eut joué les intermédiaires pour juger de la manière dont ma candidature de boyfriend serait agrée. Midgy ne me refusa point. Nos relations ne dépassèrent pas le stade de baisers enflammés mais ils suffirent à mon bonheur. Les mois passant, nous dûmes nous trouver mutuellement ternes et incompatibles. Notre relation se termina sans heurts et sans grand chagrin.
Quand je cherche un repère dans mes années d'Amérique, je retrouve immédiatement l'année 1957. Les soupes et conserves Heintz, 'Heinz 57', sponsorisaient bon nombre des programmes télévisés : « Rintintin », « Foreign Legion » et autres programmes juvéniles qui remplissaient mes heures de solitude. L'année 57 m'est donc restée gravée en mémoire. Ce fut également l'année de la réélection de Eisenhower. La télé ne parla plus que de ça.
Physiquement, je me transformais. Non seulement je devenais adolescent avec tous les changements que cela comporte ; à force de bouffer des saloperies devant ma télévision, je m'enveloppais. De filiforme que j'étais un an plus tôt, je commençai à devenir franchement boudiné. Mes hormones s'activaient et je n'arrêtais pas d'être en rut. J'avais ainsi d'incontrôlables érections, à heure fixe. L'une, quotidienne, se déclarait pendant la leçon de math. C'était purement un processus mécanique : ce n'est pas le vieux chauve de prof qui risquait de m'émoustiller. Je camouflais mon état gênant sous mon pupitre en priant le ciel qu'il ne vînt pas à l'idée au prof de m'appeler au tableau ! Cela heureusement ne fut jamais le cas. J'ai omis de préciser que notre famille avait maintenant le statut d'immigrant, avec Green Card et tout. Mon père n'en demandait pas autant mais quand il fut question pour lui de travailler pour MIT, il fut presque d'office reconnu admissible comme postulant à l'immigration. Chaque membre de la famille fut inspecté sous toutes les coutures ; nous dûmes déclarer sur l'honneur que nous n'étions ni terroristes, ni – ce qui était pire en ces années là – communistes (c'était les années bénies du McCarthyisme !). Nous dûmes jurer de ne pas avoir l'intention de tuer le président des Etats-Unis et nous fûmes reçus immigrants agréés.
Au High School public, nous prêtions serment chaque matin au drapeau américain et, même si le rituel me faisait sourire, j'y participais sans faire de chichis : j'étais déjà bien assez différent des autres !
Ma mère, décidément, ne se faisait pas à la vie américaine. Elle déprima au point que je soupçonne qu'elle dut donner un ultimatum à mon père : soit nous retournions en Suisse, soit elle y retournerait seule. Mon père plia. Ce fut très dur pour lui. Il quittait une place en or dans une des universités les plus prisées d'Amérique pour retrouver sa petite Ecole de Commerce quittée deux ans plus tôt. Finie, la considération que lui valait cette place convoitée ; fini, le bureau particulier et les heures de cours peu nombreuses. Je crois qu'il en voulut à ma mère pendant plusieurs années.
Il fut convenu que ma sœur resterait en internat au Bradford Junior College. Je fus consulté sur mes préférences. Mon père m'avait peu auparavant présenté au test d'entrée dans une école privée de Boston. Ce n'était pas la Phillips Exeter Academy mais c'était quand même infiniment mieux que ma fichue école de Revere. Je fus reçu et même admis à être boursier. Je n'avais pas été très heureux pendant ces deux dernières années, je l'ai dit. Je choisis de rentrer en Suisse avec mes parents. Mon père resta sur place quelques semaines après nous pour régler nos affaires ainsi que le sort d'Anne-Claude. J'embarquai seul avec ma mère sur un infâme paquebot grec, au départ de Montréal. Notre bref transit par le Québec fut pour moi une cause d'étonnement : je découvris que je ne comprenais rien au français qu'étaient pourtant censés parles les québécois. Je finis par me servir de l'anglais pour pouvoir communiquer. Le paquebot minable transportait essentiellement des étudiants américains partant pour le vieux continent le temps des vacances. La bouffe était infecte et le personnel peu aimable. On était loin du service de l'Andrea Doria (celui-ci avait d'ailleurs coulé entretemps à la suite d'une collision dans les brumes de Terre-Neuve. « Vous étiez sur l'Andrea Doria ? », me demandait-on avec émotion, comme si j'avais été l'un des rares rescapés du Titanic. Les gens ne réalisaient pas que le prestigieux paquebot n'avait pas coulé lors de son voyage inaugural). Nous fûmes heureux de quitter ce tas de ferraille, au Havre, je crois bien. De Paris, où nous passâmes une nuit, je me souviens d'un terrible mal de dents et d'un chauffeur de taxi qui proposa à ma mère d'envoyer son rejeton découvrir les petites dames de Pigalle. J'allais sur mes quinze ans !
***
Je retrouvai Lausanne quittée deux ans plus tôt. C'est sur mes camarades et chez mon cousin que je constatai les changements que ce passage à l'adolescence avait causé chez moi : nous avions tous mué et je commençais à avoir un semblant d'ombre noire sous le nez. Nous nous étions quittés enfants ; nous nous retrouvions teenagers, chez lesquels les filles étaient devenues le sujet de préoccupation principal. J'eus la chance de traverser sans dommages les années humiliantes de l'acné juvénile : je conservai mon teint de pêche au travers de toute l'adolescence. J'eus des camarades beaucoup moins chanceux.
Maman nous trouva un appartement à la rue de Cour. Mon père nous rejoignit peu après alors qu'Anne-Claude poursuivait ses études à Bradford. Ces deux années d'exil m'avaient apporté la maîtrise de la langue anglaise mais pour le reste, je me trouvais déphasé par rapport à mes anciens camarades du Collège Classique. Mon père choisit de m'inscrire dans une école privée: l'Ecole Nouvelle, au Pont-de-Chailly, dans les hauts de Lausanne. L'école comptait une cinquantaine de pensionnaires et peut-être une centaine d'externes. Le jour de la rentrée, le hasard me fit le voisin d'un garçon qui devait devenir le meilleur de mes amis de jeunesse : Pierre-Yves Dubugnon. Nous nous découvrîmes de nombreux points communs. Pierre-Yves habitait également la rue de Cour, à trois cent mètres de chez moi. Notre tante Mad (à la manière de Bretagne) se révéla être sa véritable tante à lui. Pierre-André, qui poursuivait ses études au Collège Scientifique, se trouva être le camarade de classe du frère de Pierre-Yves, Olivier. Autant dire que nous formâmes bientôt une grande famille !
Ma réadaptation scolaire fut difficile : je ne fus pas un élève studieux. Je fus un élève passable, voire bon, dans les matières qui m'intéressaient, et minable dans les autres. Mon intérêt pour l'une ou l'autre discipline dépendit essentiellement de mon jugement envers les profs. L'un, notre prof de chimie, fut excellent et la matière me captiva. Notre prof de français était un tout vieil homme, à la veille de la retraite. Il radotait et s'endormait à mi-chemin de sa sempiternelle dictée : « Le Détroit de Salamine », de Chateaubriand. Notre prof de math était un parfait fumiste, celui de sciences naturelles un jeune homme insipide et enfin, il y eut notre exécré prof d'allemand, petit bonhomme qui affectionnait les vestons croisés et chantait dans une chorale. Je crois qu'il fut le professeur que je détestai le plus au cours de toute ma scolarité. Cette fichue langue allemande devint avec lui un calvaire que j'anticipais chaque jour avec dégoût.
Si je ne redevins jamais le meneur que je fus au Collège, je cessai heureusement d'être le solitaire que j'avais été aux Etats-Unis. A part Pierre-Yves, mes camarades de classe ne m'enthousiasmaient pas beaucoup. Certains étaient d'imbuvables fils-à-papa, bouffis de vanité. Je sympathisai néanmoins avec un américain : il me fit découvrir le premier les plaisirs de la voile sur un 'Vaurien' offert par sa mère. Il y eut aussi un juif turc du nom d'Asséo qui fut un compagnon agréable. Chez les filles, il y avait la fille du président du Tribunal Fédéral, Diane, dont j'étais un peu amoureux. Les deux ou trois autres filles de la classe n'étaient pas des prix de beauté…
Toujours par souci du qu'en-dira-t-on, ma mère me demanda de suivre des cours de catéchisme en vue de la communion. Je n'étais pas vraiment porté sur la religion mais je crus plus sage de ne pas me distinguer (j'avais eu mon comptant de singularité aux USA) et, d'autre part, je voulus faire plaisir à ma mère. Je fus inscrit dans la paroisse de St-Jean et j'embarquai en route (j'avais une année de retard) sur le chemin de la préparation à la communion qui mène au salut éternel. Notre pasteur était un chic type et je dois dire que les cours ne m'ennuyaient pas trop. Il n'y avait que les images pieuses à colorier avant de les joindre à notre classeur qui me cassaient les pieds. Je me contentais le plus souvent de les hachurer au crayon de couleur quelques minutes avant de partir pour le 'caté'. Je me fis un très bon copain pendant ces cours : Jean-Claude Pache avait une chevelure rousse comme on en voit peu. Ses parents étaient paysans, chose curieuse, presque en pleine ville de Lausanne. Ils possédaient leurs champs et leur ferme à Vidy, entre la Maladière et le musée romain. Jean-Claude me racontait que son père remontait des vestiges anciens, pièces ou tessons de poteries, à chaque labour. Mon rouquin de copain fut souvent de nos sorties du samedi soir, quand nous allions danser à Bellerive ou ailleurs. Ce fut lui qui m'initia à la moto : il y avait un vieux clou non immatriculé sur la propriété et nous fîmes quelques tours de propriété, quand la bête consentait à démarrer.
Voyez comme le monde est petit : les parents de mon copain Pierre-Yves étaient tous deux médecins, d'une famille bien-pensante. Mme Dubugnon ne manquait pas de se rendre au culte le dimanche et le pasteur de ma paroisse était régulièrement de leurs invités… Bref, je communiai comme tous les jeunes gens sages de mon époque. Je dus bien retourner au culte une ou deux fois puis ce fut tout.
Le samedi soir, nous sortions donc parfois danser. Il existait un ou deux lieux de prédilection pour les jeunes de notre âge. Je le dis tout de suite, je ne suis pas et jamais je ne fus un danseur de talent. Mes parents m'avaient pourtant payé des cours de danse. Je m'émerveillais de la souplesse de notre couple de professeurs ; la femme était une bonbonne qui nous enlevait dans ses bras avec la grâce d'un papillon. J'appris les rudiments du tango : un, deux, troisième pas sur le pied de la partenaire…ainsi que d'autres danses à la mode.
Tous les jeunes rêvaient déjà à l'époque de posséder une mobylette (elles étaient officiellement désignées comme vélo-moteur pour avoir l'obligation de comporter des pédales, virtuellement inutilisables selon les modèles). Pas question de se la faire offrir par papa : il se saignait déjà aux quatre veines pour payer mon écolage. J'entrepris avec mon ancien voisin de la rue d'Echallens, Alain, de me faire embaucher sur un chantier de construction pendant un mois de vacances d'été. Ce fut ma première occasion de partager la vie des maçons et manœuvres mal payés qui trimaient comme des bêtes. Je crois me souvenir que nous travaillions dix heures par jour et six jours par semaine. J'eus à faire le pénible apprentissage de la musculation par le travail. Notre chantier se trouvait à Lutry. Nous construisions simultanément une petite fabrique et une villa destinée à son directeur. Je me rendais chaque matin sur le chantier à bicyclette. L'aller se faisait tout seul dans la belle lumière du matin d'été mais les retours étaient nettement plus durs, après avoir pelleté du sable pour nourrir la bétonnière pendant des heures. Les manœuvres étaient également chargés d'approvisionner les maçons juchés sur leurs échafaudages en briques, en mortier et en lourds 'parpaings de 20', qui paraissaient peser des tonnes. Et gare si le maçon, un peu l'aristocratie dans le monde de la construction, se trouvait en rupture de stock : nous recevions de belles bordées d'injures en italien. Tous les maçons étaient italiens, sans exception. Nous fûmes payés, moi et mon copain, des salaires de misère mais enfin, c'était le premier argent que nous gagnions et nous en fûmes très fiers. Le petit pécule, fruit de mon travail, était à l'origine destiné à l'achat d'un vélo : j'en rêvais depuis longtemps ; la bicyclette sur laquelle j'allais au travail avait été empruntée à mon oncle Alfred. J'étais néanmoins bien tenté par une mobylette. Le nec plus ultra était à l'époque un magnifique petit engin italien, la Motom. Nous bavions tous d'envie devant les modèles exposés chez les concessionnaires. Inutile de préciser que ces motos de rêve étaient bien au delà du minable salaire d'un mois d'un manœuvre exploité. J'eus pu m'offrir, tout juste, un Solex, mais le Solex faisait vraiment minable et la ville de Lausanne, toute faite de pentes, n'était pas un terrain idéal pour ce faible engin. J'eus la chance de tomber chez un garagiste sur une jolie petite moto d'occasion, de marque autrichienne, presque d'aussi belle apparence que la Motom. Son prix était dans mes possibilités même si je crois que mon père dut se fendre d'une petite rallonge. Mon bijou n'était pas neuf, sans doute, mais il fonctionnait bien et avait bonne allure. Je fus l'un des premiers privilégiés de mon âge à me véhiculer à travers Lausanne sur un engin aussi viril. Même à l'Ecole Nouvelle, je n'eus pas de rivaux pendant les premiers mois. Tout juste un ou deux élèves possédaient-ils de petites mobylettes standard 'pour demoiselle'. Hélas, certains garçons avaient des parents plein de fic et il ne fallut pas attendre bien longtemps pour voir apparaître la première Motom. Je perdis un peu de mon standing mais mon engin me procura bien du plaisir pendant quelques années. J'en fis cadeau plus tard au frère d'un de mes copains, qui l'oublia dans sa cave. Un an plus tard, j'eus la curiosité de la revoir ; toute couverte de poussière, elle démarra au premier coup de pédale.
Je refis une expérience d'un mois sur un autre chantier, lors des vacances suivantes. Ce fut cette fois une villa en construction au-dessus de Lausanne. Si ces deux stages sur un chantier ne m'enrichirent pas outre mesure matériellement, ils m'apportèrent deux choses: des connaissances dans la construction qui me furent utiles plus tard ainsi que la découverte du peuple ouvrier. Ces pauvres bougres ne volaient pas leur salaire. Il est heureux que les conditions de travail aient évolué avec les années.
En dehors de ces mois sacrifiés au travail manuel, nos étés se passaient de nouveau au Levant. Les parents de Pierre-Yves venaient de construire une villa aux Issambres, non loin de St-Tropez, et j'eus l'occasion de faire un bref séjour chez eux. De son côté, Pierre-Yves et Olivier vinrent tous deux au Levant où ils logèrent chez tante Mad ; comme tous les copains que j'attirai vers l'île adorée, ils furent séduits. Mon copain Alain s'en vint aussi avec un camarade, en camping : ils adorèrent également le Levant.
A la porte de « Fantasia », notre palais d'été
L'affaire du catamaran. L'année où nous nous rendîmes en Italie, mon cousin Pierre-André se fit l'ami d'un petit belge de son âge au Levant. Le père de ce garçon avait bricolé un catamaran en toile tendue sur une armature de bois. Le résultat était assez inélégant mais c'était un esquif très stable et relativement rapide à la pagaie. Oncle Alfred accepta de gardienner l'engin sous la terrasse de Cantarella d'une saison à l'autre. Les belges étaient en location sur l'île et ils furent très content de l'arrangement : en contrepartie, les Reymond avaient l'usage du catamaran pendant leur absence. Mon cousin, et moi aussi en conséquence, disposions enfin d'un bateau pour nos vacances. Nous fûmes aux anges ! Le « cata » était tiré sur la grève de l'Ayguade mais celle-ci était le plus souvent si encombrée qu'on n'y trouvait plus une place au retour de nos sorties en mer. Nous décidâmes de le remiser à l'abri dans une petite grotte au fond de la minuscule crique des « Plates ». Nous tirions notre « cata » le plus haut possible sur les rochers: la mer connaissait parfois des mini-marées et nous étions prudents. Or, un matin, catastrophe ! notre engin avait disparu. Drame ! Nous le recherchâmes tout au long du littoral, de l'Ayguade jusqu'aux Moines. Nos parents nous reprochèrent d'avoir été négligents ; ce n'était pas le cas, mais qu'avions-nous à répondre ?... Son épave finit par s'échouer quelques jours plus tard du côté de La Galère ; il était absolument irréparable. Non seulement nous étions inconsolables d'avoir perdu notre jouet mais nous nous fîmes copieusement engueuler par nos parents ; il faudrait rembourser ce catamaran aux propriétaires ! Les belges furent avisés par courrier de la catastrophe et assurés qu'ils seraient remboursés ; mon oncle, assureur de métier, avait un grand sens des responsabilités. Il aurait pu faire construire une réplique du catamaran perdu ; c'eût été rapide et relativement bon marché. Il choisit de faire mieux : le catamaran de remplacement serait façonné en aluminium. Il fit effectuer les travaux selon ses plans. Le nouvel engin avait l'avantage d'être démontable. Ce fut là son seul avantage : Oncle Alfred avait mal calculé ses volumes et les cylindres des flotteurs étaient de section insuffisante. La flottabilité laissait nettement à désirer et il ne fut plus question d'embarquer à deux comme c'était le cas sur le défunt cata de toile. De plus, Oncle Alfred décida que son engin avait besoin d'un gouvernail. Pour un engin mu à la pagaie, on pouvait se demander à quoi pourrait bien servir un gouvernail…Toute la construction étant faite d'alu, il suffît d'une année de stockage sous Cantarella pour que le gouvernail s'auto-soude dans son support. Il n'y eut plus moyen de le faire bouger et, comme il s'était immobilisé avec un léger angle par rapport à la coque, notre nouveau cata fit des ronds dan l'eau… Les belges ne revinrent finalement jamais au Levant et ils ne profitèrent jamais de leur catamaran nouvelle formule. Nous nous accommodâmes de l'engin avec ses imperfections : nous n'en n'avions pas d'autre… Oncle Alfred avait une prédilection pour le gris et le lie-de-vin ; ce furent les couleurs du cata qui se mordait la queue.
Le « cata », nouvelle version
Love Story
L'été de mes 17 ans ne fut décidément pas comme les autres. Je fis la connaissance d'une ravissante jeune fille dont je tombai éperdument amoureux. C'était ma deuxième passion après celle de ma petite américaine deux ans plus tôt. Martine était bien sûr la plus belle, la plus fine, la plus spirituelle ! J'eus l'occasion d'être son cavalier lors d'une soirée costumée à la fameuse « Caravelle ». Elle se déguisa en faon et se donna pour titre : « La Femme en Faon ». Elle était si mignonne et si gracile que le jeu de mot lui allait comme un gant ! Nous fûmes inséparables tout au cours de l'été et je dus certainement négliger mon cousin et les autres copains. Nous nous arrachâmes l'un à l'autre sur le quai de l'Ayguade après de longues embrassades et de solennelles promesses de nous retrouver coûte que coûte. Elle habitait Grenoble, moi Lausanne. Ce n'était pas précisément la porte d'à côté. Mon père refusa de me laisser aller la retrouver à l'occasion des vacances d'automne, en dépit de l'invitation des parents de ma belle à séjourner sous leur toit. Mes vacances seraient consacrées aux révisions scolaires, décréta mon père ! J'avais d'autres plans : quand on est amoureux fou, plus aucune barrière n'existe. Je prélevai au compte-gouttes quelques vêtements de ma garde-robe et constituai chez mon copain Alain mon bagage. Alain me promit de ne rien révéler à quiconque avant la fin de la journée de mon départ de Lausanne. Je profitai d'un dimanche pour enfourcher ma moto, récupérer mon sac de vêtements et filer en direction de la frontière française. Le voyage se passa sans anicroche et j'arrivai vers la tombée de la nuit à Grenoble. Il faisait froid et la ville était plongée dans le brouillard. J'eus quelque peine à localiser la maison de ma dulcinée mais, entre panneaux indicateurs et questions aux passants, je finis par trouver le quartier. J'empruntai une rue déserte à bonne allure dans le crachin quand je me trouvai nez à nez avec un mur devant lequel coulait un caniveau, presque un canal. J'eus le temps de freiner mais, alors que la moto finissait sa course sur la berge, je poursuivis ma trajectoire pour finir dans vingt centimètres d'eau glacée ! Le preux chevalier sur son fin coursier faisait plutôt triste figure ! J'avisai un bistrot à quelques pas du lieu de ma baignade et j'y entrai pour me changer et me réchauffer. La brave patronne me prit en pitié et elle m'offrit serviette et boisson chaude. Lorsque je lui contai la raison de ma présence dans le quartier, elle fondit devant cette belle histoire d'amour d'adolescents. Elle envoya un habitué aviser les parents de Martine, dont la maison se trouvait à proximité. Le père de Martine arriva bientôt et, bien que surpris de mon arrivée inopinée, me conduisit avec gentillesse sous son toit où je pus prendre un bain, me changer et, plus important encore, retrouver ma Martine. En la revoyant, ce fut la surprise : le frisson de plaisir que j'escomptais à la revoir ne se produisit pas. Le coup de foudre avait vécu ; Martine était redevenue une jolie fille parmi les autres.
Mes parents avaient entretemps été informés de ma fugue par Alain. De plus, le père de Martine avait de son côté appelé mes parents pour les informer de mon arrivée en un seul morceau à Grenoble. Il me fut intimé de rentrer dare-dare à Lausanne ; peu pressé de confronter reproches et engueulades, je restai néanmoins quelques jours à Grenoble, où je passai en fin de compte plus de temps aves le frère de Martine qu'avec mon Amour d'été. Je repris sans trop d'enthousiasme le chemin de Lausanne. L'engueulade attendue ne manqua pas de me tomber dessus. J'eus même droit à mon couplet de morale de la part de mon cher oncle Alfred, mon presque second père.
Je l'ai dit : je ne fus pas un enfant de tout repos pour mes parents durant ces impossibles années d'adolescence.
La Marine Suisse
Nous avions maintenant, moi et mon cousin, un petit bateau à voile, un 'Vaurien'. Mes derniers gains de manœuvre avaient été consacrés à son achat. Oncle Alfred avait apporté les 50% de la somme qui manquait. Le dériveur devint ainsi une copropriété entre mon cousin et moi-même. Nous lui choisîmes des voiles rouges et décidâmes de lui peindre la coque en bleu outre-mer. Nos parents s'opposèrent avec force à ce choix : nous ne serions plus visibles sur la mer dans laquelle nous nous confondrions ! Ça, c'était le raisonnement bête des parents mais il fallut bien obtempérer : nous le vernissâmes donc simplement. Nous le baptisâmes « Aroudj », du nom d'un des frères Barberousse, dont j'avais lu la vie peu avant. Ce modeste dériveur nous procura d'innombrables heures de plaisir, Nous fûmes enfin libres d'aller et venir à notre guise entre le Levant et Port-Cros. Je crois qu'il n'y eut pas un jour de beau temps où ne fussions sur notre bateau. Il nous servit de base de pêche et de plate-forme de plongée aussi bien que pour faire de la vitesse et se donner des frayeurs par bon vent. Nous l'avions amené de la Suisse à Toulon par le rail. Nous traversâmes la ville en tirant l'encombrante remorque porteuse de notre engin, au grand dam des automobilistes, et le mîmes à l'eau au port de plaisance. Nous tentâmes de négocier la vente du ber mais, ne trouvant pas preneur, nous l'abandonnâmes sur le quai. La traversée de Toulon au Levant n'était pas considérable mais c'était pour nous une première et nous connûmes un sentiment d'aventure. C'était la première fois que nous faisons naviguer notre 'Vaurien' ailleurs que sur le Léman. La traversée fut sans histoire, coupée d'une nuit passée à la belle étoile sur le cap de Giens. Nous eûmes d'autant plus de peine à quitter l'île cette année là, pour rentrer en Suisse. Le précieux voilier fut rangé dans le 'Guigne-Mac' (= guigne-maquis) surnom donné par ma mère au réduit qu'avait construit entretemps Oncle Alfred sous le balcon de Cantarella. Ce fut ce même été, je crois, que je m'initiai à la plongée avec bouteilles. J'en rêvais depuis bien longtemps. Cette discipline était alors encore relativement coûteuse et, de toute manière, l'île du Levant n'offrait pas les moyens de faire 'gonfler' ses bouteilles. Un camarade de Pierre-Yves, Jean-Claude Marguerat, qui devint le mien par la force des choses, débarqua avec un autre ami… et des bouteilles de plongée. Ils se débrouillèrent pour faire remplir leurs bouteilles à la côte, aux bons soins de Loulou le Corsaire. A leur départ, ils nous confièrent leur équipement. Ce fut l'euphorie. Même ayant potassé de manière sérieuse nos manuels de plongée, je ne suis pas sûr que nous ne prîmes pas quelques risques dans le feu de notre enthousiasme ! Nous parvenions tant bien que mal à faire remplir nos bouteilles et hop, nous repartions vers les fonds. Pour un bel été, ce fut un bel été !
Le pinup : ce cliché fit mon succès chez
les tantes comme chez les copines !
Nous passerons brièvement sur une nouvelle année scolaire qui fut au mieux morose, aussi bien que par mes résultats que par mon moral. L'adolescence est une maladie qui se vit mal. Je ne garde pas un souvenir très brillant de cette période pendant laquelle je dus être un fardeau peu agréable pour mes parents. Il y eut de plus une époque de tiraillements entre eux : mon père avait somme toute été contraint de tourner le dos à une carrière prometteuse aux Etats-Unis à cause de maman. Il dut lui en vouloir de l'avoir renvoyé dans son carcan de professeur à l'Ecole de Commerce. Il m'arriva de sécher les cours : l'école me rebutait de plus en plus. Je préparais en principe la Maturité Fédérale, autrement dit, le bac suisse. Mes chances de le passer étaient bien minces. Je dois ici tirer un coup de chapeau à mon père: il sut se rendre à mes arguments et ne pas me forcer à poursuivre des études qui m'écœuraient. J'avais depuis l'âge de seize ans développé une passion pour la mer. Cela avait commencé par mes expériences sur notre 'Vaurien' et je fus bientôt un lecteur passionné de tout ce qui avait trait à la voile. Je lus bien entendu tous les classiques : Slocum, Le Tourmelin, Bardiaux, Moitessier et les autres. Le merveilleux Jean Merrien m'enseigna par son dictionnaire et ses autres ouvrages si bien faits les secrets de la navigation à voile. Je fus bientôt un expert dans le langage maritime. J'étais en quelque sorte devenu un nouveau « Marius ». J'écrivis à diverses compagnies de navigation suisses (cela fait toujours rigoler les gens quand on leur parle de la marine suisse. Elle comptait pourtant à l'époque bien 25 navires de haute mer de différentes tailles). Je reçus une réponse favorable de Suisse-Atlantique, la compagnie suisse la plus importante par le nombre de ses navires.
1960. Je n'avais guère plus de dix-huit ans quand j'embarquai à Gênes à bord du 'Général Guisan', un navire de 12.000 tonnes, en qualité de mousse. J'avais déjà eu un aperçu de ce qu'était le travail manuel sur mes chantiers d'été mais j'avais encore beaucoup à découvrir. Je connus un premier mouvement de révolte lorsqu'on nous fit travailler un dimanche : nous venions de quitter le port et l'on nous fit nettoyer le pont de l'avant à l'arrière. Ce genre de boulot me paraissait pouvoir attendre un jour ! Le bosco en décida autrement et il me fallut bien obtempérer. Je ne fus pas long à découvrir que les horaires du matelot sont fonction des besoins du bord plutôt que ceux du confort de l'équipage. D'un autre côté, j'étais si heureux de réaliser mon rêve de naviguer que je me mis très vite au diapason. Le travail était dur mais pas surhumain. La 'bassa forza', comme disent les Italiens, était logée dans d'exiguës cabines à deux couchettes superposées. J'eus pour compagnon un jeune suisse-allemand avec déjà deux ans d'expérience de la vie de marin derrière lui. Nous nous entendîmes bien. J'eus l'occasion de le rencontrer quelques années plus tard à l'école de navigation, en Angleterre. Notre premier voyage avait de quoi faire rêver un jeune affamé d'exotisme : Livourne, Beirout, Alexandrie, Aden, Karachi, Calcutta, Singapour, Hong Kong, pour se terminer avec plusieurs ports japonais. J'eus l'occasion par la suite de découvrir bien d'autres coins de la planète mais ce premier itinéraire m'est resté en mémoire.
Le « Général Guisan » - Mon tout premier embarquement
La compagnie Suisse-Atlantique possédait une dizaine de navires, dont la plupart faisait du tramping, c'est-à-dire qu'ils ne suivaient pas de ligne fixe, mais se 'louaient' à divers affréteurs selon les besoins du marché. L'équipage de ces navires était hétéroclite. Il y avait une majorité d'italiens, des suisse-allemands et quelques romands. Nous embarquâmes aussi parfois des espagnols ou yougoslaves. Sur le pont du 'Général Guisan', les 'marinai' étaient italiens ou siciliens, ce qui n'est pas exactement la même chose : on ne comprenait pas ces derniers. Le bosco ne parlait pas le français. Il fallut vite se mettre à l'italien, que j'appris sur le tas, sans même me rendre compte. Je retiens de ce premier voyage qui nous éloigna pendant dix-huit mois de l'Europe une impression d'extrême exotisme. Je dus en baver plus d'une fois mais je fus loin d'être malheureux. Que dire de mes compagnons d'équipage ? Les italiens étaient pour la plupart de braves gens sans éducation, venant de Bari, dans les Pouilles. Je n'eus aucun problème de cohabitation avec eux. Les quelques siciliens avec lesquels j'eus l'occasion de naviguer étaient d'un autre tonneau. Certains ne parlaient que leur dialecte et il était presque impossible de communiquer. C'étaient des brutes primitives avec lesquels il était bien difficile de socialiser. Je connus un de ces êtres frustes qui mourut presque de terreur lorsqu'il fut confronté au phénomène des aurores boréales, en baie de Hudson : il courut se réfugier sous sa couverture, sur sa couchette, en attendant la fin du monde qui était sur le point d'arriver ! Il serait fastidieux de relater les escales de ce premier voyage en détail. Je retiens néanmoins quelques souvenirs que je rapporte ici. A (en ?) Alexandrie, je découvris le monde des marchands arabes qui venaient vous relancer jusqu'à bord pour vendre leurs loukoums et leurs colifichets. J'arrivai à être tellement exaspéré que je décorai à la main un T'shirt avec portant la déclaration suivante : « NO ! I DON'T WANT TO BUY ANYTHING ! ». En y regardant bien, l'inventeur du premier T'shirt imprimé, c'est moi ! Le terme de ce voyage fut donc le Japon. Ce pays me captiva plus que les autres. Bien sûr, il y eut les mousmés peu farouches qui égayèrent nos escales, mais je fus également séduit par la langue ainsi que par la finesse de tout ce que je découvris. J'achetai lors de ce passage ma première grammaire japonaise, que je commençai à potasser sur le voyage du retour vers l'Europe. Après une ou deux escales en Afrique du Sud. Apartheid : interdiction, sous peine de prison, de coucher avec une noire. Bancs séparés pour les deux races. Pub coupé en deux par un bar de forme ovale : un côté pour les blancs, un côté pour les noirs. On pouvait se contempler en chiens de faïence, séparés par ce bar, sans pouvoir communiquer. Je dînai un soir dans un restaurant d'hôtel avec deux copains. Nous fûmes les derniers clients à partir. Le serveur, un indien, choisit le moment où nous n'étions plus que les trois pour nous confier son amertume contre le système. Ce fut lui qui, plus que les bancs séparés, me révéla l'aberration et l'injustice de l'apartheid. Pourquoi se risqua-t-il à se confier à nous (cela pouvait lui valoir des ennuis) ? Nous nous étions comportés 'normalement' en lui parlant. C'était probablement la première fois qu'il discutait en égal avec des blancs…
Je débarquai après dix-huit mois à Rotterdam et rejoignis la Suisse. Mes parents avaient entretemps quitté leur appartement de la rue de Cour pour s'installer dans l'immeuble voisin de celui occupé par tante Ju et oncle Alfred, au boulevard de Grancy. Je n'avais plus un franc suisse en poche quand je débarquai en gare de Lausanne. Je pris néanmoins un taxi en priant le ciel que mes parents fussent à la maison pour pouvoir régler la course ! Ce fut ma mère qui répondit à ma sonnerie : elle fondit en larmes en me voyant.
Je partageai mon séjour entre Lausanne et le Levant. Je retrouvai copains et parents avec plaisir : j'avais acquis du standing par mon choix du rude métier de marin (sic). Je fus chouchouté à souhait. Mon escale lausannoise se prolongea au-delà de mes espérances : il n'y avait pas d'embarquement disponible dans l'immédiat. Ici, une parenthèse sur les conditions d'embauche de la Suisse-Atlantique. Nous n'étions pas grassement payés mais enfin, pour des jeunes gens comme moi, sans charge familiale, il s'agissait d'argent de poche plus qu'autre chose. De plus, nous ne pouvions embarquer ou débarquer que dans un port européen, à l'exclusion de l'Angleterre. La compagnie poussait la radinerie jusqu'à ne payer notre voyage de train jusqu'au port d'embarquement qu'à compter de notre sortie du territoire suisse. Le trajet en Suisse même était à notre compte !
Je mis à profit mon escale prolongée pour passer mon permis de conduire (mes parents m'offrirent les cours d'auto-école) et je suivis quelques cours d'italien.
J'embarquai bientôt pour d'autres voyages, à bord du Silvaplana, puis sur le fleuron de la compagnie, le Bregaglia, le plus moderne de leurs navires. J'avais entretemps décidé que la vie de marin me convenait décidément bien. Je décidai de faire une formation d'officier. Il existait pour ce faire diverses filières mais la plus populaire chez les Suisses était la formation anglaise. Je commençai par des cours par correspondance puis m'inscrivis à l'école de navigation de Southampton, à Warsash plus exactement.
J'ai déjà écrit plus haut que mon oncle Alfred et ma tante Ju me considéraient comme un modèle digne d'être suivi par Pierre-André (on se demande bien pourquoi !). Mon cousin, lui aussi, connaissait des difficultés au Collège Scientifique : il était aussi écœuré que je le fus en mon temps par ses études. Pierre-André, qui avait un an de moins que moi, obtint de ses parents l'autorisation de me suivre sur le chemin de la vie de marin. Il n'eût certainement pas été encouragé dans cette voie si je ne l'y avais pas précédé. Il embarqua donc un an après moi et, pendant nos années de marine, nos carrières furent identiques, à un an d'écart. Pierre-André fit lui aussi sa formation d'officier en Angleterre. Nous ne nous retrouvâmes jamais sur le même navire et nos congés ne correspondirent pas : Je le croisai qu'une seule fois à Rotterdam alors que son propre navire se trouvait à Anvers; je fis le déplacement pour passer une journée avec lui.
Les embarquements précédant mon stage en Angleterre furent sans points saillants. Je fis de nombreuses traversées de l'Atlantique du nord, voyages peu agréables en hiver, en raison de la mer et du froid. Nous passâmes une veille de la St-Sylvestre aux approches de la côte norvégienne. Jamais je ne vis une si grosse mer ! Nous avalâmes tant bien que mal notre menu de réveillon, notre assiette coincée entre nos genoux. Le cook eut beaucoup de mérite à nous avoir servi autre chose que des conserves ce jour là !
C'est de mon embarquement sur le Silvaplana que je conserve le meilleur souvenir, bien que nous ayons été affectés à la pas très folichonne ligne de l'Atlantique nord. En Amérique, nous allâmes le plus souvent sur les Grands Lacs, via le canal du Saint-Laurent. La remontée des canaux était assez épuisante : nous étions mobilisés à chaque écluse et celles-ci se succédaient sans la moindre considération pour nos heures de sommeil. Cette Amérique/Canada de l'arrière-pays est fascinante: nous avions parfois l'impression de nous promener dans les jardins des habitants de ces petites villes oubliées. L'été, très bref, était magnifique et la traversée des Mille Iles et autres coins sauvages compensaient largement la fatigue de la montée jusqu'au Lac Supérieur. Le terme de ces voyages était presque toujours Duluth, dans le Minnesota. « A one-street town » comme on l'appellerait là-bas. L'endroit manquait vraiment de charme. Nous y chargions du 'grain', terme générique pour froment, maïs, orge, etc., à destination de l'Europe. Le transport des céréales nécessitait tout un travail de préparation dans les cales : construction de 'bins' et de 'feeders' qui nous gardaient dans les entrailles du navire durant une bonne partie de la traversée de l'Atlantique. Il y avait inévitablement des semences qui se perdaient dans les encoignures du pont malgré un énergique passage au jet d'eau et, en fin de traversée de retour, on voyait germer ces graines oubliées : les coins des cales s'enjolivaient de jolies touffes de gazon. Nous fîmes aussi escales dans quelques grandes villes des lacs, telles que Chicago, Detroit ou encore Toronto. L'agent du navire, à Chicago, nous avait bien fait prévenir : la région des docks était un fief noir et porto-ricain, très peu sûr. Il nous était recommandé de se rendre dans les quartiers mieux famés par taxi. Je décidai cependant de découvrir un peu à quoi ressemblait vraiment ce coupe-gorge. Je parlais espagnol, que j'avais appris seul lors de mes moments libres sur le navire. Je me hasardai dans divers bars porto-ricains et j'y fus très bien accueilli ; ma dégaine d'européen pas trop raciste ainsi que ma connaissance de la langue m'ouvrirent toutes les portes. Je passai ainsi toute une nuit dehors, dans ces bouges d'où je n'aurais dû ressortir que la gorge tranchée. Chicago et ses slums furent une expérience inoubliable.
En Europe, nous déchargions notre cargaison dans divers ports, que ce soit en Angleterre (où les grèves des dockers nos immobilisèrent bien souvent), en Hollande, Belgique ou, plus au nord, en Allemagne, Danemark ou Norvège. J'eus la chance de découvrir les interminables journées scandinaves, par un été exceptionnel. Je découvris également les fjords dans la beauté de l'hiver, spectacle saisissant. Nous passâmes le Jour de l'An amarré au bord du fjord, au pied d'un hameau dont la seule raison d'exister était un silo à grain. La Norvège est un pays sec, ou c'est tout comme ; l'alcool n'y est vendu que dans les magasins agréés. Il y avait bal au village et pas une goutte de bière à y trouver. Nous débarquâmes avec nos propres caisses de bière de notre navire : on ne nous laissa pas rentrer avec nos boissons. Nous fîmes la garde de notre bière à l'extérieur, à tour de rôle, en nous gelant les miches. Les copains assoiffés venaient se rincer la dalle à l'extérieur avant de rentrer guincher. Malgré le manque d'alcool, une bonne partie de la gent norvégienne était visiblement bien beurrée : nous comprîmes quand nous vîmes les grands gaillards blonds aller et venir entre le vestiaire et la salle de danse ; ils avaient tous planqué leur aquavit dans les poches de leurs manteaux ! Ce fut en Norvège également, à Trondheim je crois, que nous faillîmes recevoir un imposant silo à grain sur la hure. Nous approchions à vitesse très réduite du quai prolongé par de hauts silos en béton formant le bout de la darse : une fausse manœuvre dans la chambre des machines nous fit continuer vers ce mur de béton. Je me trouvais sur le gaillard d'avant avec l'équipe de manœuvre. Notre ridicule 'spring' d'acier, que nous avions eu le temps de faire capeler sur une bitte à terre, se rompit comme du fil de couturière. Le navire ne s'immobilisa, la proue à deux mètres du silo, que par la grâce d'un providentiel haut-fond qui interrompit notre course. Nous en fûmes quittes pour la peur !
Il y avait des coteries bien distinctes sur les navires. L'équipage se divisait selon les nationalités et les langues, ce qui était naturel, mais aussi selon l'appartenance au département pont ou machine. Le corps des stewards - la bordée du milieu - ne comptait pas pour grand chose. Il y avait également le petit clan des sous-offs, donkeyman, bosco, électricien et charpentier. Ils avaient leur propre carré et se tenaient les coudes en dépit des différences de nationalité. Les machinistes n'avaient pas la vie belle. Leur salle des machines était toujours intolérablement chaude, même par temps froid. L'air vicié était chargé de vapeurs d'huile qui leur donnaient plein de vilains bobos sur le corps. Faute de voir le soleil, ils avaient des mines de déterrés. De plus, alors que le pont avait droit de prendre occasionnellement des jours de congé dans les ports, la machine était bien souvent mobilisée pour entreprendre des décrassages de pistons et autres travaux qui ne pouvaient se faire que machine arrêtée.
Qu'est-ce qui distingue un bon embarquement d'un mauvais ? Je connus les deux. C'est avant tout l'entente entre les 25 à 27 hommes composant l'équipage. C'est aussi un commandant qui ne se prenne pas trop au sérieux, qui laisse la bride sur le cou de l'équipage lorsque tout se déroule en douceur. Lors de mon embarquement sur le Silvaplana, notre commandant était un métis hollandais-indonésien. Petit, vilain, jaune, rarement tiré à quatre épingles, il se curait le nez en public, sans complexes. Lorsque nous montions un café pour le pilote, il n'hésitait pas à tremper son doigt dans la bouilloire pour s'assurer que celui-ci était à la bonne température. Un goret, quoi ! Cela mis à part, il fichait la paix à ses officiers, qui en faisaient autant à notre égard.
J'eus l'occasion de rencontrer brièvement ma sœur lors d'une escale à Rotterdam. Anne-Claude avait entretemps terminé ses études en Amérique, s'était mariée avec un allemand, Adolf Diegel, avec lequel elle venait d'avoir son premier enfant. Ils étaient de passage dans la famille d'Adolf, à Krefeld, non loin de Düsseldorf. J'obtins une permission de quelques jours pour aller leur rendre visite. La famille habitait une belle maison de campagne. Je revis ma sœur avec plaisir, fis connaissance avec le bébé, Eymund, ainsi qu'avec Adolf et sa famille. Les frères étaient de sacrés buveurs de bière. J'eus l'occasion de les suivre dans quelques 'Bierstuben' du coin. Même un marin ne pouvait pas rivaliser de vitesse avec ces assoiffés. Ils vidaient trois chopes pendant que j'en achevais une à peine ! Je fis quelques sorties à dos de minuscules poneys d'Islande appartenant aux parents. Nous les chevauchions sans selle et mes pieds traînaient presque sur le sol. Une chevauchée style mongol, quoi. Mon beau-frère, qui m'accompagna un jour, réussit à se faire désarçonner par sa bête; il se retrouva sur le sol, les quatre fers en l'air, à se débattre comme un cancrelat tombé sur le dos. Je m'inquiétai un peu de ce comportement étrange : s'était-il endommagé la colonne vertébrale ? Il n'en était rien heureusement ; tout juste avait-il subi quelques égratignures. Je me posai des questions sur la virilité d'un homme qui faisait de telles simagrées pour une chute si bénigne. Entretemps son poney avait cavalé dans les blés mûrs. Nous dûmes suivre les chemins qu'il s'était taillés dans le froment pour le récupérer, avec peine. Le paysan propriétaire dut maudire les responsables.
Pendant un peu plus d'une année, je fis la navette de l'Atlantique sur ce sympathique cargo. Une permission me permit de retrouver mes parents, puis le Levant. Ce fut mon premier hiver passé sur l'île. J'occupai mon temps à la construction de toilettes pour Fantasia et à divers autres travaux de réfection et d'entretien : Fantasia en avait bien besoin. Je me souviens entre autre d'avoir décapé une par une toutes les perles de buis des portières qui avaient accumulé quinze années de saleté et surtout, de la fameuse huile d'olive. Je mis le Vaurien à l'eau et profitai magnifiquement de la voile malgré le temps froid. Je parvins même plusieurs fois à me faire violence et à me baigner en mer. C'était vraiment glacé ! L'ambiance du Levant en hiver n'avait rien à voir avec celle de l'été. L'île était vide de vacanciers et les habitants permanents étaient peu nombreux. Les soirées se passaient à la 'Pomme d'Adam', un bar-restaurant sur la place du village, un des rares établissements à rester ouvert en cette saison. On y jouait au loto avec pour lots des bouteilles de liqueur ou du gibier. La première 'quine' ne rapportait guère qu'un paquet de Gauloises ou une consommation gratuite. Après la promiscuité de la vie sur un navire, je retrouvai le calme et la solitude avec plaisir. Mon compagnon de ces journées passées à des travaux manuels fut ma radio et sa musique classique du matin au soir. Je me laissai pousser la barbe et fis ma propre tambouille, parfois agrémentée de mes gains au loto: petits oiseaux (les provençaux mangent jusqu'aux plus petits) ou lièvre. Je fumais depuis mes 17 ans environ. Mon copain Pierre-Yves m'avait entraîné dans sa tabagie. Je ne fumais que du 'caporal', gauloises et autres tabacs bruns. Sur les navires, je ne trouvais que du tabac blond, qui me faisait vomir. Je cessai donc un temps de fumer plutôt que de m'adonner à ces infectes cigarettes parfumées américaines. Par la suite, je parvins même à convaincre mon père de la supériorité du tabac brun : il ne fuma plus que des Celtiques, dont je raffolais aussi. Les jours fastes, à Lausanne, je m'offrais des cigarettes cubaines faites de débris de cigares. J'étais devenu un fin gourmet ! Heureusement pour ma santé, je parvins, avec l'appui moral de ma femme, à laisser tomber pour de bon la cigarette vers l'âge de trente-deux ans. J'avais fait auparavant plusieurs tentatives de sevrage. La plus longue dura deux ans.
Mon embarquement suivant se fit à Rijeka, en Yougoslavie, sur le 'Bregaglia', flambant neuf : il sortait du chantier de construction. Ce fut le premier 'bulk carrier' (transporteur en vrac) acquis par la compagnie. Tous les autres navires étaient du modèle classique, conçus pour le 'general cargo'. Le Bregaglia avait son château à l'arrière. Les cabines de l'équipage étaient plus spacieuses que sur les anciens navires et, luxe inouï, elles étaient climatisées, tout comme sa salle des machines. Les cales se fermaient par des panneaux 'McGregor', automatiques ; il n'y avait plus la nécessité de mettre en place les encombrantes poutrelles métalliques, panneaux d'écoutille et pesants prélarts. Le capitaine du Bregaglia était un peu l'amiral de la Suisse-Atlantique. Charles Pichard était le seul capitaine de nationalité suisse et de ce fait un peu chouchouté par notre armateur. Je commençai sur ce navire mes cours de navigation par correspondance et le capitaine m'encouragea. Il fit de son mieux pour me faire promouvoir au rang d'AB (Able-Bodied sailor), soit matelot confirmé, afin d'augmenter mes revenus. Si le capitaine était bon, il n'en fut pas de même du navire lui-même : c'était un échec conceptionnel. Nous commençâmes à rouler bord sur bord dès notre sortie du port. Nous pensâmes que c'était une question de lestage inadéquat (nous étions lèges : il fallait inonder quelques compartiments pour obtenir un centre de gravité adéquat) : les officiers ne connaissaient pas encore bien les particularités du navire. Toutes les diverses tentatives de lestage ne résolurent rien. Nous essuyâmes un coup de gros temps en quittant la Méditerranée, sur le chemin de l'Argentine. Nous nous mîmes à rouler plus encore et nous nous demandâmes sérieusement si le navire n'allait pas faire le tour complet ! Je pense que l'état-major fut très inquiet. Nous parvînmes néanmoins à rallier Necochea (Argentine). Ce fut une belle escale avec des amourettes qui occupèrent nos nuits. Je me débrouillais bien en espagnol et je pus enfin vraiment le mettre à profit. Nous achevâmes notre chargement de blé à Bahia Blanca, bled beaucoup moins sympathique que le précédent. De retour en Europe, le navire lourdement chargé roula un peu moins. Nous fîmes souder des ailerons de part et d'autre de la coque dans un chantier, ce qui apporta une très légère amélioration à la stabilité de ce Pitalugue. Les voyages suivants nous amenèrent une fois encore dans les Grands Lacs. Avec sa taille, le Bregaglia parvenait tout juste à pénétrer dans les écluses. Je crois que nous fûmes le premier navire de haute mer de ce tonnage à parvenir jusqu'au Lac Supérieur. L'ambiance ne fut pas désagréable. Je sympathisai avec mon compagnon de cabine, fromager de métier devenu marin. Je devins également l'ami du 3e officier, un grisonnais éduqué en Italie, Claudio Pitschen. Il continua pendant de nombreuses années à naviguer pour la compagnie et termina commandant. Je débarquai après un an avec l'intention de m'inscrire à l'Ecole de Navigation de Southampton. Avant de partir pour l'Angleterre, je décidai avec mon camarade du Bregaglia, Jean Buttet, de faire une virée en Espagne. Nous achetâmes une épave de Volkswagen chez un copain propriétaire d'un cimetière de voitures et, en pillant l'une et l'autre épave, nous obtînmes une bagnole qui marchait à peu près bien. Nous partîmes en direction de l'Espagne. Le soir venu, nous cherchions un endroit propice au bivouac et nous parvenions, tant bien que mal, à dormir dans la voiture, après en avoir rabaissé les dossiers. Ce n'était pas loin de l'hiver et je me souviens que nous crevions de froid pendant la nuit. Cette belle virée nous emmena d'abord aux Saintes Maries de la Mer puis le long de la Costa Brava. Nous nous paumâmes une fois dans un campement de romanichels et dans divers bleds de montagne. C'était encore la dictature franquiste et les contrôles d'identité étaient fréquents. On nous demanda nos papiers même dans les villages les plus oubliés : « Ustedes son transeuntes ? » s'enquit un Guardia Civil. Autant dire qu'avec notre dégaine, avec la barbe de fromager du copain, qu'on nous prenait pour des cloches, des SDF ! Je parlais couramment l'italien mais, lors de cette virée, mon espagnol était encore embryonnaire. En bon petit Suisse, je demandai un jour dans une épicerie : « Tienen Ustedes burro ? ». La tenancière me regarda en point d'interrogation. « Burro ? No tiene 'burro' ? ». Incompréhension totale. A force de gestes, je compris enfin ma bévue. Le beurre est peut-être du 'burro' en Italie mais en Espagne, 'burro' veut dire 'âne'. Je rigole encore aujourd'hui de ce quiproquo ! Nous n'avions pas de destination précise mais nous avions vaguement prévu de pousser une pointe jusqu'au Maroc. Les circonstances en décidèrent autrement : notre VW qui tenait relativement mal la route dérapa sur le bitume luisant de pluie et nous finîmes sur le bas côté, après avoir rasé une borne kilométrique. Les dommages n'étaient pas grands mais la voiture ne consentit plus à redémarrer. Nous parvînmes à nous faire remorquer jusqu'aux faubourgs de Murcie. L'Espagne d'alors n'était pas bien riche et il était presque impossible de trouver des pièces détachées pour une si vieille voiture allemande. Nous n'avions pas trop de réserves et nous décidâmes d'abandonner sur place ce clou, qui de toute façon ne nous avait pas coûté grand chose au départ. Nous fîmes le bonheur de l'aubergiste auquel nous cédâmes l'épave. Nul doute qu'il sut la faire à nouveau rouler. Il eut la délicatesse de nous faire cadeau de la chambre. Nous revînmes sur nos pas par le train. Nous tentâmes la 3e classe mais elle était bondée, envahie par les poules et les paysans qui ne sentaient pas la violette. Nous passâmes bientôt en plus supportable 2e classe. Nous fîmes une halte dans la ville-citadelle de Peñíscola, dont nous avions apprécié le charme à l'aller. Notre virée se termina au Levant où nous restâmes près d'un mois. Nous acceptâmes une proposition d'embauche par Werner, qui agrandissait sa maison. Cela nous permit de nous refaire un peu de réserves après nos dépenses en Espagne.
J'embarquai peu après à nouveau sur l'un ou l'autre des navires de la Suisse-Atlantique. Son nom m'échappe. Bien que n'ayant pas encore tout à fait accompli le temps nécessaire pour me présenter aux examens, je décidai de m'inscrire à l'Ecole de Navigation de Southampton. Les premières semaines furent difficiles. Le différents cours se répétaient par cycle et je tombai au milieu ou à la fin de certains d'entre eux. Il fallut prendre le train en marche et s'adapter. Les cours étaient sérieux. Je le fus aussi dans mes études. Rien à voir avec le je-m'en-foutisme de mes années de l'Ecole Nouvelle. Je me permettais juste une virée dans le pub local le samedi soir. Réveillé à cinq heure du matin, je filais faire mon jogging le long du Solent et rentrais par la belle campagne environnante. Bain, petit-déjeuner, cours et révisions jusque tard dans la nuit. Petit jogging nocturne avant le dodo. Je m'étonne encore de ma sagesse d'alors. Il fallait, pour pouvoir se présenter aux examens de second mate, avoir effectué un minimum de quatre années de navigation. Il me manquait quelques cinq ou six mois. Je sollicitai et obtins de la Suisse-Atlantique d'être embarqué en qualité d'élève officier. La compagnie n'était pas très généreuse d'une manière générale mais elle fit ce geste. J'embarquai à Glasgow, en Ecosse, sur le flambant neuf 'Romandie'. Commandant : Charles Pichard, comme de juste : un nouveau navire n'allait pas être confié à quelqu'un d'autre ! Ce transporteur en vrac de 36 000 tonnes était un géant par rapport aux autres navires de la compagnie. Ma cabine de cadet, prévue pour deux, était presque plus vaste que celle du 2e officier. Ce dernier embarquement me permit de mettre en pratique la théorie apprise sur les bancs d'école. Capitaine Pichard fut un bon papa qui fit son possible pour me mettre dans le bain. J'eus par la suite, lors de mon premier embarquement comme 3e officier, l'avantage de connaître immédiatement mes tâches et responsabilités. J'avais, dans le passé, eu l'occasion de côtoyer certains jeunes 3e officiers. Fraîchement sortis de leur école de navigation, ils ne savaient virtuellement rien de la procédure du bord. Je connus même un jeune italien qui ne savait pas faire une méridienne. Dès mon débarquement du Romandie, je filai à Londres passer mon examen. Cela se fit sans difficulté. Je rentrai à Lausanne pour annoncer la bonne nouvelle à mes parents puis, pour changer, je filai à nouveau au Levant. J'avais maintenant, en plus du Vaurien, un kayak de toile acheté en Suisse. Il permettait l'esquimautage et je m'entraînais par gros temps de mistral. Ce fut encore un de ces séjours hors saison où je jouis du calme et de la solitude de mon île.
Mon embarquement de 3e officier se fit à Birkenhead, en pays de Galles. C'était l'approche de Noël et le Silvaplana était immobilisé depuis déjà plusieurs semaines par une nouvelle grève des dockers. Nous finîmes quand même par pouvoir appareiller. Le commandant était italien. C'était un brave papa et il me traita vraiment comme son fils. Ce fut un embarquement sans heurts, qui nous mena dans divers coins du globe. Si l'itinéraire de mon tout premier voyage maritime m'est resté en mémoire, il n'en n'est pas de même en ce qui concerne les embarquements suivants. Je livre ici quelques souvenirs, en vrac. Nous fîmes les Antilles néerlandaises, le Venezuela, les Canaries, divers ports d'Afrique noire. Nous remontâmes un fleuve en Sierra Leone (à quiconque dans la famille qui a hérité de deux pagaies africaines taillées à la hache: elles proviennent de ce coin ! Elles me coûtèrent deux paquets de cigarettes).
Embarqué alors sur l'Ariana, j'eus l'occasion de faire escale à Shanghai, aux tout premiers jours de la Révolution Culturelle. La ville était un foutoir. Tous les gosses étaient dans la rue à scander des slogans idiots et à maltraiter les gens âgés. Des haut-parleurs déversaient des discours hystériques et de la musique martiale à longueur de journée, dans la ville comme sur les quais. Nous n'avions guère d'autre îlot de calme, dans cette frénésie, que le foyer du marin, anciennement club sélect qui se vantait d'avoir le plus long bar au monde. Les jeunes désœuvrés nous faisaient une haie d'honneur à l'entrée et nous applaudissaient quand nous descendions de notre taxi ou de notre cyclo-pousse. Ces gamins n'avaient vraiment rien à foutre : toutes les écoles et universités avaient été fermées. Quand les applaudissements ne crépitaient pas assez vite à notre goût, nous sortions de notre poche nos passeports suisses, du même format et de la même couleur que le 'Petit Livre Rouge' de Mao. Nous brandissions haut nos passeports que les badauds prenaient pour le recueil des maximes du Grand Timonier : et les applaudissements redoublaient ! La Chine crevait de faim mais nous y chargions du riz. Elle exportait pour se procurer des devises. Chaque grain de riz échappé des coutures d'un sac entre les pavés du quai était soigneusement récupéré par une équipe. Le commandant italien de l'Ariana, nommé Giordano, je crois me souvenir, se révéla être une vraie merde. J'avais eu des problèmes avec ce fils de pute dès mon embarquement sur l'Ariana. Il était véritablement fou; je le savais, tout l'équipage le savait mais faisait comme si de rien n'était. Nous ne fûmes, à Shanghai, l'espace de quelques nuits, plus qu'un 'skeleton crew'à bord, à l'occasion de la fumigation des cales. Le vieux, comme moi resté à bord, se trouva mal et commença à baver des propos incohérents dans son lit. Le steward m'alerta et j'allai à mon tour aviser un des Gardes Rouges de garde à bord. Les explications furent laborieuses mais un docteur arriva enfin. J'eus le plaisir de débarquer Giordano dans mes propres bras – manu militari, pourrait-on dire – pour le remettre aux infirmiers chinois venus à bord le récupérer, à moitié gaga, et l'emmener à l'hôpital. Ce fut une libération de ne plus avoir à faire à ce foutu connard, fou à lier. Nous tombâmes malheureusement de Charybde en Scylla : le second prit le commandement intérimaire. Ce 1er officier était une autre race de cons: un allemand aux yeux bleus délavés, qui aurait dû sauter sur une mine pendant la dernière guerre si la Terre était bien faite. Il était aussi fou que notre commandant débarqué. Il piquait parfois ses crises sur la passerelle. Il monologuait, il arrachait sa casquette, la projetait à terre et la piétinait des deux pieds en hurlant : « Ich weiss Sie rufen mich Fridolin ! Ich weiss ich bin ein Arschloch ! » ("Je sais que tout le monde m'appelle 'Fridolin'! je sais que je suis un trou-de-cul!"). Ce triste spécimen de la déchéance humaine nous fit ch… jusqu'à Hong Kong. Je ne me privai pas de lui rappeler qu'il n'était commandant que par intérim et qu'il serait sans doute relevé à la prochaine escale J'avais vu juste : il fut remplacé par un autre commandant, italien lui aussi. Lui se contenta de s'enfermer dans sa cabine et de se saouler. Nous eûmes enfin la paix jusqu'en Europe. Décidément, à Lausanne, Krause, le responsable des équipages chez Suisse-At', ne savait pas toujours ce qui se passait à bord de ses navires…
Il faudrait dire ici quelques mots sur la qualité des équipages de ce temps-là. C'était de manière générale de braves gens. Sur le pont, presque seuls les italiens provenaient d'un milieu de marins. La plupart étaient mariés et ils expédiaient la presque totalité de leur modeste salaire à leur famille. Il ne leur restait plus grand chose pour se distraire pendant les escales. Les Suisses venaient de divers milieux, ouvrier ou paysan. Rares étaient ceux qui, comme moi, sortaient d'un milieu petit-bourgeois. Les moments de loisir à bord étaient occupés essentiellement par les jeux de cartes. Les suisse-allemands pouvaient jouer au yass à chaque moment de libre. Je ne jouais pas moi-même. Je préférais de loin la lecture. Lors des derniers embarquements, notre compagnie avait eu l'heureuse initiative de nous procurer de modestes bibliothèques de bord. Nous avions droit à un quota de cigarettes et bières mensuelles. Tous les autres alcools étaient en principe interdits. Les soiffards trouvaient le moyen de racheter les quotas des italiens, qui ne buvaient presque pas. Si l'on ne peut pas mettre tous les marins dans le même sac, il faut dire que certains membres de l'équipage buvaient comme des polonais, lors des escales en particulier. Ce qui, somme toute était anodin chez l'équipage l'était beaucoup moins en ce qui concerne l'état-major des officiers. Les officiers, eux, avaient droit aux alcools forts et beaucoup ne s'en privaient pas. Je connus plusieurs officiers et commandants qui se cuitaient régulièrement en dehors aussi bien que pendant leurs quarts. L'un d'entre eux, un second officier romand, ne prenait presque jamais son quart de minuit à jeun. J'eus l'occasion de le voir se hisser à quatre pattes pour rejoindre la passerelle par les échelles extérieures : il ne voulait pas se faire surprendre dans ce pitoyable état en passant devant la cabine du commandant par les coursives intérieures. Cet ivrogne chronique, bête de surcroît, finit quand même par décrocher un commandement: j'eus l'occasion de lire son nom des années plus tard sur un bulletin de liaison de la compagnie. La Suisse-Atlantique n'avait décidément pas les yeux partout !
J'eus la joie de découvrir un aperçu de la Polynésie au cours d'un voyage. Nous allâmes charger du phosphate à Makatea. J'étais déjà envoûté par ces îles des mers du Sud. Même l'industrieuse Makatea ne pouvait que me plaire. Je me navrai de rester à la dérive devant l'île le temps d'un week-end : on ne chargeait pas le dimanche. L'escale fut brève, trop brève. Je pus cependant découvrir un peu de l'île grâce à un commerçant qui emmena quelques-uns d'entre nous avec sa jeep jusqu'à Momou, l'ancien village. Je découvris les merveilleux poissons tropicaux, coraux et autres coquillages en me promenant sur le récif frangeant. L'île, accore, ne comportait pas de port, hormis une petite darse creusée à la dynamite dans le récif. Notre navire était amarré à d'énormes tonnes, mouillées par plus de cent mètres de fond. Le phosphate était acheminé par tapis roulant sur un énorme bras articulé, un cantilever. La maigre bande côtière était surplombée d'une falaise et l'ascension jusqu'au plateau se faisait par une plate-forme à crémaillère. Nous fûmes l'un des tout derniers navires à charger le phosphate de Makatea. Le gisement était épuisé et l'on en était à creuser ce qui fut le terrain de football. Un 'indigène' avec lequel je sympathisai m'offrit deux bizarres crustacés. Avec leurs énormes pinces, je supposai qu'il s'agissait d'une variété de homard. Les puissantes pinces étaient fortement entravées à l'aide de fibres végétales. Ils parvinrent à s'échapper du carton où je les avais entreposés dans ma cabine. L'un d'eux était même parvenu à libérer ses pinces. Faute de savoir comment les immobiliser avant de les passer à la casserole, je choisis de leur rendre la liberté : je les jetai à la mer. Ce ne fut que plus tard que j'appris qu'il s'agissait de crabes de cocotier : ils durent la trouver mauvaise d'être ainsi immergés avant d'avoir appris à nager!
Au cours de mes différents embarquements, je continuai à rêver de voiliers et de longues croisières sur les océans. En fait, je suis sûr que ma volonté de me lancer dans une carrière maritime n'avait pour but que de me permettre plus tard la voile hauturière. Quand nous franchîmes le canal de Panama, l'on pouvait observer à Balboa, côté Pacifique, tous les yachts au mouillage se préparant pour la grande traversée. Comme j'enviais ces gens ! Quand j'apercevais une coque de chaloupe oubliée sur un quai, je la transformais immédiatement en un voilier de mes rêves. Nous croisâmes une fois au large des côtes du Portugal un yacht qui dérivait, quille en l'air. Je ne sais quel drame ou accident avait causé ce chavirage mais je fus furieux et déçu quand le commandant choisit de passer outre. La passerelle reçut l'ordre de ne même pas consigner la rencontre dans notre journal de bord. Une autre fois, c'était au large de la Malaisie, ce fut un boutre abandonné que nous rencontrâmes. Le commandant le laissa disparaître derrière l'horizon sans s'inquiéter de savoir s'il était vraiment vide d'occupants. Je comptais et recomptais avec désespoir mes économies, me désolant de constater que j'étais encore loin de pouvoir m'offrir le plus modeste des voiliers de haute mer, fut-il d'occasion. Je n'étais pas le seul fondu de ces chimères de voyages à la voile et nous passâmes plus d'une soirée à rêver à nos prochaines acquisitions, à nos prochaines croisières. Un bosco valaisan, Vogel, parvint enfin à s'offrir un 'Diable', petit voilier à double quille, de conception peu classique. Je crois qu'il finit par ne jamais quitter le Léman. Un radio et un autre officier que je n'eus pas l'occasion de rencontrer eurent eux aussi leur bateau. Ils furent si malades dès les premiers jours de ce qui devait être un tour du monde que le voyage se termina aussitôt commencé. Je communiquai par lettre avec mon cousin et nous nous mîmes d'accord pour unir nos fortunes aux fins de pouvoir faire l'achat de notre cher voilier. J'aurais de loin préféré partir en solitaire mais je n'avais guère le choix. Mon cousin, débarqué quelques mois avant moi de son navire, se mit à la recherche d'un voilier dans nos prix, sinon celui de nos aspirations. L'épluchage des petites annonces spécialisées nous avait éclairés sur ce que nous pouvions espérer nous offrir : un voilier de dix ans ou plus, dans les huit à neuf mètres. Pierre-André inspecta plusieurs occasions dans le nord de la France et finit par jeter son dévolu sur un cotre des Glénans. Ce type de cotre était marin dans l'acceptation bretonne du terme : peu de superstructures, autrement dit d'œuvres vives, bas sur l'eau et donc mouillant beaucoup. Je rejoignis mon cousin à Dunkerque et, après visite du bateau, fus d'accord avec mon cousin pour l'acquérir. C'était en plein hiver 67 et nous nous gelâmes de longues semaines dans le port, occupés aux révisions et autres préparatifs de voyage. Le moteur à essence, un Couach d'une dizaine de chevaux, fut entièrement révisé grâce à l'aide bénévole d'un garagiste de Marchiennes, où mon cousin avait de la famille. Ce fut une période fébrile et stimulante. Nous avions bien sûr la tête toute pleine de nos plans de départ. Bien que nous trouvant dans la pire des saisons, nous ne désespérions pas de pouvoir descendre la Manche et traverser le redoutable golfe de Gascogne pour rejoindre les eaux plus clémentes du Sud. Sans doute, nos années de marine marchande nous avaient-elles appris pas mal de choses sur la mer. Il y eut cependant un grand pas à franchir entre nos expériences de Vaurien en Méditerranée et la pratique de la voile par temps froid et venteux en hiver et en mer du Nord ! Nous fîmes bien une ou deux sorties entre deux coups de vent pour apprendre à connaître Kantreidi. Tel était le nom de notre cotre ; il paraît que cela veut dire 'l'aventurier' en breton. Nous cafouillâmes comme c'était inévitable pour nos débuts. Nous finîmes par alterner entre le bateau à Dunkerque et Marchiennes, où étaient établis l'oncle et la tante de Pierre-André; non seulement cela nous permit de prendre une douche chaude de temps à autre, cela me donna également l'occasion de me faire réviser et soigner les dents: l'oncle était dentiste. Il me soigna gracieusement jour après jour, entre deux clients. Ces visites rapprochées eurent une conséquence appréciable : je n'eus plus jamais peur de la roulette par la suite. Je tombai vaguement amoureux de la fille de la maison, une gracieuse adolescente aux yeux bleus qui m'appelait 'mon petit mousse'. Nous organisâmes à Dunkerque un déjeuner pour remercier toutes les personnes qui nous avaient aidés lors de ces préparatifs. Vint le jour du premier essai sérieux : nous décidâmes de faire la traversée jusqu'en Angleterre pour éprouver notre maîtrise du voilier. Nous profitâmes d'une accalmie entre deux coups de vent et le départ se présenta plutôt bien Nous n'avions pas encore couvert la moitié du trajet quand le vent vira et une dépression s'ensuivit. Nous connûmes la joie de devoir prendre des ris dans la grand'voile par condition de fort vent : une vraie partie de plaisir ! Aux approches de la côte anglaise, nous dûmes rencontrer des vents de force 7, beaucoup pour un petit voilier de 8 mètres. Nous eûmes froid et, bien que nous croyant blindés, nous succombâmes tous deux le mal de mer. Nous arrivâmes tant bien que mal à Douvres. La mer était si forte qu'il ne fut pas possible de nous ouvrir l'écluse de la darse donnant sur l'arrière-port. Nous fûmes ballottés toute la nuit dans l'avant-port avant de pouvoir enfin trouver les eaux plus calmes de la darse du yacht-club.
Cette première expérience de navigation nous dissuada vite de notre intention première, celle de descendre jusqu'à Gibraltar en cette saison. Nous fûmes coincés à Douvres par la tempête pendant près de dix jours. Si les dépressions se suivaient avec autant de régularité, il était impensable de faire la Manche et le golfe de Gascogne en sécurité. Nous décidâmes de rejoindre la côte française et d'emprunter les canaux pour rejoindre la Méditerranée. Nous choisîmes la route la plus courte, celle de Calais et ce retour se fit dans de bonnes circonstances grâce à une bienvenue accalmie. Calais fut l'occasion pour nous de modifier quelques pièces d'accastillage, en fonction de notre brève expérience par gros temps. Nous fîmes sur place une première rencontre intéressante : un original, anglais, barbu, revenu presque à son point de départ après une virée de plus d'un an sur les canaux et sur les fleuves d'Europe. Son embarcation faisait moins de six mètres ; seul l'avant était ponté et il dormit de tout temps avec la tête à l'abri mais les pieds à la belle étoile. Nous crevions de froid dans le carré de Kantreidi ; notre anglais devait posséder une résistance extraordinaire pour ne pas se réveiller en glaçon au petit matin. Il fit son périple à l'aide de sa petite voile aurique quand il pouvait s'en servir mais sinon, il se déplaça principalement à l'aviron. Bel exemple de ténacité ! Lorsque nous nous entamâmes notre descente dans les canaux, il attendait toujours une éclaircie pour rejoindre l'Angleterre puis l'Ecosse.
Si l'on considère que notre traversée de la mer du Nord puis celle de la Manche ne fut qu'un essai, on peut dire que notre véritable voyage commença à Calais. Nous nous procurâmes les cartes des canaux de France, dont nous ne connaissions rien. Obtenir un permis de navigation fluviale ne fut pour une fois qu'une simple formalité. La taxe était dérisoire. Si l'on fait exception du temps glacé qui nous accompagna tout au long de cette traversée de France du nord au sud, ce fut une expérience inoubliable. Nous dûmes bien entendu abattre le mât, le coucher sur le pont, et nous propulser au seul moteur. Ce vieux Couach à essence nous donna bien quelques soucis à une ou deux reprises. Je me souviens qu'il tomba en panne au milieu d'une très longue 'voûte', nom donné par les mariniers aux tunnels rencontrés dans les canaux.
Les canaux montent et descendent en altitude au moyen de nombreuses écluses et il existe en France plus d'une 'voûte' traversant colline ou montagne. Le transit de la voûte en question était en sens alterné, selon les heures. Nous ne fûmes pas certains d'être encore dans les temps quand nous pénétrâmes dans ce boyau noir et étroit. Cent mètres plus loin, nous nous retrouvâmes dans l'obscurité absolue et seule une forte torche nous permit de continuer notre parcours sans heurter les bords de ce tunnel. L'entrée, derrière nous, se fit tête d'épingle avant de disparaître entièrement. Nous devions nous trouver au beau milieu de cette plus longue voûte de France (plusieurs kilomètres) quand le moteur crachota une ou deux fois avant de s'arrêter. Nous cherchâmes frénétiquement à le faire redémarrer, sans succès. Les minutes s'écoulaient et, pendant ce temps-là, les péniches en attente à l'autre bout de la voûte devaient s'apprêter à pénétrer en sens inverse du nôtre. Panique ! pas moyen de se croiser, pas moyen de faire demi-tour : c'était trop étroit. Nous démontâmes une fois de plus le carburateur en un temps record, nettoyâmes les vis platinées, remontâmes le tout et, au troisième tour de manivelle, notre moteur consentit à repartir. Ouf ! Nous atteignîmes le bout de cette interminable voûte au moment même où la première péniche larguait les amarres pour entamer celle-ci.
Nous ne naviguions que de jour, du petit matin jusqu'à la tombée de la nuit. Le soir, comme toutes les péniches, nous nous amarrions le long de la berge aux anneaux existants ou aux arbres. Notre moteur fonctionnait à l'essence. Pas moyen de s'approvisionner aux pompes à mazout destinées aux péniches. Nous partions avec nos jerricans sous le bras jusqu'au plus proche 'pays' pour faire le plein. Il nous arriva d'avoir à nous approvisionner entre deux écluses : l'un de nous filait en courant au village avec ses récipients pendant que l'autre se débrouillait pour 'écluser' tout seul.
Je crois que nous montâmes à plus de mille mètres d'altitude avant de redescendre au niveau de la mer. Cela représente pas mal d'écluses à franchir. Toutes ces écluses étaient manuelles et chacune était sous la responsabilité d'un couple d'éclusiers-paysans. C'était le plus souvent la femme qui s'occupait de la manœuvre d'un bord alors que l'équipage des bateaux se chargeait des manœuvres d'ouverture et de fermeture des portes opposées. Ces éclusières étaient d'intarissables commères qui nous donnaient d'utiles renseignements sur les files de péniches en attente, en amont ou en aval de l'écluse. Elles amélioraient leurs revenus par la vente d'œufs et de légumes de leur potager. Les mariniers, tout comme les routiers, ont toujours eu une réputation de braves gens. Ils se montrèrent toujours très sympas, qu'ils fussent français, belges ou hollandais ; il leur arriva plusieurs fois de nous céder le passage à l'écluse lorsqu'il y avait des files d'attente. Cela avait l'inconvénient de ne pas nous permettre de flâner dans les biefs : ces mariniers coopératifs eussent été froissés de voir que nous n'avions pris leur place à l'écluse que pour pouvoir traînailler un peu plus loin. La nuit, nous nous réchauffions au mieux dans notre minuscule carré à l'aide d'un petit chauffage parabolique à gaz. Nous nous réveillâmes une fois pour trouver l'eau du bief gelée. La couche de glace n'était pas bien épaisse et ne nous empêcha pas de repartir mais elle se rompait sous l'étrave et entamait sérieusement le bois de la coque. Nous hésitâmes à attendre le dégel de la mi-journée mais nous décidâmes en fin de compte d'amarrer des bourrelets de grosse toile à la flottaison ; nous pûmes ainsi poursuivre notre route sans autres dommages.
Nous découvrîmes lors de ce voyage une France inconnue de la plupart des touristes. Les canaux sont comme autant de routes traversant les campagnes et les villages, parfois recouverts d'épais feuillage, tels des boulevards. Les biefs franchissaient parfois des cours d'eau par des aqueducs ; il y eut une écluse à crémaillère où tout le bassin avec ses péniches remontait de plusieurs dizaines de mètres avant de nous libérer dans le bief d'amont. Nous suivîmes le canal du Nord puis celui de la Somme ; nous passâmes par Châlons-sur-Marne, empruntâmes le canal de la Marne à la Saône puis enfin, celui de la Saône au Rhône. Les rivières étaient en crue à cette saison et il ne fut pas possible de passer par Paris, où la Seine était sortie de son lit. Nous traversâmes Dijon et fîmes escale à Mâcon. Nos parents avaient à Mâcon d'anciennes connaissances levantines, les Crose. Notre présence alliée à celle des Crose fut un bon prétexte pour que nos parents nous rejoignent dans cette ville pour un dernier au-revoir. Les Crose étaient férus d'avions et le père construisit plusieurs modèles de ses mains. Il venait de mettre au point un petit appareil dont l'originalité résidait dans son gouvernail de profondeur. L'aileron arrière était totalement fixe et c'était l'aile porteuse, articulée, qui permettait de manœuvrer. Moi-même comme Pierre-André eûmes droit chacun à notre tour à un baptême de l'air avec le fils Crose pour pilote. Il aimait jouer les acrobates et ne se priva pas de nous donner des frayeurs en faisant des piqués dans le ciel de la belle Bourgogne. Nous avions jusqu'ici navigué par canaux et rivières à l'aide des excellentes cartes destinées aux mariniers. On nous conseilla cependant de prendre un pilote pour la descente de la dernière partie du Rhône. Nous prîmes la décision d'en embarquer un à partir de Lyon. Ce furent les adieux à nos parents et aux Crose avant de reprendre notre descente vers la Méditerranée.
Notre vie en promiscuité laissait peu à peu apparaître des lézardes dans mon entente avec mon cousin. Nous avions un inconvénient majeur : celui de pouvoir prétendre exactement aux mêmes compétences en ce qui concernait la mer ou les bateaux. Il ne fut donc pas possible pour l'un d'entre nous de céder le pas à l'autre et ce fut la cause de plusieurs conflits : on ne peut avoir deux capitaines sur un navire…
Nous poursuivîmes néanmoins notre descente. Le pilote fut embarqué comme prévu à Lyon. Le Rhône étant en crue, nous 'sautâmes' plusieurs écluses. Ce fut ensuite l'impressionnante retenue de Donzaire-Mondragon. On nous fit passer seuls dans cette énorme écluse. Nous eûmes quelques craintes en voyant les impressionnants tourbillons lors de la vidange du sas mais tout se passa bien. Nous débarquâmes bientôt notre pilote et continuâmes en direction de Port St-Louis. Il fallut faire très attention pour ne pas manquer le canal de déviation à bâbord: nous eussions été irrémédiablement emportés vers le Petit-Rhône et ses hauts-fonds et notre petit moteur n'eût pas permis de remonter le courant. Nous nous arrêtâmes à Port St-Louis le temps de remâter. La traversée de la France nous avait pris exactement un mois.
Le départ en mer se fit à partir du petit bassin de plaisance de Port St-Louis, ouvert à tous les vents de la Camargue désolée. Nous attendîmes une météo favorable pour nous lancer dans la traversée du golfe du Lion, de mauvaise réputation par temps de mistral. Nous eûmes le beau temps et connûmes enfin notre première navigation maritime dans des conditions agréables. Nous ne connaissions pas encore assez bien Kantreidi pour nous lancer dans une navigation sans escale jusqu'à Gibraltar. De plus, nous ne cherchions pas à battre un record quelconque : nous voulions avant tout jouir des plaisirs de la navigation et de ses escales. Avions-nous un projet d'itinéraire bien arrêté dès le départ ? Oui et non. Nous avions bien entendu une idée de tour du monde à la voile dans la tête. D'un autre côté, nous étions suffisamment avisés pour ne pas mettre en avant un projet que mille incidents imprévisibles pouvaient faire capoter. Quand on part en mer, on ne peut être sûr de la date du départ… qu'une une fois le départ pris. On ne connaît ni la prochaine escale (les vents contraires contraignent bien souvent à des changements d'itinéraires) ni la date d'arrivée au port suivant.
La vie à bord s'organisait. Le froid de saison ne permettait pas de longues stations sur le pont pour le plaisir et notre zone-vie était bien petite. Ce cotre ne comportait qu'un rouf dérisoire qui ne permettait même pas la station debout et, assis au bord de la couchette, la hauteur sous barrot contraignait également à garder la tête baissée. Une fois la tablette amovible mise en place, il n'y avait plus moyen de bouger. Le bateau était en bois, de construction classique : il y avait toujours quelques fuites sur le pont lorsque les paquets de mer y déferlaient et nous dûmes installer des gouttières improvisées pour canaliser ces fuites ailleurs que sur nos couchettes. Nous n'avions pas encore installé de gouvernail automatique et nous fûmes contraints à de longs quarts à la barre. La voilure manquait d'équilibre, rendant le bateau très ardent : il montait au vent dès que nous relâchions la barre. Nous nous demandâmes comment nous ferions pour installer un gouvernail automatique dans ces conditions. Entretemps, l'ambiance se dégradait et je pestais intérieurement de ne pas avoir eu les moyens de partir en solitaire comme je l'aurais souhaité. Nous fîmes escale en quelques ports catalans avant d'arriver à Tarragone. Lors de notre première escale en Espagne, nous découvrîmes que nous avions tous les deux, à l'insu de l'autre, étudié la langue espagnole et nous nous retrouvâmes, dans ce domaine encore, sur un pied d'égalité, voire de rivalité. Une fausse manœuvre dans le port de Tarragone nous fit heurter le quai de l'arrière du bateau. Ce faible choc révéla une pourriture avancée de tout le tableau arrière. Nous inspectâmes avec un pic à glace l'étendue de la zone atteinte : il fallait impérativement changer toute la partie arrière de Kantreidi, y compris quelques bordés atteints aux extrémités. C'était un fâcheux contretemps. Nous disposions de temps, certes, mais cette importante réparation allait faire une méchante entaille dans notre budget de voyage. Par chance, Tarragone comportait un chantier naval avec de capables charpentiers de marine. Nous nous inclinâmes devant le devis : nous n'avions pas le choix. Nous fûmes hissés hors de l'eau et dûmes attendre une dizaine de jours la disponibilité du charpentier qui nous serait affecté.
Le chantier naval de Tarragone: Kantreidi avec cousin Pierre-André en premier plan
J
Ce malheureux incident ne fit rien pour améliorer notre entente. J'en voulus intérieurement à mon cousin de ne pas avoir mieux inspecté le voilier avant de le soumettre à mon approbation. C'était injuste dans la mesure où Pierre-André n'eut rien pu déceler par l'aspect extérieur de la coque: elle paraissait saine. Je ne sais plus à la suite de quelle nouvelle chamaillerie Pierre-André prit la décision d'abandonner notre projet. Nous, qui nous entendîmes toujours si bien durant toute notre enfance, nous nous découvrîmes incompatibles une fois devenus adultes. Il fut convenu que je continuerais seul le voyage, bien que Kantreidi restât notre co-propriété. Pierre-André aurait la faculté de me rejoindre plus tard durant le voyage s'il le souhaitait et je convins de racheter ma part quand mes moyens financiers le permettraient. Je dois reconnaître que je ne fus pas mécontent de l'arrangement, qui m'avantageait. Il ne fut jamais pour moi question de pousser mon cousin à l'abandon cependant. Je pense qu'au-delà de notre mésentente, mon cousin se faisait une autre idée de la navigation à la voile et de son inconfort. Le coup de l'arrière pourri de Kantreidi dut le décider à laisser tomber. Nous nous quittâmes sur le quai de la gare de Tarragone avec une poignée de main maussade. Mon escale tarragonaise dut bien durer un mois. Pendant que mon charpentier s'affairait à remplacer la partie pourrie de la coque, j'apportai quelques modifications intérieures à Kantreidi. La deuxième couchette, devenue inutile, fut transformée en table à carte et coffre à linge. Je sympathisai avec mon charpentier qui m'invita plus d'une fois dans sa famille. Nous fîmes également une ou deux fois une bouffe à bord : moules accompagnées de l'épais vin local. Une fois le bateau remis à l'eau, j'emmenai ses enfants et amis pour une sortie en mer. Malgré les conditions idéales, ces jeunes virèrent rapidement au vert et me supplièrent de faire demi-tour.
Je repris bientôt seul mon cabotage le long des côtes espagnoles. Je tentai bien de trouver un moyen pour que Kantreidi garde seul son cap, sans grand succès et je passais de longues heures à la barre avant de trouver un port ou un mouillage pour la nuit. Malgré ce surcroît de fatigue dû à ma solitude, j'exultais de pouvoir enfin jouir seul de mon cotre. Ma longue escale dans le chantier naval de Tarragone et le contact quotidien avec ses ouvriers me firent progresser considérablement dans la langue du pays et je fus pris pour un local plus d'une fois par la suite, bien que n'ayant guère le physique d'un méridional. J'ouvre ici une parenthèse : que ce soit en Espagne, en Angleterre ou ailleurs, je fus souvent sollicité pour renseigner les gens du lieu sur leur propre ville. Dans les gares du métro londonien, on ne cessait de me demander comment se rendre a X ou Y. Je devais avoir, dieu sait pourquoi, un air 'renseigné'.
Mes sauts de puce le long de la côte m'amenèrent dans le charmant petit port d'Ametlla de Mar. Cette escale m'est restée nettement en mémoire car ce fut là que je fis la connaissance de Julio, qui devait devenir mon meilleur camarade au long de ma navigation. Julio Villar était espagnol et basque par sa mère (Gurruchaga). Ce jeune homme hors du commun avait eu une formation bancaire dont il se fatigua rapidement. Passionné de montagne, il avait eu l'occasion de se perfectionner lors de diverses ascensions des Pyrénées. Il finit par se rendre à la mecque des fondus de la montagne, Chamonix, d'où il fit diverses escalades dans le massif des Alpes françaises. Survint la grosse chute lors d'une escalade dangereuse. Julio se cassa je ne sais combien d'os et il resta immobilisé de longs mois sur un lit d'hôpital. Ses os finirent par se ressouder mais pour lui, la montagne était finie : certains muscles n'avaient pas retrouvé leur élasticité et il conservait une légère claudication. Que fait un alpiniste enragé quand on lui retire sa raison d'exister ? Il se lance dans la navigation à la voile en solitaire, cela va de soi !
Dans l'Espagne de cette époque, la navigation de plaisance était le privilège exclusif de la haute société : yachts de dix-huit mètres, équipages en blanc et coupe de champagne le petit doigt levé avant la sortie dominicale, après la messe bien entendu ! La classe moyenne commençait tout juste à exister et les constructeurs de voiliers de six à huit mètres ne couraient pas les rues. Bref, Julio qu'aucune barrière n'effrayait, s'adressa à la firme qui construisait les 'Mistral', bons petits quillards de sept mètres en polyester, et leur expliqua son intention de faire un petit tour du monde en solitaire, en toute simplicité… Julio n'avait aucune expérience préalable de la mer mais il réussit néanmoins à convaincre ses commanditaires de sa valeur et de sa détermination. Il se vit confier un modèle de démonstration et commença immédiatement son apprentissage de la voile par les livres et la pratique. Quand il se crut suffisamment expérimenté, il fit un premier voyage de Barcelone aux Baléares et retour. Il ne cafouilla ni plus ni moins que tous les autres débutants et se sentit bientôt fin prêt à partir. Il manquait de fonds pour approvisionner sa cambuse en victuailles ? Qu'importe: il contacta une grande chaîne de distribution alimentaire qui le submergea de conserves de tout ordre. Il reçut tant de marchandise qu'il fut contraint de faire bénéficier ses amis de ses largesses pour ne pas couler dans le port. Bref, nous devînmes très vite d'excellents copains et nous devions par la suite voyager de conserve presque d'un port à l'autre jusqu'en Polynésie. Il me faudrait avoir une carte sous les yeux pour retrouver les noms de tous les petits ports et mouillages d'Espagne où nous fîmes escale.
En mer en solitaire, impossible de faire des photos de soi ; c'est
ici Julio, l'incorrigible alpiniste, qui pressa le déclic à l'occasion
d'une petite sortie en copains.
Je parvins bientôt à Algéciras puis à Gibraltar, où je me fourvoyai dans le port de commerce plutôt que de mouiller dans la sympathique darse des yachts. Je traversai enfin le détroit, un peu inquiet du trafic intense dont je coupais la route et également des gros remous provoqués par la rencontre de la Méditerranée avec l'océan. Je retrouvai Julio sur son 'Mistral' dans le plaisant bassin des yachts de Tanger. Nous étions mouillés face au yacht-club et il fallut nous servir de nos dinghies pour nous rendre à terre. Mon propre dinghy tenait plus du jouet d'enfant que de l'annexe. C'était une embarcation gonflable bien peu commode pour se rendre à terre sans être mouillé. Dans je ne sais plus quel port, je me trouvai pris un jour dans une nappe de mazout qui salopa complètement mon dinghy. J'eus la fâcheuse idée de vouloir faire disparaître le cambouis à coups de brosse de chiendent et de détergent : les taches restèrent et la toile perdit son imperméabilité. A compter de ce jour, je fus obligé de pomper mes boudins avant chaque mise à la mer.
Tanger fut pour moi une escale pleine d'imprévus. Je retrouvai les Capoulade ainsi que leur fille Régine, qui avait bien grandi entretemps. Nous, moi aussi bien que Julio, fûmes gentiment reçus par la famille et j'eus l'occasion de flirter avec leur fille, qui avait décidément le béguin pour moi. Peu avant le départ des Capoulade pour le Levant, ils nous firent rencontrer une famille de leurs amis, les Quitard. Le père, un français du Languedoc, occupait une fonction dans le port de Tanger. Sa femme. Christiane, s'occupait des enfants, dont deux sympathiques adolescents de 15-16 ans, une fille de 13 ou 14 ans et un ou deux garçons en plus bas âge. Nous fûmes adoptés par cette famille au complet, comme si nous étions deux enfants prodigues. Les enfants voyaient en nous d'audacieux aventuriers des mers (?) et nous admiraient sans réserve. Christiane, elle, était tombée follement amoureuse de votre serviteur. Je n'avais pourtant rien fait pour la séduire : j'étais aimable, sans plus. Il faut dire que j'étais plus jeune et décoratif que son pauvre mari. Bref, je fus chouchouté tout au long de mon escale, au-delà de mes souhaits. J'évitai cependant de succomber à ses avances: je trouvais la famille toute entière bien sympathique et je n'avais aucune envie de semer la zizanie en leur sein.
LA photo qui fit craquer Christiane...
Christiane, qui devenait exaspérante avec son assiduité et les cadeaux dont elle me comblait, réussit un jour à me coincer en tête à tête sur la plage du Yacht-Club. Elle dut ce jour gâcher plus de deux pellicules complètes en me tirant le portrait sous tous les angles. Je n'eus jamais l'occasion de voir ces photos. Je crois que nous restâmes près d'un mois à Tanger, chouchoutés à nous ôter l'envie de reprendre la mer. Il fallut presque supplier pour que ma folle de Christiane consente à me laisser repartir. Cette mère de famille s'était entichée de moi à tel point qu'elle eût largué son mari (ça, ça se conçoit encore) et ses enfants pour me suivre. Mon départ de Tanger fut un soulagement pour tout le monde : j'en avais marre d'être couvé par cette bonne femme. Ma navigation se poursuivit le long de la côte marocaine, toujours par sauts de puce, faute de pouvoir gouverner automatiquement. A ce stade de mon voyage, j'avais bien réussi à trouver un équilibre de voile qui me permettait de quitter la barre pendant de longs moments mais je ne pouvais me hasarder à longer une côte de nuit en dormant. Je fis une brève escale à Casablanca avant de repartir vers le sud et de m'arrêter à Safi. Safi fut une autre escale mémorable, pour diverses raisons. J'étais mouillé dans l'eau glacée du port, à côté du 'Yacht-Club', nom bien pompeux pour désigner un petit môle d'où les locaux mettaient leurs embarcations à la mer. Je me fis là-bas un bon copain et de nombreuses copines. Le copain, Alain Siauvaud, était le fils d'un 'armateur à la pêche'. Traduire que le papa était le propriétaire d'un sardinier. Depuis l'indépendance du pays, il avait tenté tant bien que mal de continuer la pêche avec un capitaine et un équipage marocain. Les tracasseries administratives finirent par le décourager et il choisit de rapatrier son bateau sur la France. Le départ devait se faire peu après que j'eusse moi-même quitté Safi. Alain, en attendant d'accompagner son père pour ce voyage, glandouillait dans le port et s'y faisait des amis. Je connus par lui une histoire qui vaut d'être contée :
Un couple de français en mal de publicité se chercha une action d'éclat qui les ferait distinguer par la presse. En évoquant je ne sais quels arguments fumeux, ils choisirent de prouver que les premiers navigateurs à coloniser les Caraïbes, ou peut-être bien l'Amérique toute entière, provenaient de la côte marocaine. Après tout, ça ou autre chose… Ces farfelus parvinrent à se faire 'sponsoriser' (Oh ! le beau mot !) par différentes sources. Ils réussirent même à obtenir l'appui du gouvernement marocain, lequel les autorisa à faire abattre les plus beaux cèdres nécessités par la construction de leur radeau. Les troncs furent acheminés à Safi (ces événements remontaient à un ou deux mois avant mon passage) et l'on construisit le fameux radeau. C'est à cette occasion que mon copain Alain fit connaissance de ces rigolos et les aida dans leur projet. Les preux aventuriers furent remorqués en pleine mer et furent laissés à leur sort et aux bons caprices des courants. Deux jours plus tard, plusieurs navires à l'écoute radio purent entendre un SOS en provenance du radeau: les navigateurs d'opérette demandaient de toute urgence à être arrachés à leur insupportable calvaire : ils souffraient du mal de mer !!! Ces ridicules pantins furent récupérés par un cargo et leur radeau fut laissé à la dérive. Il finit par s'échouer une semaine plus tard sur la côte de Mauritanie et son équipement dut faire le bonheur de ses riverains à la réputation bien établie de naufrageurs. Fin du pitoyable épisode. Je dis 'épisode' car ces deux crétins eurent l'occasion plus tard de faire à nouveau parler d'eux. J'eus l'occasion moi-même de rencontrer quelques-uns de ces anti-héros au fil de ma navigation. J'aurai l'occasion de parler plus loin de la suite des péripéties de ce couple de nuls.
Mon escale se prolongea à Safi au-delà de mes prévisions. J'étais reçu à bras ouverts par la petite communauté juive de Safi, dont les filles fréquentaient le yacht-club pendant leurs vacances scolaires d'été. Je découvris un monde inconnu, tout fait de gentillesse et de générosité. C'était l'époque de la Guerre des Six Jours. Autant dire que la communauté juive se tenait coite dans cette ambiance survoltée où les Arabes de tous pays attendaient l'inévitable chute de l'Etat sioniste. Il y avait des défilés de soutien aux frères musulmans de là-bas. Même le modéré Maroc se crut obligé de faire montre de solidarité en percevant un impôt de guerre destiné au soutien des frères arabes. Paradoxalement, même les juifs du Maroc y étaient assujettis ! Le soir, on écoutait clandestinement radio Tel-Aviv sur les ondes courtes pour suivre le déroulement de cette guerre éclair (la radio locale ne parlait que de victoire sur toute la ligne des alliés arabes). On avait l'impression de revivre un épisode de la dernière guerre mondiale, avec la famille collée au poste de TSF pour écouter 'Ici Londres'. Je fus invité de nombreuses fois à manger chez ces braves gens. Je goûtai le fameux repas du sabbat, préparé la veille (nix cuisine le jour du sabbat !). On m'offrit de l'inoubliable alcool de figue. Et surtout, on me couvrit de boîtes de conserves de sardines : plusieurs de ces familles israélites étaient propriétaires de conserveries de sardines. L'industrie première de Safi, comme celle des autres villes côtières de la région, était la sardine. La saison au moment de mon passage se révéla pauvre pour la pêche : les safiotes organisèrent une procession et sacrifièrent un ou deux veaux aux dieux de la mer, musulmans ou autres. Je ne compris pas vraiment comment ces cérémonies s'inscrivaient dans le cadre de la foi musulmane. Les mauvais résultats de la pêche n'empêchaient pas de voir des cargaisons entières de camions chargés de sardines passées à la teinture bleue : on marquait ainsi le poisson de deuxième qualité destiné à devenir farine pour le bétail et l'on empêchait ainsi son retour sur le marché d'alimentation humaine.
Le « Yacht Club » de Safi
Le minuscule Yacht-Club était décidément peu fréquenté. J'eus néanmoins comme voisin un français naviguant sur un dériveur lesté, plus petit encore que mon Kantreidi. Il habitait la Guyane et faisait pour la deuxième fois la traversée de l'Atlantique en solitaire. Il ne croyait pas au gouvernail automatique et restait donc d'innombrables heures à la barre de son voilier avant de carguer sa toile pour la nuit. Cela me parut une façon bien peu logique de naviguer… Il me proposa de le retrouver en Guyane où il finançait ses voyages en jouant les orpailleurs sur les fleuves. Je fus presque tenté mais je choisis de poursuivre comme prévu ma route vers les Canaries et les Antilles.
Le seul voilier local du club était un petit trimaran appartenant à un prof français enseignant à Safi. Un petit matin, je m'étonnai de ne pas voir le trimaran à son corps mort habituel. 'Ils ont fait une sortie bien matinale', me dis-je. Plus tard apparut un Génauzeau tout défait et affolé. 'Où est mon voilier ? Tu n'as pas vu mon voilier ? Il fallut se rendre à l'évidence : le bateau ne s'était pas évanoui tout seul ; il avait donc été volé. Nous grimpâmes sur le toit du clubhouse et, avec mes jumelles, nous ne fûmes pas longs à repérer la voile sur l'horizon. J'offris de partir à sa poursuite sur Kantreidi. Mon bateau était sans doute bien moins rapide qu'un trimaran mais, sous voile et moteur, nous avions de bonnes chances de le rejoindre tant que la brise ne forcissait pas. J'embarquai le prof, mon copain Alain et nous fîmes sus au vilain flibustier. Nous rejoignîmes le trimaran après trois ou quatre heures de poursuite. Un jeune arabe était à la barre, cafouillant avec le gréement, qu'il ne savait guère manœuvrer. Nous fûmes bientôt par son travers. 'Rends-toi, crapule ! Tu es pris !', lui hurlâmes-nous. Lui, impavide, continua sa route en nous regardant d'un air absent. Nous le couvrîmes de menaces et d'injures; rien n'y fit. Nous envisageâmes bien de transborder un commando d'attaque sur le trimaran mais la manœuvre était presque impossible sans casse dans la houle et d'ailleurs l'infâme nous fit comprendre par gestes qu'il foutrait le feu au bateau si nous tentions l'abordage. Que faire ? Je n'avais aucune arme à bord si ce n'est un fusil-harpon. Je tentai de l'intimider avec cette arme ridicule mais lui ne réagit pas. Je sortis sur le pont mon radio-gonio que je feignis d'utiliser comme un émetteur appelant à la rescousse toutes les forces armées du royaume. Je fis partir une ou deux fusées fumigènes qui finirent par attirer l'attention d'un sardinier rentrant sur Safi. Nous négociâmes avec ces pêcheurs qui, moyennant finance, convainquirent le pirate de se rendre (ils durent probablement lui promettre de partager la récompense promise par Génauzeau !) et le trimaran fut pris en remorque avec son capitaine d'un jour, en direction du port. Le type dut bien passer une nuit au poste avant d'être relâché. De mon côté, je m'étais fendu de nombreux précieux litres d'essence, de deux fusées et du prêt de mon bateau. Je fus remercié par de belles paroles et un jerrican d'essence, soit le tiers de ce que j'avais brûlé pour aider ce prof au grand cœur. Amen.
Il fallut bien penser au départ. Alain me demanda de pouvoir partir avec moi jusqu'aux Canaries. J'hésitai malgré notre bonne entente mais il me fut difficile de lui refuser ce plaisir. Il s'était mis en quatre, tout comme son père, pour m'être agréable et utile pendant mon séjour. Nous partîmes donc à deux en direction des îles Canaries.
La traversée se passa bien et nous aperçûmes bientôt la pointe nord de Fuerteventura dans la lumière du petit-matin. Ma carte marine indiquait un îlot à la configuration sympathique, juste entre Fuerteventura et Lanzarote. Nous approchâmes avec précaution de l'îlot quand un pêcheur nous indiqua un semblant de chenal menant à une petite crique protégée. Je m'inquiétai quand nous raclâmes le fond mais nous parvîmes à pénétrer dans le bassin. L'îlot, nommé Isla de Lobos, ne comptait comme loups que ceux de mer mais nous n'en vîmes pas pendant notre brève escale. L'île ne semblait habitée que par un européen qui projetait de construire un hôtel dans ce lieu désertique. Le poisson abondait dans les eaux de l'île mais nos pêches furent bien maigres : je ne fus jamais un bien fameux pêcheur. Revenus au bateau à marée basse (je n'avais même pas un instant songé à la marée !), nous eûmes la surprise de retrouver Kantreidi à moitié couché sur le flanc, faute d'eau sous sa quille. Nous passâmes une bien inconfortable nuit sur nos couchettes à l'assiette impossible et reprîmes bien vite la mer le lendemain. Une courte navigation nous amena au port de Lanzarote. J'avais, au cours de mes navigations au long cours, découvert maints endroits exotiques mais c'est Lanzarote, je pense, qui me procura le premier vrai sentiment de dépaysement depuis mon départ sur Kantreidi. Cette île presque désertique, partiellement recouverte d'un vrai désert de sable (avec même des chameaux, m'informa-t-on) donnait l'impression de se trouver dans la mer Rouge plutôt qu'à une nuit de navigation des relativement plus verdoyantes autres îles Canaries, plus à l'ouest. La bourgade de l'île montrait bien quelques taches de verdure mais sinon, ce n'était que sable et roches dans tous les tons. Ingénieux système de pompage éolien pour alimenter en eau de mer les bassins d'évaporation en terrasses, aménagés à flanc de colline : l'industrie du sel paraissait être la seule du coin. Nous étions seul voilier dans le port. Un correspondant de la presse locale nous aborda dans une bodega et me questionna sur mon voyage passé et à venir. Je ne sais à quel réseau appartenait ce 'journaliste' dans ce bled paumé mais les chemins de l'information sont insoupçonnables. Voyez plutôt : j'appris des mois plus tard que l'interview avait atteint les réseaux internationaux d'information. Mes propos furent joliment déformés et ils arrivèrent même aux oreilles des auditeurs radio en Suisse, affirmant que j'étais le premier navigateur à tenter en solitaire la traversée en yacht de l'Atlantique d'est en ouest. C'était bien entendu tout à fait fantaisiste: la traversée en voiliers de l'Atlantique, en solitaire ou non, n'était plus une nouveauté depuis bien longtemps! Alain, mon camarade, reprit bientôt l'avion en direction de Safi. Nous nous séparâmes bons amis mais je sentis qu'il était temps de nous quitter: j'avais déjà acquis une mentalité de solitaire et j'avais trop peu de souplesse pour tolérer longtemps les bévues d'un 'éléphant' à bord.
Je repartis bientôt pour Las Palmas, où m'attendaient courrier et Julio. Le temps que j'avais passé à Safi, Julio l'avait mis à profit à Las Palmas pour tomber follement amoureux d'une belle plante du coin. Je retrouvai avec plaisir mon compagnon. Il sortait d'une vilaine grippe qui l'avait immobilisé sur son bateau pendant une bonne semaine. Las Palmas était le tremplin de départ pour tous les aspirants à la traversée de l'Atlantique. Petits et grands bateaux se trouvaient là, qui à fignoler les derniers préparatifs de traversée, qui à se rassembler leur courage pour la traversée de la 'Grande Gouille'. Disons-le, la traversée d'un océan, fût-il clément comme l'Atlantique tropical, nécessite un minimum de courage pour le néophyte : la crainte de l'inconnu. Ajoutons que bien peu de bateaux étaient à l'époque dotés d'un émetteur de bord (trop cher et nécessitant une source électrique que beaucoup n'avaient pas). De plus, si j'avais moi l'expérience de ma formation d'officier de marine, nombreux étaient ceux qui maniaient à peine le sextant et étaient tout juste capables de faire une méridienne. Je dois conter ici la triste non-aventure d'un couple que je connus en Méditerranée, à Las Palmas, puis à la Martinique : Denis et sa femme Blanche étaient les heureux propriétaires d'un Tahiti-Ketch. Ce modèle de bateau peut paraître aujourd'hui d'une taille bien modeste mais à une époque où l'argent ne courait pas les rues, pour le propriétaire d'un cotre des Glénans - mon Kantreidi - ce ketch de dix mètres faisait figure de paquebot. Denis était le spécialiste incontesté de toute la littérature nautique. Il possédait et connaissait par cœur tous les classiques de la navigation à voile, depuis Slocum jusqu'à Tabarly et Moitessier. Un problème à résoudre ? il vous citait sans hésiter la réponse apportée par X ou Y dans des circonstances analogues. Il était absolument incollable ! Sa femme était un vrai dragon, une virago genre pisse-froid. Je parvins quand même à dérider une fois avec une gaudriole ce masque de réprobation. Denis ne devait pas beaucoup rire dans l'intimité ! Nous passâmes en leur compagnie et celle de Julio quelques bonnes soirées cependant. Denis était, je l'ai dit, un puits de connaissance quand il était question de références aux fameux marins et navigateurs. Nous comprîmes cependant à travers sa conversation que la navigation astronomique avait gardé pour lui tout son mystère. Oh! il se défendait bien de n'en rien comprendre mais quand on connaît soi-même la question à fond, on se rend bien vite compte des incertitudes de son interlocuteur. Peut-être était-il capable de faire une méridienne mais une droite de hauteur, certainement pas. Si j'avais alors osé forcer son orgueil, je l'aurais confondu dans son incompétence et je lui aurais proposé de lui enseigner la technique, rendue relativement simple, grâce aux tables précalculées établies par les Américains (nous n'étions pas encore à l'ère de la navigation par satellite !). Du temps de la Suisse-Atlantique, j'avais eu l'occasion d'enseigner la navigation astronomique à un camarade qui s'y intéressait : en quinze jours, il avait tout compris. Je n'eus pas le courage de mettre Denis au pied du mur et de lui proposer mon aide… J'aurais pu changer sa destinée si je l'avais fait. Je prends ici un peu d'avance dans mon récit pour conter la lamentable fin d'un beau rêve. Arrivé pourtant bien avant moi à Las Palmas, Denis retardait sous divers prétextes son départ pour la grande traversée. Je quittai les Canaries en laissant Denis et Blanche derrière moi. Un mois plus tard, alors que j'étais mouillé devant Fort-de-France, à la Martinique, j'entendis quelqu'un me héler du wharf qui se trouvait à quelque distance. C'était mon bon copain Denis, accompagné de son dragon. 'Heureux de vous revoir ! Vous avez fait une bonne traversée?', les hélais-je… 'C'est-à-dire qu'un Anglais établi à Las Palmas nous a fait une offre pour notre ketch que nous ne pouvions pas refuser… Avec l'argent de la vente, nous avons acheté un voilier plus petit et nous l'avons embarqué sur le pont d'un cargo en partance pour Trinidad. Voilà : notre nouveau bateau est amarré au yacht-club de Trinidad et nous avons pris l'avion jusqu'ici en espérant y retrouver les copains !' Lamentable fin pour un brave homme qui rêvait de taquiner un jour les récifs de 'l'Archipel Dangereux' (les Touamotous : Denis adorait se faire peur en utilisant cette appellation). Combien sont-ils, ces navigateurs de salon qui se sont dégonflés au seuil de la traversée? Le port de Las Palmas était plein de voiliers en partance. Parmi eux cependant se trouvaient plusieurs yachts dont on comprenait qu'ils avaient arrêté là leur voyage : coques maculées par le cambouis du port, tauds rapiécés donnant un air de tente bédouine à ces presque épaves. Les causes de ces interruptions de voyage sont multiples. La plus commune est sans doute la zizanie dans le couple ou l'équipage : les meilleurs copains à terre deviennent d'infâmes cons qu'on rêve de passer par-dessus bord. Il y a aussi la peur du grand bleu et de l'incompétence, comme ce fut le cas pour mes amis. Il y a également la passion pour la mer qui s'éteint tout d'un coup. On rêve d'un voilier, de la mer, d'îles lointaines, d'émotions fortes. Lorsqu'on on se trouve confronté à ces émotions fortes, il arrive que chez certains les yeux se dessillent : on commence à percevoir l'inconfort, la précarité et la futilité de cette chimère.
Je reprends ci-dessous le fil de mon récit.
Je restai bien un mois à Las Palmas, où je partageai mon temps entre les préparatifs du départ et les plaisirs de la vie à terre. Faute de pouvoir faire fonctionner correctement mon gouvernail automatique, je décidai d'installer des trinquettes jumelles, dans la bonne tradition des navigateurs qui m'avaient précédé. Je fis fabriquer un support de bômes de trinquettes en fer, raidi par des ridoirs, encastré sur la bitte d'amarrage. Ce système rudimentaire devait me permettre enfin de naviguer sans plus avoir à mettre la main à la barre en dehors des manœuvres.
Une quantité de courrier m'attendait à mon arrivée à Las Palmas, au Yacht-Club. Ce club ne différait guère des autres clubs espagnols : c'était un lieu guindé dont 'l'élite' aimait à se faire admirer dans ses plus beaux atours. Les aspirants tour-du-mondistes que nous étions pour la plupart ne répondaient guère aux critères d'élégance de ce rendez-vous de membres argentés. Nous étions plus souvent en short ou blue-jeans qu'en blazer. Conscient de son rôle de liaison du monde des yachtmen de tout poil, le club nous autorisait quand même à pénétrer par la porte de service pour y récupérer notre courrier en attente. Dans le tas de courrier qui m'attendait, une quantité impressionnante de lettres en provenance de ma folle de Tanger. Elle m'expliquait qu'elle avait des affaires à régler à Dakar, où son mari avait été en poste auparavant, et qu'elle se proposait de faire escale à Las Palmas en chemin pour me dire bonjour. Horreur ! Je me hâtai de répondre que j'étais occupé vingt heures par jour par les préparatifs de ma traversée et que je partais de toute façon dans les quarante-huit heures. Je réussis (ouf !) à la dissuader de ce projet. Je me demande bien comment elle avait présenté ce voyage à son pauvre mari !
L'ambiance de Las Palmas était bien sympa. Nous (quand je dis 'nous', je me réfère à moi et Julio, les inséparables) nous fîmes copains d'un jeune couple, Yves et Babette, voyageant avec leur fillette de trois ans sur un voilier de type 'Josuah', l' « Ophélie », une coque inspirée par Moitessier, leur idole. Yves s'était déjà offert un faux départ quelques années plus tôt : il était parti en solitaire sur un huit mètres et avait dû abandonner son bateau à la suite d'un incendie accidentel, non loin des Canaries. Récupéré in extremis par un cargo alors qu'il dérivait sur son embarcation de sauvetage, il avait été rapatrié sur la France où il avait remis le collier, économisé, bâti un nouveau bateau et s'était lancé à nouveau vers l'ouest, lesté cette fois de femme et bébé. Ce couple agréable devait compter par la suite dans le petit groupe de voiliers qui se retrouvèrent au gré des escales vers le Pacifique.
Las Palmas : dernières retouches avant la départ
Il fallut bien se décider à appareiller. Quand tout va bien en mer, on ne saurait être plus heureux que seul au milieu des éléments. Il faut admettre toutefois que les plaisirs de certaines escales rendent pénible la décision de renoncer au confort de l'eau plate d'un mouillage pour retrouver les paquets d'embruns qui rendent tout humide, le tangage et le roulis avec tous les inconvénients qui en découlent. Je mis le cap sur les îles du Cap Vert. Julio décida de rester encore un peu à Las Palmas: très dur de quitter sa dulcinée ! Nous nous donnâmes rendez-vous à la Barbade.
A peine vingt-quatre heures après mon départ, une dépression s'annonça dans ma zone. Ce fut mon premier vrai coup de gros temps où je dus me résoudre à me laisser dériver à la cape. La radio locale m'informa que plusieurs aéroports des Canaries étaient fermés en raison du mauvais temps. Je passai vingt-quatre heures environ dans ces conditions peu agréables. Je pus au moins constater que mon bateau était solide et supportait bien la mer. La tempête finit par se calmer et je ne fus pas long à apercevoir Sao Vincente, l'une des îles septentrionales du Cap Vert. Tous les marins vous le diront : les atterrissages se font rarement de jour ; le hasard ou la guigne, au choix, fait toujours en sorte qu'on approche de la côte à la nuit tombante ou en pleine nuit. Il est impensable d'approcher la terre sans visibilité ailleurs que vers les ports soigneusement balisés. Je me résolus à passer la nuit à la cape courante, avec mon réveille-matin qui me sortait de ma torpeur toutes les demi-heures. Je mouillai au petit matin dans l'anse qui servait de port à la petite île. Un môle ; une ou deux grosses barques à voile au mouillage qui chargeaient du bétail, dans des conditions impossibles. Je n'avais plus de dinghy digne de ce nom ; mon embarcation gonflable était devenue perméable au point de se dégonfler au fur et à mesure du pompage. Pour me rendre à terre, une seule solution : la nage. L'eau bleu cobalt était chaude et limpide: ce ne fut pas un calvaire. Le port ne consistait qu'en une ou deux misérables maisons de pisé. La population était noire d'ébène. Assez remarquablement, plusieurs de ces noirs avaient des yeux bleus. Une jeep s'approcha du môle, en provenance d'une hypothétique bourgade invisible de l'intérieur. Le conducteur était un vieux colon portugais. J'eus l'occasion pour la première fois de mettre en pratique mes rudiments de la langue, acquis lors de mon séjour estudiantin en Angleterre. Nous parvînmes à communiquer. Il m'offrit de m'emmener à la 'ville'. Nous embarquâmes sur sa jeep et suivîmes la piste cahoteuse qui y menait. L'île était essentiellement désertique. Seuls quelques ravins encaissés entre les plissements des collines semblaient parvenir à retenir suffisamment d'eau pour permettre un peu de végétation. Des cactus, quelques palmiers, des bananiers aussi. L'arrivée sur le village fut une transformation magique : le village, situé au fond d'un cirque, était traversé par une modeste rivière et la végétation était abondante, sinon luxuriante. Une vraie oasis ! Nous dégringolâmes les dernières centaines de mètres de chemin en lacets pour rejoindre l'agglomération. Le colon m'emmena à sa maison, visiblement l'une des plus riches de la bourgade, bien que modeste. Persiennes fermées pour s'abriter du soleil et de la poussière; pénombre intérieure qui donne une impression de fraîcheur ; petites servantes noires se bousculant aux portes pour me dévisager, gloussantes. On ne devait pas voir beaucoup d'étrangers dans le coin. Boissons, causette. Je fis part à mon hôte de mon intention d'acheter quelques fruits. Il ne me restait plus que des francs suisses et quelques pesetas espagnoles. La seule annexe bancaire eut pu, à la rigueur, me changer quelques dollars mais des pesetas… Le colon eut la gentillesse de m'offrir quelques livres de citrons et oranges. Merci, hospitalier colon dont j'ai oublié le nom. Le vieil homme me raccompagna vers mon mouillage, nanti de mes agrumes. J'étais tenté par l'envie de découvrir d'autres îles de l'archipel mais j'étais vraiment trop fauché. Je savais qu'un mandat m'attendait à la Martinique. Je résolus de continuer ma course vers l'ouest, vers les Antilles.
L'Atlantique des alizés est une vraie bénédiction pour les navigateurs. Tous le disent et ils ont bien raison. Ma traversée ne fut qu'une longue partie de plaisir, doucement ballotté par les flots. J'occupai mon temps à la lecture. Je me faisais, pour le plaisir aussi bien que pour me rassurer, cinq ou six étoiles au petit matin et au crépuscule, en plus de mes droites de hauteur de soleil durant le jour. Mon hameçon laissé à la traîne me ramena plus d'une fois daurades coryphènes, bonites et thons. Je connus l'excitation des premières grosses prises et le désespoir de ne pouvoir les manger tout entières à moi tout seul. Malgré la section de mon nylon, malgré un bas de ligne en acier, celui-ci fut coupé plus d'une fois par l'une ou l'autre bête. J'accrochai un jour une prise si grosse (je ne la vis pas : c'était la nuit) qu'elle sembla immobiliser le bateau dans sa course avant de casser la ligne. Dans la bonne tradition des traversées hauturières, je trouvai presque chaque matin des poissons volants échoués sur le pont, qui finirent en petit-déjeuner. Il me fallut une dizaine de jours pour apercevoir la Barbade, ma destination, s'élever au-dessus de l'horizon.
Je trouvai un mouillage abritant une bonne douzaine de voiliers, pratiquement tous ayant choisi comme moi choisi la Barbade comme première escale après la traversée de l'Atlantique. Je mouillai sur mon interminable chaîne d'ancre, ferlai mes voiles et hissai le pavillon jaune. J'attendis en vain l'arrivée des autorités. Je mourais d'envie d'une bière bien glacée et il y avait justement un bistrot, droit sur la plage de sable blanc. Je n'y tins plus ! Je sautai à la mer pour rejoindre la terre et ma bière. A peine avais-je entamé mon nectar que je vis la vedette de l'immigration se diriger vers Kantreidi : horreur, je n'avais strictement pas le droit de débarquer avant la visite des autorités ! Je filai rejoindre mon bord à la nage où ces messieurs en blanc m'attendaient. Je leur fis un récit pathétique de mon désir de boire une bière glacée après une traversée via l'épouvantable fournaise du pot-au-noir ! Ces messieurs étaient de bonne composition et j'avais le verbe facile. On passa sur mon incartade sans me faire de misères. A peine ces braves officiels partis, qu'aperçus-je, sinon le bateau de Julio, auparavant masqué par une autre coque. La distance était trop grande pour le héler et je n'avais pas de dinghy pour le rejoindre. Je choisis de changer de mouillage. Près de cent mètres de chaîne à remonter à la main (je n'avais pas de guindeau) m'achevèrent, après mon aller-retour à terre à la nage façon olympique, avec en plus ma bière glacée qui m'était restée sur l'estomac.
La Barbade me donna un avant-goût de ce qu'étaient les Antilles. Au commerce, j'avais bien fait une brève escale aux Antilles Néerlandaises mais j'avais à peine eu le temps de mettre le pied à terre. La Barbade n'avait que deux industries : la canne à sucre et le tourisme. Je découvris les plaisirs du 'ti rhum' quotidien. Je devins vite un expert dans les dosages et mes copains s'accordaient pour dire que le meilleur ti punch se buvait à bord de Kantreidi.
J'appareillai en même temps que Julio en direction de Bequia (prononcer: 'Bécoué'), la plus orientale des Grenadines, non loin de St-Vincent. Il n'existait pas à l'époque de 'Guide du Touriste-Navigateur'. En conséquence, nos points de chute se choisissaient en fonction des récits des autres marins passés avant nous et également en fonction de la sûreté et du confort des mouillages, tels que décrits par nos bouquins d'instructions nautiques. Sur la carte, Bequia offrait sous le vent une baie profonde, un mouillage idéal. Je pensai y trouver au plus un ou deux yachts. Le nombre de mâts dépassant des collines qui protégeaient la baie me détrompa : je n'étais visiblement pas le seul à avoir choisi l'endroit. La baie était envahie de yachts de toutes tailles, y compris les vingt mètres et plus qui pratiquaient le charter dans ces eaux. Je retrouvai Julio une fois de plus. Plongées et balades dans l'île occupèrent tout notre temps. Nous passâmes la nuit de Noël à Bequia. Il y avait un ou deux gros yachts qui avaient organisé des festivités de circonstance à leur bord. Nous ne fûmes pas invités et nous dûmes nous contenter d'improviser un réveillon avec nos moyens du bord, très limités. Je fus un peu déçu de constater que la fraternité entre yachts que nous avions rencontrés jusque là n'était plus de mise lorsqu'un trop gros nombre de voiliers se retrouvaient dans un même mouillage. Julio et moi découvrîmes les imprévus d'une végétation inconnue. La rive, par endroits, était bordée de beaux arbres couverts de petits fruits ressemblant à des pommes miniatures. Nous les goûtâmes, avec prudence heureusement: notre bouche et nos lèvres se transformèrent immédiatement en volcan. Ce n'est qu'une fois arrivés à la Martinique que nous apprîmes des détails sur ces fruits hautement toxiques, dont j'ai depuis découvert le nom : les manzanillas. On racontait même qu'il y avait danger à s'endormir à l'ombre de ces arbres: l'on risquait de ne plus se réveiller !
Parmi les navigateurs, un Allemand du nom de Klaus. Il avait façonné lui-même à la main toutes les pièces de son bateau, le 'Potbelly of Bequia', à partir d'arbres abattus dans l'île. Ce passionné d'échecs avait incrusté un damier en marqueterie à même le plancher de sa cabine.
Je partis bientôt en direction de la Martinique. La navigation entre les îles de cette région est particulière. On se trouve presque déventé sous le vent des terres jusqu'au moment où l'on se trouve dans les détroits séparant ces îles: l'alizé prend alors toute sa force dans ces goulets et contraint parfois à prendre des ris. La navigation au vent des îles eût été sans doute plus rapide dans l'alizé soutenu mais les côtes au vent ne comportent pratiquement pas de mouillages sûrs. Brève escale dans une crique de St-Vincent. Couple d'anglais survivant à bord de leur petit trimaran en vendant des T'shirts en tie-dye aux rares touristes. St-Vincent avait mauvaise presse auprès des navigateurs: on racontait des histoires d'annexes volées, voire de vols à bord des voiliers pendant la nuit. Nous fîmes une dernière escale sous le vent d'un petit village de St-Vincent: Petit-Bordel ! Nous ne sûmes résister de mettre pied à terre dans un endroit portant un si joli nom ! Le hameau ne comportait malheureusement pas de poste et nous n'eûmes pas l'occasion d'envoyer du courrier oblitéré au nom de ce village au toponyme si réjouissant.
Toujours de conserve avec Julio, nous poursuivîmes notre route vers Ste-Lucie. La radio nous informa de la formation d'un ouragan qui risquait bien de passer pas très loin. Les Antilles possèdent heureusement quelques admirables 'hurricane holes', nom donné aux bassins protégés de tous côtés par la terre, avec seul un étroit et profond chenal le reliant à la mer. Nous allâmes nous réfugier dans celui de Ste-Lucie, à quelques mille de la capitale, Castries. Nous n'avions pas grand chose à craindre dans ce presque lac au fond de vase d'une bonne tenue. Ce fut un coup presque pour rien: la dépression tropicale s'était déportée vers une région plus au nord. Nous reprîmes vite la mer. Je n'avais toujours pas de dinghy et je ne pouvais compter que sur Julio ou un autre voilier bénévole pour me rendre à terre. Cela commençait sérieusement à me peser et je me promis de me procurer coûte que coûte une annexe à La Martinique, toute proche.
J'arrivai à Fort de France en janvier 1969. Le mouillage des voiliers se situait juste devant le parc de la ville, la Savane. Je trouvai le courrier qui m'attendait, y compris une nouvelle lettre de Christiane de Tanger, laquelle m'expliquait que j'avais maintenant prouvé ce que je valais et qu'il n'était plus utile de poursuivre ma route : elle m'attendait les bras ouverts, les cuisses aussi certainement, à Tanger…
Grâce à une connaissance qu'avait faite ma mère lorsqu'elle revenait de Nouvelle-Zélande vers l'Europe sur le 'Calédonien', nous pûmes découvrir un peu plus de la Martinique et de la vie des béqués, nom donné aux colons blancs. Cet homme et sa famille possédaient d'étendues plantations de bananes, sur des kilomètres carrés. Famille de planteurs à l'ancienne. Maison coloniale, meubles cirés, dentelle et vaisselle fine. Je n'imaginais pas que des bananeraies puissent s'étendre sur de si grandes superficies. Il y avait largement de quoi se perdre dans ces interminables rangées de bananiers. L'ami nous emmena à l'autre bout de l'île et nous fit découvrir St-Pierre ou ce qu'il en restait. Je continuai à préparer les 'tis ponchs, toujours appréciés par moi-même et par les copains. Je découvris la cuisine antillaise: le blaff ainsi que les crabes de terre farcis.
Il fallut songer à nous procurer un dinghy. Le modeste pneumatique de Julio avait également rendu l'âme. Nous remontâmes avec nos bateaux la rivière du lieu et allâmes nous amarrer à flanc d'une barge, dans la zone industrielle de la ville. L'endroit manquait de charme mais nous étions au moins à quai, avec un espace où bricoler nos futures annexes. De plus, tout près se trouvaient un marchand de bois et une quincaillerie. Nous construisîmes deux petites annexes identiques, en contreplaqué, juste assez petites pour pouvoir se ranger entre le mât et le panneau d'écoutille avant. Nos improvisations étaient bien peu stables mais nous parvînmes à très vite les maîtriser. Il nous arriva par la suite de pouvoir embarquer à trois sur ces coquilles de noix ! Julio me quitta quelques jours pour faire l'ascension du Mont Pelé: sa passion de la montagne ne l'avait pas encore abandonné. Pour nous rendre en ville de notre chantier, nous devions traverser un quartier populaire de Fort-de-France qui avait bien mauvaise réputation. Les blancs y étaient les plus malvenus, fûmes-nous avertis. Avec nos gueules de va-nu-pieds désargentés et sans complexes, je dois dire que nous ne connûmes aucun incident lors de nos fréquents passages, de jour comme de nuit. Il est parfois assez facile de s'intégrer dans un environnement dit hostile. J'en avais déjà fait l'expérience dans le quartier porto-ricain de Chicago.
Nous retrouvâmes bientôt notre mouillage devant la place de la Savane. Le martiniquais-planteur nous offrit l'usage d'un bungalow que possédait la famille au bord de la mer, à l'Anse Mitan, un joli coin situé de l'autre côté de la vaste baie de Fort-de-France. Nous nous y rendîmes à plusieurs reprises pour pouvoir profiter du relatif confort terrestre qu'offrait ce modeste bungalow.
Comme raconté plus haut, je retrouvai donc Denis et Blanche sur le wharf de Fort-de-France après la lamentable fin de leur aventure. Je les invitai à bord où ils dormirent une ou deux nuits malgré l'exiguïté des lieux. Nous allâmes avec eux une nouvelle fois à l'Anse Mitan pour leur donner un aperçu de la Martinique. Les pauvres reprirent bientôt l'avion vers Trinidad où les attendait leur nouveau mouille-cul. J'eus des nouvelles de Denis des années plus tard: il finit par s'acheter une vieille goélette locale et fit un peu de charter à la sauvette.
Mon passage à la Martinique correspondit avec l'escale du 'Tahitien' arrivant du Pacifique, voguant en direction de la France. A bord se trouvait ma sœur Anne-Claude et ses enfants : après presque sept années passées en Nlle-Zélande, la famille rentrait en Europe. Le mari, Adolf, avait déjà rejoint l'Angleterre par avion, où l'attendait son nouveau boulot. J'obtins l'autorisation de monter à bord et j'eus l'occasion de faire la connaissance de mes neveux et de ma nièce. Je n'avais jusque là connu que l'aîné, Eymund, peu après sa naissance, en Allemagne.
J'eus donc l'occasion pour la première fois en plusieurs années de revoir ma sœur à l'occasion de cette escale. Ses enfants avaient entre un peu plus d'un an et huit ans : Anne-Claude ne dut pas trouver le temps de s'ennuyer à bord de son paquebot. Je ne devais plus revoir ma sœur et sa famille jusqu'au moment où j'écris ces lignes, quelques vingt-six ans plus tard. Le 'Tahitien' appareilla bientôt pour la France.
J'ai mentionné plus tôt les farceurs qui avaient bâti puis abandonné en mer leur radeau, à Safi, au Maroc. J'eus l'occasion d'entendre à nouveau parler d'eux par des yachties partis de Las Palmas un mois ou deux après moi : ce couple de rigolos apparut en effet donc à Las Palmas et se mit une nouvelle fois à la construction d'un radeau, en roseaux ce coup-ci. Ils allaient prouver au monde pantelant que c'était cette fois les Guanches, les habitants originaux des Canaries, qui avaient les premiers traversé l'Atlantique. On dit que le ridicule tue et l'on voudrait parfois que cela soit vrai : le radeau de ces deux crétins coula dans le port de Las Palmas avant même de pouvoir tâter de l'océan. Ce fut sans doute un dernier geste du Ciel pour épargner deux vies humaines.
Je retrouvai également à la Martinique Yves et Babette après leur traversée enrichissante, littéralement. Ce veinard d'Yves s'était trouvé les connections nécessaires et s'était vu charger par l'Institut Océanographique de faire des prélèvements d'eau de mer au cours de sa traversée. Il était libéralement payé pour la peine de remplir quotidiennement une fiole d'eau de mer, prendre sa température et expédier le tout à l'Institut, port payé par le destinataire. Ça, c'était une trouvaille que beaucoup lui envièrent ! Yves était copain d'un autre yachtie français ayant une relation travaillant chez 'Phosphatine', marque connue de bouillies pour bébés. Ce copain désargenté – nous étions nombreux dans son cas ! – s'était nourri à la Phosphatine depuis son épart de France et il ne pouvait plus voir sa bouillie en peinture ! Arrivé à la Martinique, il s'était trouvé un boulot qui lui permit de changer de régime alimentaire. Il fit cadeau de ses stocks de bouillie à qui les voulait. Yves en reçut tant qu'il la redistribua lui-même aux autres fauchés. Moi aussi bien que Julio carburâmes à la Phosphatine jusqu'à notre arrivée à Tahiti, un an plus tard. Autant dire que j'en vins également à détester cette bouillie, pourtant bien agréable au goût. Faisons justice à Phosphatine: c'est partiellement grâce à elle que j'atteignis Tahiti aussi pétant de santé !
Il fallut bien se décider à poursuivre la route. J'envisageai bien quelques autres escales sur le chemin de Panama mais j'étais avant tout impatient de connaître la Polynésie. Je mis le cap sur Colón, le port du canal de Panama, sur la côte caraïbe. La navigation dans les alizés se passa bien jusqu'au moment où j'arrivai au large de la côte sud-américaine. L'alizé prit une violence que je n'avais encore jamais rencontrée. Je courais avec la mer et il n'était par rare que les lames brisent sur l'arrière, au risque d'inonder mon carré. Les emmerdements arrivent toujours de nuit, c'est connu. Je fus réveillé alors que Kantreidi s'était mis en travers de la mer et avait chaviré sous le coup de boutoir de la lame qui l'avait frappé. Si le bateau ne fit pas le tour complet, le mât ne dut pas être loin de pointer verticalement vers le fond de la mer. Tant de choses se passent simultanément lorsqu'on chavire qu'il est impossible de condenser la description en quelques lignes. Les émotions, d'abord : Où suis-je ? Que se passe-t-il ?, suivi par : 'J'ai chaviré. C'est la fin des haricots !'. Le bateau, à moitié plein d'eau de mer, finit quand même par se redresser. On est trempé, on a froid, on a peur. S'amarrer par un bout' sur la filière pour aller rentrer les voiles. Tâtonnements dans un enfer d'écume blanche, de murs d'eau noire. Pont qui se dérobe sous les pieds. On finit tant bien que mal par rentrer les trinquettes jumelles. Drisses qui s'emmêlent, se coincent. Enervement ; fébrilité ; les dents qui claquent de froid. Filer une haussière à la mer ou prendre la cape courante ? J'opte pour la cape sous tourmentin et grand'voile au dernier ris : plus confortable, si l'on peut parler de confort dans ces conditions. Vider le bateau de son eau. Ma bonne pompe à diaphragme est inopérationnelle. Probable qu'une saloperie a obturé la crépine. L'eau jusqu'à mi-mollet, je vide la flotte avec mon seau hygiénique en la balançant sur le pont par la descente, en veillant à ne pas filer à la baille les divers objets qui flottent dans ce cloaque. J'assèche enfin les fonds. Le temps de prendre conscience que le boîtier du sextant s'est envolé et m'est atterri de coin sur le front lors du chavirage. Enfin le temps de ressentir la douleur. Mon éclairage électrique sur batterie ne fonctionne plus, bien entendu. Ma torche étanche est introuvable. Je parviens enfin à allumer mon petit falot tempête, celui que j'arbore la nuit sur le hauban pour éviter de me faire aborder. Je suis trempe; tout est trempe. Je parviens à trouver un sac de couchage à peu près sec dans son sac étanche. Je n'en peux plus. Je finis ma nuit comme un gisant frigorifié et perclus. Le petit matin se lève sur un spectacle désolant. La mer est toujours aussi forte mais ma dérive crée une zone de calme tout relatif et je n'embarque plus que rarement des paquets de mer. Essorage et 'séchage' approximatif sur le pont. Il n'y a heureusement pas de gros dégâts. La coque et le gréement sont intacts. Je mets comme je peux de l'ordre dans mon capharnaüm et je hisse bientôt les voiles à nouveau, cap vers Panama, heureusement plus très loin. La nuit suivante, un cargo me dépasse à petite distance. L'officier de quart tente d'établir un contact morse avec son Haldislamp. Je ne peux même pas lui répondre : ma torche ne marche plus. J'arrive enfin à Panama, Colón plutôt, de nuit une fois de plus. Les autorités se présentent le lendemain. Je remarque qu'ils ont un sursaut en voyant l'état de mon intérieur. Ils doivent se dire qu'il y a vraiment des masos chez les yachties ! Je file au bureau du canal pour m'inscrire. Le transit des yachts se fait en même temps que celui des cargos, dont nous partageons l'écluse. L'organisation est américaine, donc bien foutue. Même les petits yachts doivent avoir un pilote mais le prix de ses services est inclus dans le droit de passage, celui-ci étant calculé en fonction du tonnage du vaisseau. Autant dire que le transit ne me coûte presque rien. Il faut aussi un équipage de quatre hommes, plus un barreur. On peut louer les services d'employés du canal mais les yachts ont déjà pris l'habitude de s'entre aider et je trouve sans difficulté les quatre volontaires nécessaires. J'ai à mon bord deux superbes jumelles irlandaises, brunes aux yeux bleus. Elles nous attirent bon nombre de sifflements admiratifs pendant le transit. Julio est également du convoi. Il venait de rejoindre Colon, sans connaître mes déboires. Je connaissais déjà le canal pour l'avoir franchi à plusieurs reprises lorsque je naviguais au commerce. Ce fut nettement plus sympa sur un petit voilier. Avec l'autorisation du pilote, je me permis même de naviguer à la voile sur le lac de Gatún. Arrivée à Balboa. Mouillage sur une bouée du yacht-club, en plein courant, à une encablure du chenal de sortie. Merci monsieur le pilote ! J'eus ensuite l'occasion de jouer moi-même le rôle d'équipier pour d'autres yachts. On revenait à son point de départ par le train. Le train entre Colón et Balboa coûtait à l'époque 1 dollar !
Au commerce, j'avais bâillé d'envie quelques années plus tôt en observant les yachts mouillés à Balboa, prêts à s'élancer vers le Pacifique. Je faisais maintenant partie du club des veinards.
Pas question de se rendre à terre en dinghy : le courant était beaucoup trop fort. Il fallait héler le préposé du club, un gros noir, pour qu'il vienne nous chercher avec sa barcasse à moteur. Je me rendis vite compte que les membres du club lui filaient la pièce pour ce service et étaient en conséquence très vite servis. Mes maigres ressources ne me permettaient pas de telles largesses et je dus parfois attendre bien longtemps le bon vouloir de notre passeur. C'est la vie ! Je mis bientôt cap sur Taboga, une petite île en vue de Balboa. Malgré la faible distance, il fallut compter de nombreuses heures de navigation pour la rejoindre en raison du vent inexistant dans le coin. Le déplacement valut la peine cependant. L'île est ravissante. Belle plage de sable blanc. But de promenade pour les habitants de Panama, les fins de semaines. L'île comporte un petit village et un hôtel. Etrange cimetière sur une petite presqu'île accessible à pieds secs à marée basse: que des noms à consonance anglaise. Les décès remontent au même moment de la fin du dix-neuvième siècle. Une épidémie ? La mer alentour renferme d'importants vestiges de ferraille. On dirait par endroits une usine sous-marine désaffectée. Etrange.
Les eaux ont la réputation d'être riches en barracudas. J'allais quand même voir ce qui pouvait se pêcher au harpon dans le coin. L'eau n'était pas particulièrement limpide mais je remontai quand même quelques pièces honorables. C'est à Taboga que je remontai ma plus grosse prise à ce jour, un mérou. Ce fut le premier et le dernier que je pris jamais. Je ne sus trop que faire de cette grosse pièce. Même avec Julio - son Mistral était une fois encore voisin de mon voilier – nous ne pouvions espérer boulotter à deux ce gros poisson. Nous avions fait la connaissance de deux pêcheurs du dimanche d'origine espagnole, venus en vedette à Taboga pour une journée de pêche. Un brin de causette fut suivi par une invitation à déjeuner au restaurant de l'hôtel tout voisin, luxe tout à fait au-delà de nos bourses. Nous finîmes par faire cadeau de notre mérou à ces deux gars en échange de notre repas bien arrosé. Ils ne furent pas perdants au change et durent pouvoir frimer devant leur femme à leur retour. Deux déjeuners en échange d'un mérou d'une vingtaine de kilos peuvent paraître bien peu mais après tout, Caïn avait bien vendu son droit d'aînesse pour un plat de lentilles… L'île était fortement boisée et bien sauvage au sortir du village. Nous allâmes avec Julio faire notre provision de fruits, citrons vert et autres, sans trop nous demander si ces arbres fruitiers avaient des propriétaires. Nous fûmes bientôt rejoints par Yves et Babette sur leur Ophélie. Un soir où nous étions à leur bord, un grain se leva soudain, nous donnant des inquiétudes quant à la bonne tenue de nos ancres. Le mouillage n'offrait aucune protection et le fond était de mauvaise tenue. Je filai dare-dare retrouver Kantreidi sur mon minuscule youyou avec l'intention de mouiller une deuxième ancre. Plus de problème: même dans la mer formée, je maîtrisais maintenant l'assiette de mon esquif comme un chef. Il n'en allait pas de même pour les téméraires à vouloir s'en servir : ils chaviraient immanquablement dans les minutes qui suivaient. J'offris à Yves d'aller porter un bout' à la nage, de son bateau jusqu'à un corps mort, un peu plus loin. Plus moyen de servir du dinghy : la mer était devenue trop forte. Je me lançai dans l'eau noire avec palmes et atteins à grand peine le corps-mort avec mon filin. Ce n'est qu'une fois sorti de l'eau, hors d'haleine, que je pris conscience de ma témérité: il n'y avait pas que des barracudas dans ces eaux mais aussi des requins et ces derniers aiment chasser de nuit…
Je fis comme Julio plusieurs navettes entre Taboga et le yacht-club de Balboa. Cette courte navigation qui n'aurait du prendre que deux heures en fait nous prenait la journée entière. Le golfe de Panama n'est pas précisément réputé pour ses vents violents (le grain dont il est question fut une exception). Une fois le courrier ramassé et les provisions faites, nous retournions à notre agréable mouillage aux abords de l'île. Je profitai d'un passage à Balboa pour aller caréner : les œuvres mortes avaient bien besoin d'une couche d'anti-fouling. J'avais repéré de l'autre côté du chenal une barge en fer, amarrée à un petit quai, pratiquement dans la jungle. J'y amenai Kantreidi à marée haute et y amarrai mon bateau. Julio était bien sûr présent pour me donner un coup de main. Au jusant, la quille reposa bientôt sur le fond vaseux. Nous commençâmes les travaux habituels du carénage : grattage des bernicles et autres coquillages; séchage puis peinture. Une partie non négligeable de la quille restait enfouie dans la vase. Je creusai alentour pour en dégager le maximum afin de la nettoyer et la peindre. Je me trouvais sous la coque quand j'entendis un craquement : les trop légères amarres qui retenaient le cotre contre la barge avaient cédé et la coque s'abattit lentement sur moi ! L'envasement partiel de la quille ralentit heureusement le mouvement et j'eus tout juste le temps de me dégager. Je me fis cette fois-ci une vraie peur rétrospective, avec des visions de mon corps resté coincé entre vase et coque, alors que déjà remontait doucement la marée ! J'en fus quitte pour une belle émotion. Le bateau s'était couché en douceur sur le flanc et n'avait pas subi de dommage. A marée montante, je m'inquiétai un peu que la mer ne s'engouffre par le panneau de rouf mais Kantreidi retrouva son assiette sans problème. Nous quittâmes dès que possible ce sinistre endroit.
Il s'en passa des choses, à Taboga ! J'étais parti un jour en ballade dans l'île, avec Julio comme de bien entendu. Des hauteurs, nous pouvions observer la mer environnante et son intense trafic de navires de toutes tailles, s'approchant et s'éloignant du canal. Quelques navires mazoutaient à partir de barges d'approvisionnement, mouillés devant un îlot peu éloigné de Taboga. Mon attention fut attirée par les couleurs d'une cheminée : je crus reconnaître la croix de St-André rouge sur fond jaune, emblème de mon ex-compagnie. La distance ne permit pas une identification certaine mais je me hâtai de rejoindre mon bord et les jumelles confirmèrent ma supposition : je reconnus en effet le Bregaglia, l'un des navires sur lequel j'avais navigué. Impossible d'envisager rejoindre son bord en dinghy : la distance était trop importante. Je remontai l'ancre et m'approchai au moteur, tout excité. Je m'amarrai à la barge arrimée contre son flanc par un bout' et laissai filer Kantreidi sous le vent. J'eus tôt fait de grimper à bord. Je retrouvai avec plaisir quelques têtes connues : un chef steward, vieux génois sympathique et surtout, je retrouvai mon ancien commandant, celui sous les ordres duquel j'avais fait mes premières armes comme officier. Il me reçut comme le fils prodigue. Nous avions alors toujours communiqué en italien : je découvris que je n'étais plus capable de sortir un seul mot italien de ma bouche; l'espagnol avait pris le dessus. Curieux blocage de l'esprit. Nous finîmes par communiquer en français. Quand il fut temps de quitter le bord, le chef-steward me chargea les bras de victuailles. Je me souviens en particulier d'un gros salami qui me changea agréablement de mon régime de Phosphatine et des conserves que Julio partageait généreusement avec moi. Ses tonnes de conserves embarquées en Espagne commençaient à diminuer en quantité comme en variété. Comme toujours dans ces cas, Julio fut bien entendu de l'expédition.
Je fis à Taboga la connaissance d'un militaire américain venu faire du ski nautique avec ses copains sur un hors-bord. Il m'offrit de faire quelques tours, ce que j'acceptai avec plaisir. Alors qu'il me tractait, il rentra de plein fouet sur un corps-mort en ferraille ; sa coque se déchira et le bateau commença à couler. Il se dirigea vers la plage où il s'échoua juste à temps. Ce n'est qu'une fois que je les rejoignis à la nage en poussant mes skis que je compris la raison de cet échouage : la coque avait subi une importante déchirure le long de la quille. L'amérloque était désemparé. Je proposai de l'aider à faire une réparation temporaire qui lui permettrait de rentrer à Balboa pour effectuer un travail plus sérieux. J'amenai de mon bord mon précieux outillage et mon matériel de réparation. Ce fut finalement moi qui fis la totalité du boulot, en commençant par creuser dans le sable pour pouvoir travailler sous la coque. Je dus bien transpirer pendant deux ou trois heures pour mener à bien cette réparation de fortune. Je confiai au mec quelques-uns de mes outils, de l'étoupe et quelques autres bricoles, au cas où la réparation céderait pendant le trajet de retour. Grands remerciements; promesse de me laisser mon outillage au yacht-club de Balboa. C'était entendu: nos étions des frères, à la vie comme à la mort. On irait boire des pots ensemble lorsqu'on se reverrait !… je ne revis jamais plus mon Américain, pas plus que mon précieux outillage qui ne fut jamais déposé au club. Etre poire ou salaud ? la question parfois se pose…
Je fus contacté un jour au yacht-club par un autre américain qui possédait un petit voilier. Il me proposa de le convoyer en Floride, à Tampa je crois. J'étais fauché : la proposition me tenta. Je renonçai en fin de compte, pour diverses raisons: la saison des cyclones avait déjà commencé dans le golfe du Mexique. De plus, le bateau n'avait pas de gouvernail automatique. J'étais parvenu à m'en passer sur Kantreidi mais, sur un bateau inconnu… De plus, la somme offerte par le propriétaire n'était pas trop motivante. Je résolus de poursuivre mon voyage dans le Pacifique.
Encore une histoire d'anti-héros. J'étais amarré à mon corps-mort du yacht-club de Balboa quand, un matin, je remarquai une forte commotion dans le chenal : une flottille de petites vedettes accompagnait une sorte de pirogue vaguement polynésienne qui se dirigeait vers la haute mer. J'appris les détails plus tard au yacht-club : deux jeunes, américains je crois, se proposaient de rejoindre Hawaii à la voile - ou était-ce à l'aviron, je ne m'en souviens même plus - pour encore une fois justifier une théorie fumeuse de migration de populations. Les accompagnateurs étaient les journalistes qui faisaient crépiter leur flash et brûlaient de la pellicule à qui mieux mieux. Les deux piroguiers firent la une des journaux, paraît-il. Or trois jours plus tard, qui c'est-y que je vis rentrer penaudement, on a envie de dire « en traînant la patte », dans le chenal ? Ouais ! nos aventuriers de la veille ! Cette fois, pas de presse pour les accompagner… Il paraît, nous expliqua-t-on, que les vents contraires les avaient découragés. Ça, avec le recul de ma propre expérience, je veux bien l'admettre mais pourquoi vouloir à tout prix jouer les héros et faire la une des journaux ?
Julio et moi quittâmes Taboga en même temps et nous nous donnâmes rendez-vous aux îles des Perles, petit archipel dans la baie de Panama. Nous nous perdîmes vite de vue dans les airs erratiques qui tenaient lieu de vent dans cette région. Je me retrouvai en pleine nuit, mais avec la pleine lune, aux abords de l'île de notre rendez-vous. J'aperçus une tache sombre sur l'horizon argenté : c'était l'incontournable Julio ! Ce fut un hasard surprenant de se retrouver après dix-huit heurs de navigation – de dérive, plutôt - au même endroit, en même temps ! La mer était tellement calme que nous pûmes manœuvrer presque bord à bord pour faire la causette. Nous avions trouvé pénible la progression dans ces eaux où le vent ne faisait que de furtives et imprévisibles apparitions. Nous décidâmes de sauter l'escale prévue et de continuer notre route vers les Galápagos. Ciao !
Quitter cette maudite et vaste baie de Panama ne fut pas une mince affaire. Il y eut des journées pendant lesquelles je ne couvris guère plus que quelques dizaines de milles. Je dérivais plus que je naviguais. Il m'arriva de heurter des tortues, apparemment abondantes dans le coin. Je tentai bien, dès que j'entendais le choc, d'en tirer au harpon depuis le bord mais elles étaient rapides à plonger et à disparaître. Je me trouvai un matin dans un de ces calmes blancs, comme on en trouve peu. L'eau laiteuse se confond avec le ciel. Il n'y a plus d'horizon. Pas une ride sur la mer. On a l'impression d'être posé sur un miroir. Ça et là, des tortues dormant en surface. Chaleur torride. Je me douche sans cesse à l'eau de mer sur le pont. Je finis par n'y plus tenir : je me jette à l'eau retenu par un bout', après avoir cargué les voiles qui pendouillaient, lamentables et inutiles. Je me décidai à tenter la chasse à la tortue. Impossible bien sûr de manœuvrer sans un pet de vent. J'embarquai dans mon mini-youyou avec mon fusil-harpon. Les échecs se suivirent : les tortues m'entendaient approcher malgré mes subtils coups de rames. Je finis ainsi par m'éloigner de plusieurs encablures de Kantreidi. Je fus soudain assailli par la crainte : et si, tout d'un coup, le vent se levait ! Même voiles carguées, il n'était pas impossible que mon voilier dérive suffisamment vite pour que je ne puisse plus le rejoindre sur mon esquif. Je me hâtai de rejoindre le bord. Ce fut la dernière fois que je tentai de jouer les Captain Ahab. Paix aux tortues.
J'avais à bord deux compas de route, dont l'un à la tête de ma couchette. J'avais maintenant bien maîtrisé l'art de faire conserver le cap à Kantreidi, à l'aide d'une petite trinquette bordée à contre. Ça marchait à peu près. Deux bouts frappés sur la barre couraient jusqu'à ma couchette et me permettaient de rectifier le cap s'il y avait de petits écarts. J'eus enfin du vent; je me couchai alors que Kantreidi filait sagement ses quatre nœuds vers le sud-ouest. Eveil en pleine nuit ; les sommeils sont toujours entrecoupés. Le bateau file toujours: le gréement génère ses bruits habituels, rassurants. Je jette un coup d'œil au compas : horreur et consternation ! je file exactement en direction opposée de mon cap de la veille ! Le vent a tourné de 180 degrés pendant mon sommeil et le bateau, docile, a suivi sa course relative au vent. Imprécations: je monte sur le pont pour reprendre le bon cap, ajuster les manœuvres. A l'observation du lendemain, je constate que je me retrouve pratiquement au même point que la veille… Je réussis enfin à sortir de cette fichue baie. Le courant de Humbolt apporta un temps plus frais et les alizés soufflèrent enfin. J'arrivai bientôt en vue des Galápagos.
Tout le monde aujourd'hui a entendu parler de cet archipel hors du temps, hors du commun, avec sa faune particulière : tortues géantes, iguanes de mer et de terre, phoques et bêtes ailées en tout genre. Ce qui me frappa le plus à mon arrivée dans l'île de Chatham, ce fut la qualité de l'air, l'éclairage ambiant, très particulier. Bien qu'à cheval sur l'équateur, ces îles sont baignées par les eaux glaciales du Humbolt et la température est douce à terre. Mer cristalline : la plus pure vue à ce jour. Poissons tropicaux malgré la température de l'eau. Dur de rester immergé plus de dix minutes à la fois. Ces brèves baignades furent cependant suffisantes pour m'assurer du poisson frais au quotidien, tant il était abondant. Je retrouvai Julio, comme de juste, et bientôt Yves et Babette. Nous fîmes de bien belles ballades à l'intérieur de l'île. Les zones en altitude, souvent dans les nuages, sont verdoyantes alors que le littoral est un désert ponctué de géants figuiers de Barbarie et de palo santo, curieux arbre dépourvu de feuillage et dont l'écorce donne une agréable tisane rosée. Je fis la connaissance de quelques-uns des originaux du coin. Il y avait le reclus Suisse-Allemand qui me souda gracieusement une patte d'ancre qui avait pété au départ d'un mouillage. Je connus aussi la famille Angermeier, colons allemands de vieille date, dont la maison au bord des roches noires du littoral était le repaire d'iguanes de mer qui s'y promenaient librement. Les autorités de l'île faisaient un peu de misères aux yachties en exigeant maintes autorisations de ceci, certificat de cela, le tout dans le seul but de nous soutirer un peu plus d'argent. Je me débrouillai pour ne pas être inquiété malgré mon insolvabilité, ou peut-être même à cause d'elle ! Nous fîmes avec Julio la longue route jusqu'aux orangers, plantés de part et d'autre du chemin dans le temps par les forçats (l'île fut à une époque un lieu de déportation). Nous en ramenâmes de pleins sacs à voile, de ces succulentes oranges. Celles qui ne furent pas mangées fraîches devinrent concentré de jus et confitures. Ces conserves me durèrent jusqu'à Tahiti. Je profitai de l'eau douce d'une petite rivière pour laver mon linge et, pour la première fois depuis mon départ de France (!), mon sac de couchage molletonné. J'eus honte de voir l'eau noire qui s'en dégagea après le deuxième puis le troisième rinçage !… La petite rivière se transformait, un peu en amont, en un petit ruisseau. Nous pûmes cependant le remonter sur nos petits dinghies et nos débouchâmes sur un inattendu petit lac, entièrement circonscrit par l'épaisse jungle. Les habitants fabriquaient un excellent fromage de chèvre, petit luxe que je pus m'offrir de temps à autre. Je visitai bien entendu la station de recherche zoologique Darwin où un stagiaire suisse nous prodigua un cours sur l'évolution des tortues et sur d'autres sujets passionnants
Notre armada des trois voiliers, Kantreidi, Mistral et Ophélie, appareilla de conserve pour mettre le cap sur Barrington, une petite île à moins d'une journée de navigation de Chatham. L'anse où nous mouillâmes était un havre parfait, protégée de tous côtés. Nouveaux fonds marins, encore plus limpides qu'à Chatham. Colonie de phoques sur l'une des petites plages, à l'embouchure de la baie. Il fallait passer non loin d'eux lorsqu'on se rendait dans l'île. Si les petits phoques sont très joueurs, il n'en va pas de même pour les vieux mâles moustachus qui gardent le troupeau. Nous n'étions guère rassurés quand ils se dandinaient en notre direction en grognant lorsque nous approchions de trop près. Dans l'eau même, les petits venaient jouer sans crainte avec nous mais on avait toujours un sursaut quand un museau venait de frotter contre votre dos. Nous fîmes dans cette crique des pêches miraculeuses. A vous dégoûter d'être bon pêcheur ! A terre, sur le promontoire fermant la crique à la haute mer, l'on trouvait de mignonnes tourterelles, si peu farouches que l'on pouvait s'en approcher à un mètre. Nous décidâmes avec Julio d'en attraper quelques-unes pour varier notre menu. Nous confectionnâmes des lance-pierres avec des dames de nage (qui donc y aurait songé ?!) et des lanières de chambre à air. Nos premiers essais furent lamentables mais finîmes quand même par tirer quelques infortunées, qui firent notre régal. Quand, à notre retour à Chatham, nous contâmes aux Angermeier notre chasse, le vieux nous bondit presque à la gorge: nous nous étions attaqués à une variété de tourterelles rarissimes, présente sur la seule île de Barrington ! Dire que nous eûmes honte serait en dessous de la vérité. Nous fûmes pivoines de confusion et jurâmes de ne plus toucher à une plume ou à un poil de la faune locale.
Pour en revenir à notre escale de Barrington, nous ne nous bornâmes pas seulement à en manger les tourterelles et le poisson : nous fîmes de longues ballades dans ce pays de la soif. L'île ne renfermait guère autre chose que ces cactées géantes. Nous tombâmes sur plusieurs iguanes de terre, inoffensifs en dépit de leur gueule de monstre préhistorique. Nous décidâmes de savoir quel était leur goût. On nous avait bien dit que seuls les iguanes de mer étaient vraiment comestibles mais ceux-ci, bien qu'abondants sur les roches du rivage, étaient insaisissables: ces iguanes se précipitaient dans la mer à la moindre alerte. Nous attrapâmes sans peine un iguane terrestre. Leur déplacement est lent et, quand ils sont menacés, ils courent se cacher la tête sous les rocailles mais avec le reste du corps bien en vue. Le coup de l'autruche, quoi, qui se croit hors de danger parce qu'elle ne le voit plus. Nous eûmes tôt fait de dépecer la bête puis tentâmes de la griller sur un feu de bois. Même cuite, cette viande fut impossible à manger. Du vrai caoutchouc ! Absolument impossible à mastiquer et à déglutir. Nous emmenâmes notre viande avec nous et, de retour au bateau, j'entrepris de la faire cuire dans ma cocotte-minute. Une heure, puis deux heures de cuisson ne parvinrent pas à attendrir cette carne. Mon iguane devait bien être bi-centenaire !
Ce fut au retour d'une de nos excursions dans l'île que nous fûmes attaqués par un aigle : nous étions en train de descendre un ravin escarpé quand un de ces rapaces se mit à tournoyer au-dessus de nos têtes, nous nous questionnâmes sur ses intentions. Nous étions quand même un peu trop gros pour être enlevés dans ses serres ! Il ne tarda pas à faire des piqués qui le faisaient passer à quelques dizaines de centimètres de nos têtes. Nous commençâmes à nous inquiéter. L'explication de ce comportement agressif s'imposa rapidement à notre esprit. L'aigle devait avoir dans son aire proche quelque oisillon. Nous choisîmes de ne pas vérifier cette hypothèse et nous rebroussâmes chemin pour trouver une autre voie de retour vers la mer.
Je repartis peu après escale à Chatham en direction de Floreana. Quel joli nom ! (toutes les îles Galápagos portent des noms donnés aussi bien par les Anglais que par les Espagnols. Je me sers indifféremment ici d'un l'un ou l'autre nom). Si certains noms d'îles font rêver, c'est bien le cas de celui-ci. Une navigation par tout petit vent me permit d'atteindre l'île avant la nuit tombée. Les courants sont forts dans cet archipel et l'on ne compte plus le nombre d'histoires de marins qui se sont trouvés dépalés à tel point de ne plus apercevoir la terre au petit jour.
Floreana, l'île de tous les mystères. La presse parla en son temps de cette baronne qui y disparut sans laisser de traces. On soupçonna la famille Witmer d'avoir assassiné la vieille originale pour ses sous. Enfin, cette île, avec ses quelques habitants, était marquée du signe de la suspicion et du mystère. Nous, je parle bien entendu de moi et Julio une fois de plus, fûmes pourtant bien reçus par la vieille Mme Witmer dans sa petite pension bien allemande, bien nette. Elle nous fit servir du vin d'orange de sa confection ainsi que des gâteaux. Apparition furtive d'une femme aux traits sans finesse: sa fille, nous dit-elle, sans plus. Il y avait également un homme au visage de brute, voire de demeuré, aperçu au détour d'un sentier: le fils. Il n'y avait pas à dire, cette famille dégageait une odeur de soufre… ou n'était-ce que le fruit de notre imagination ?
Nous quittâmes le village (sans nous faire empoisonner, ha!ha!ha!) et rejoignîmes la célèbre 'Post-Office Bay'. Pas un seul navigateur, je pense, n'aurait manqué de s'arrêter en ce lieu. Un tonnelet fiché sur un pilier de bois dans cet endroit absolument désert. Dans le passé, les chasseurs de baleine et autres navigateurs se servirent de ce tonnelet - ou de son ancêtre - qui pour y déposer leur courrier, qui pour prendre celui des autres sur le chemin de retour vers les contrées civilisées. Le tonneau n'était guère plus qu'un symbole lorsque je passai mais il était de tradition que les yachts clouent sur le poteau une planchette portant le nom du bateau et leur date de passage. Les nouveaux arrivés prenaient la place des anciennes planchettes déjà tombées en poussière. Nous fîmes à nouveau des pêches miraculeuses, à l'aide de nos trémails cette fois. De centaines de sardines ou assimilées vinrent se prendre dans les mailles de ce redoutable filet à triple épaisseur. Malheureusement, de ravissants oiseaux aquatiques ressemblant à des pingouins vinrent se servir sous l'eau et se prirent eux aussi dans les mailles. Nous renonçâmes à ce genre de pêche après que l'une des victimes ne put être ramenée à temps à la surface. Nous salâmes ce poisson avec notre gros sel, récolté à proximité. Cette pêche constitua une partie importante de mon ravitaillement lors de ma traversée jusqu'aux Marquises. Nous fîmes également la connaissance d'un couple d'Anglais qui possédaient un fusil de chasse à bord. Nous l'accompagnâmes une ou deux fois à la chasse aux chèvres et aux bœufs sauvages mais nous nous montrâmes aussi piètres tireurs les uns que les autres. L'Anglais partit une nouvelle fois avec un gars du coin et ramena enfin un bœuf dont il partagea la viande entre nous. Cette viande fut également salée pour un usage futur. Sur place, nous préférions nous gaver de poisson frais et de langouste. Ce fut à Post-Office que je découvris les premières. Elles étaient non seulement abondantes mais aussi d'une taille phénoménale. Nous en mangeâmes à nous en dégoûter… Rétrospectivement, j'admire mon inconscience lors de mes pêches : je passais les mains dans chaque anfractuosité, à la recherche de langoustes planquées dont les antennes n'apparaissaient pas toujours à la vue. J'aurais pu me faire bouffer la main plus d'une fois par une murène ou autre… Quand on a faim, n'est-ce pas…
L'archipel des Galápagos renfermait bien d'autres îles attrayantes mais il n'eût pas suffi d'une vie s'il avait fallu toutes les explorer. Je décidai de rejoindre les îles Marquises. Mes fonds étaient au plus bas. Il ne me restait virtuellement plus un sou en poche. Ce fut également cet argument qui me poussa à rejoindre la Polynésie sans plus tarder. J'en vins quand même à emprunter vingt dollars à mon copain Yves, de quoi m'acheter un peu de farine et de sucre avant le départ. Je quittai les copains pour une nouvelle longue traversée, celle du Pacifique.
Cette navigation fut sans doute la plus agréable de tout mon voyage. Conditions idéales dans un alizé régulier : je n'eus pratiquement plus à toucher mes écoutes et ma barre jusqu'à mon arrivée à Taiohae. Ce furent des journées de sérénité. J'étais réveillé le matin par le soleil qui, passant par la descente, venait me balayer le visage. Journées oisives faites de lecture et d'airs de flûte douce. Mon ravitaillement était calculé au plus juste. J'avais utilisé les gobelets en papier, laissés par mon pilote de Panama, pour partager mon stock de sucre en petites rations quotidiennes. Si je sucrais trop mon thé du matin, il ne me restait plus qu'à boire mon thé de quatre heures au naturel. Le thé même devint un luxe que je n'eus plus le bonheur de savourer avec autant de délice par la suite. C'était pourtant une lavasse: le sachet de thé restait dans la bouilloire jusqu'au moment où l'eau n'en tirait plus aucune saveur, plus aucune couleur. Mon régal : des galettes de farine avec de la confiture de coings, mes dernières conserves. L'ordinaire : poisson ou bœuf salé et riz. Ce régime d'ascète joint à un rythme de vie exceptionnel eut pendant un temps une curieuse conséquence : je m'éveillais le matin avec une clarté d'esprit jamais connue auparavant. Je percevais les 'choses' avec une telle netteté que je fus, lors de ces moments exceptionnels, absolument convaincu de pouvoir résoudre n'importe quel problème sans difficulté. Sentiment bien difficile à décrire : l'extase, peut-être ? Une sensation que peut-être ressentent les drogués ? Cet état d'extra-lucidité, si l'on peut le nommer ainsi, dura une demi-heure chaque matin au réveil, le temps de deux ou trois semaines.
Ma Phosphatine avait commencé à tourner quand j'arrivai en vue des Marquises. Comme pour me rappeler une nouvelle fois qu'il était le maître, l'océan ne me fit plus souffler qu'une toute petite brise dans laquelle je me traînai tout au long des derniers milles vers Nuku Hiva. Pour accroître mon anxiété d'arriver, je découvris que mon réservoir d'eau douce, un réservoir à mazout de camion reconverti (malgré x rinçages, l'eau conserva toujours un petit relent de mazout !) était percé: la presque totalité de ce qui me restait d'eau douce était partie dans les fonds. Il était vraiment temps d'arriver !
L'île de Nuku Hiva m'apparut enfin dans sa sauvagerie de falaises noires et de pics découpés. J'entrai enfin en rade de Taiohae, après trente jours d'une mémorable traversée. Julio était déjà là, arrivé quelques jours avant moi : son Mistral était plus léger et plus rapide que Kantreidi, surtout par petits airs. Retrouvailles: échange de récits de la traversée; bouffe avec enfin quelques fruit frais. Les gendarmes de l'île me remirent une lettre de mon père. Je n'avais plus écrit à mes parents depuis Panama et les pauvres s'inquiétaient de mon sort. Je leur expédiai la longue tartine composée au fil du voyage. Par chance, le 'Calédonien' était en rade et il repartit le jour même vers la métropole avec mon courrier.
Découverte de l'ambiance marquisienne. Les habitants sont sympas mais plutôt réservés, pas très portés sur la causette. Peu liants, disons-le. Nous faisons la connaissance d'un jeune français qui traîne ses savates dans le coin. Il s'est mis en ménage avec une Marquisienne plutôt moche et habite une cahute qu'il a baptisée sa 'maison de cowboy'. Nous allons une ou deux fois faire une bouffe chez lui. Il a réussi à plaire à M. l'Administrateur des Ils Marquises, un fonctionnaire cordialement haï par la population locale comme française. Celui-ci lui a offert un poste de secrétaire-factotum. Je le retrouve un jour à la Résidence, en train de taper à la machine sur une chaise, accroupi sur le sol ! Grâce à cette connaissance, Jean Seaucourt si je me souviens bien, nous avons accès à d'intéressantes cartes d'Etat-major couvrant Nuku Hiva ainsi que les autres îles de l'archipel. Jean en fauche une ou deux à notre intention et c'est ainsi que nous aurons plus tard l'idée de rendre visite à l'île d'Eiao. Mais n'anticipons pas.
Le dinghy de Julio saute presque sur le sable de Taiohae. Des travaux de dynamitage étaient en cours près du wharf et les ouvriers avaient oublié de faire évacuer les environs. Pour une fois, l'Administrateur se montra fair-play et fit réparer l'annexe de Julio par ses services du génie civil.
L'île est merveilleuse, c'est entendu, comme les plages de la baie. Cela dit, il faut compter avec les 'nonos'. Qui n'a pas connu les nonos n'a pas connu la misère ! Ces insectes sont de la taille d'une tête d'épingle et pénètrent au travers des moustiquaires les plus fines. Ils sont noirs et abondants partout dans l'île. Ils sont blancs et abondants partout sur le littoral, plages comme rochers. Ils piquent ; ils irritent : ils rendent fou. Nous nous étonnions de ne voir personne fréquenter la seule plage de sable blanc, devant la Résidence de l'Administrateur. Nous eûmes tôt fait de comprendre : les nonos nous fondirent dessus à peine eûmes-nous posé notre postère sur le sable. Nous ne mîmes pas trois minutes à déguerpir ! Comment se protéger? les locaux s'enduisent de monoï. Nous nous habillions de la tête aux pieds lors des randonnées dans les vallons mais ce fut bien pénible de crapahuter ainsi emmitouflés dans la touffeur tropicale.
Nous nous rendîmes bientôt dans la baie d'Hakahui, à quelques milles à l'ouest de Taiohae. Petite baie enfermée entre les montagnes escarpées. Bien que protégés de la mer, nos bateaux subirent plus d'une fois les violentes risées descendues en trombe par les vallées. Ces phénomènes étaient de faible durée heureusement et le fond était de bonne tenue. Nous ramenâmes dans nos filets de nombreux petits requins-marteau, lesquels causèrent de gros dégâts et des sacs de nœuds dans nos trémails. A terre, nous chassâmes les tupas, ces gros crabes terrestres vivant dans leurs galeries creusées dans la boue. Les Antillais les connaissent sous le nom de touloulous et s'en font un régal. Nous les préparâmes à notre façon et ce ne fut pas mauvais, ma foi ! Julio rentra d'une de ces expéditions plus couvert que d'habitude de piqûres de nonos. Il les supportait moins bien que moi. Il fit cette fois une allergie qui lui boursoufla le visage et doubla le volume de ses bras. Nous fûmes inquiets. Sa fièvre baissa au matin et nous choisîmes de ne plus mettre pied à terre dans cette baie infestée. Nous appareillâmes bientôt chacun sur notre voilier en direction d'Eiao. Cet îlot et son jumeau Matutu sont les terres les plus septentrionales de l'archipel, en fait, de la Polynésie entière. Quelques vingt-quatre heures de navigation me permirent d'atteindre le seul mouillage possible de l'île. Je contournai l'île par l'est alors que j'aperçus Julio la contournant par l'ouest. Je le vis à la jumelle s'introduire dans l'étroite baie bordée de noires falaises. Au moment où j'embouchai la baie à mon tour, je vis Julio sur son dinghy, venu me rejoindre à la rame. Il m'avertit que le mouillage n'était pas terrible, avec un fond rocailleux, de piètre tenue. Il embarqua sur Kantreidi et amarra son annexe à la traîne. La mer était forte: une lame brisa sur l'annexe et la remplit à moitié d'eau. Je me trouvai soudain nanti d'une encombrante ancre flottante, fort malvenue et n'aidant en rien la manœuvre. Nous louvoyâmes avec peine pour pénétrer dans l'étroite crique, avec des risées qui nous tombaient dessus de tous côtés. Je parvins, malgré mon encombrant youyou à moitié immergé à la traîne, à mouiller à proximité du Mistral de Julio. C'était pourtant vrai que le mouillage était peu engageant. L'île tombait en sombres falaises sur les deux côtés de la petite baie et la houle s'y brisait avec fracas dans des geysers d'écume. Le fond de l'anse comportait une étroite plage de sable noir, au pied d'une ravine boisée, mais tout à l'entour était fait de grosses roches de basalte noir. Les risées qui se succédaient faisaient valser nos bateaux autour de leur ancre, leur donnant une bonne gîte avant qu'ils ne se retrouvent dans le lit du vent. Nous décidâmes de rester en dépit des conditions. La première nuit fut sinistre. En plus du vacarme de la mer qui brisait et des risées qui s'amenaient en sifflant, nous étions également gratifiés de bêlements de moutons, comme appelant au secours, en péril sur quelque étroite corniche de la falaise. Quelle nuit ! L'endroit nous parut un peu moins rébarbatif au petit jour et, après tout, puisque nos ancres avaient tenu… Nous allâmes découvrir Eiao. Aborder la petite plage ne fut pas une mince affaire. La mer brisait de façon respectable et nous chavirâmes l'un comme l'autre dans nos annexes de poche avant d'atteindre le sable, le cul dans l'eau. Il fallut récupérer nos avirons perdus, arrachés à nos mains dans le ressac. L'île d'Eiao n'est pas totalement inconnue des Français. Elle eut les honneurs de la presse vers 1962 quand un journaliste de la radio française, Georges de Caunes, décida de faire parler de lui. Il allait passer une année entière en naufragé solitaire sur une île déserte et, par voie de radio, il tiendrait en haleine ses pantelants auditeurs lors de ses rendez-vous quotidiens. Les auditeurs vivraient par sa voix les affres et les conflits intérieurs du Naufragé. L'île choisie fut Eiao. De Caunes ne débarqua pas vraiment comme un naufragé démuni : il apportait avec lui vivres, radio, armes et lecture. Il se fit de plus construire un petit bungalow sommaire, à proximité du seul point possible de débarquement : notre plage. Je crois qu'il supporta son calvaire quelque quatre mois avant de déclarer forfait. On raconte qu'il développa une sorte de paranoïa qui lui faisait craindre de s'éloigner de son abri, de crainte de ce casser un os au cours d'une randonnée et de se retrouver seul, perdu, loin de son émetteur, au pied d'un précipice, condamné à mourir de faim, de soif et de douleur. Il paraît qu'il finit par ne plus quitter son bungalow. Il fut récupéré quelques quatre mois plus tard, amaigri, et son aventure se conclût de cette manière peu glorieuse. Il n'y a pas qu'en mer que l'on rencontre des anti-héros !
Qui croit aux rêves prémonitoires ? Des années plus tard, j'habitais alors Moorea, je fis un rêve qui me transporta sur mon île d'Eiao. Mon île était plantée de plusieurs grands bâtiments de béton et dans la petite baie était mouillé un navire de la Marine Nationale. Or, peu après – je reviens ici dans le monde réel - la Marine s'installa effectivement à Eiao en vue d'étudier si l'île était propice aux expériences nucléaires souterraines ! Les tests furent négatifs et la Marine se retira…
La bicoque du journaliste était toujours là, au bord du ruisseau qui donnait sur la plage. Sur la plage même, deux jeunes cocotiers bienvenus nous fournirent d'agréables boissons fraîches au retour de nos excursions: encore fallut-il les escalader… Le ravin où coulait le petit cours d'eau remontait jusqu'à un petit bassin au pied d'une cascade. Endroit idéal où se dessaler et faire notre lessive. Si le ravin était boisé, le reste du vallon remontant en pente raide vers le plateau ne comportait que peu d'arbres. Pas de buissons ni de brousse: les moutons les avaient entièrement broutés. On parle volontiers des dégâts causés par les chèvres; les moutons qui peuplent l'île n'hésitent pas à s'attaquer aux arbustes de toutes sortes lorsqu'ils n'ont plus d'herbe sous le museau.
Une ébauche de chemin remontait en lacets vers les hauts de l'île mais la piste était effondrée en maints endroits et il fallait se hisser parfois se hisser de roche en roche pour progresser. La partie haute de l'île se tassait en un long plateau relativement peu boisé, d'où partaient de nombreux autres vallons dévalant vers divers points du littoral. On pouvait apercevoir ça et là de petits troupeaux de moutons broutant le peu de végétation basse qui restait. Au cours de nos ballades dans l'île, nous rencontrâmes une faune assez variée, toute sauvage ou redevenue telle. J'aperçus un âne, des cochons noirs, et même un petit chat haret. D'habitants, point, bien que l'île et été un temps habitée. Il subsistait quelques traces d'habitations mais tout ce qui pouvait pourrir avait disparu. Il paraît que l'île servit un temps de pénitencier et l'on pouvait voir non loin de la plage une sorte de blockhaus qui aurait pu servir de cellule. Nous avions toute l'île pour nous. C'est un beau sentiment de coiffer une île, de pouvoir se retourner de tous côtés en se disant : c'est à moi. Il n'y a ici ni Autorités, ni propriétaires grincheux qui puissent gâcher ma journée en m'empêchant d'agir à ma guise. Souverain d'un jour ! Nous avions tous deux vécu de viande puis de poisson salé au cours de la traversée du Pacifique. Un peu de viande fraîche s'imposait. Nous décidâmes de nous faire chasseurs. Les moutons étaient là mais nous n'avions pas d'arme. Qu'importe, nous les attraperions à la course, avec des ruses d'Indiens. Il nous fallut quelques jours pour perfectionner notre technique d'encerclement (sic !) des victimes désignées. Nous approchions en tapinois, en rampant comme des pros de la guérilla, sous le vent des petits groupes de bêtes, comme c'est recommandé dans tous les traités du bon chasseur de fauves. Arrivés à une dizaine de mètres, nous bondissions en mouvement enveloppant (resic !) vers notre proie. Beaucoup de bêtes furent plus rapides que nous et nous tinrent hors d'haleine à plusieurs reprises mais nous finîmes quand même par rencontrer quelques succès. Ce fut dur d'achever ces pauvres agneaux aux yeux implorants mais que voulez-vous, nous avions faim ! Scène biblique avec Julio qui redescend vers le rivage chargé de son mouton en travers des épaules.
Nous aurions bien voulu pouvoir nous payer aussi un cochon sauvage. Malheureusement, ces bêtes nous décelaient bien vite à notre bruit et filaient sans plus nous attendre. De plus, un cochon adulte attaqué peut devenir dangereux. Que faire ? Une de nos sorties nous fit un jour déboucher au-dessus d'une petite cascade asséchée. A son pied dormait un gros cochon noir, profitant de la relative fraîcheur du sol humide. Nous nous retirâmes sans bruit pour décider d'une tactique. Lui sauter dessus à mains nues ? nous n'osâmes pas… Je repartis au galop vers notre plage, embarquai sur mon annexe, franchis les brisants sans, pour une fois, chavirer et je rejoignis mon bord où se trouvait mon fusil-harpon. C'était un instrument à air comprimé, relativement peu précis mais puissant. Je repartis en sens inverse à toute vitesse pour rejoindre Julio qui faisait le guet à proximité de notre proie, caché dans une anfractuosité de rocher. J'armai le fusil et m'approchai à découvert, silencieusement : le cochon dormait toujours. Je lui décochai ma flèche d'une distance de deux mètres environ et courus me réfugier à l'abri des rochers : je ne savais pas comment allait réagir cet animal blessé, tiré un peu au hasard. Ma flèche ne le tua pas mais elle lui déboîta le fémur. Le cochon tenta bien de quitter son vallon encaissé mais n'y parvint pas: sa patte inutile ne lui permettait plus d'escalader la rocaille. Nous achevâmes cette pauvre bête en la lapidant. Elle ne bougea bientôt plus. Nous l'emmenâmes au bord du ruisseau pour la dépecer et la débiter. Nous tentâmes de tanner sa peau mais la puanteur nous dissuada de l'emmener à bord. Cette pauvre victime nous assura de la viande fraîche pendant deux jours. Il fallut saler le reste. Nous fîmes lors d'une nouvelle sortie une autre rencontre avec la gent porcine. Ce fut cette fois une truie suivie de ses marcassins. Nous nous trouvions à l'autre bout de l'île, dans un paysage lunaire de rocaille. Nous suivions une étroite corniche qui suivait le flanc d'une profonde ravine quand je me trouvai nez à nez avec cette famille, à un détour de rocher. Je fus aussi surpris que la truie mais ce dut être moi qui eus le plus peur. Je criai à Julio resté en arrière de rebrousser chemin et de se débrouiller pour libérer la corniche. Cette truie nous eût certainement attaqués pour protéger ses petits.
Pour la sauvagerie du site, nous étions servis. Le paysage de l'île était d'une manière générale lugubre et noir. De la végétation, certes, mais pas de luxuriance. Nous débouchâmes un jour, au terme d'une pénible descente le long d'un torrent asséché, dans une crique presque fermée à la mer, toute ronde. La houle s'engouffrait dans l'étroit goulet avant de briser sur les roches de basalte, luisantes. A donner le frisson.
Nous revenions de notre énième excursion dans l'île quand nous fîmes halte au bord du plateau, avant de dégringoler le vallon menant à notre plage. Nous pûmes observer nos bateaux en contrebas, au milieu de la crique frangée d'écume. Mais… que voyait-on qui semblait faire une ronde autour des deux voiliers ? C'était d'énormes raies manta ! Cinq ou six de ces créatures semblaient prendre plaisir à tourner en ronde interminable autour des yachts. Nous fûmes quand même un peu inquiets. Que voulaient-elles à nos bateaux ? Nous rejoignîmes la rive sans plus tarder, mîmes nos embarcations à l'eau et rejoignîmes notre bord. Il était temps : par jeu ou je ne sais quelle autre raison, l'une de ces gigantesques raies s'était pris le museau dans la chaîne d'ancre, entre les deux 'ramasse-miettes' qui leur servent à ramener la nourriture vers leur gueule. Mon bateau se déplaçait rapidement sur son erre, avec des mouvements désordonnés. Un bateau de quatre tonnes ! La raie finit par se dégager. Nous décidâmes, par mesure de sécurité, de passer un cordage entre nos deux voiliers. Ainsi, si ces bêtes parvenaient à faire déraper l'une de nos ancres, l'autre empêcherait d'aller se fracasser sur la falaise, bien proche. Bien nous en prit ! Nous venions de mener à bien l'opération quand ce fut au tour du Mistral de Julio de commencer sa sarabande d'auto tamponneuse. ! Sa coque de polyester, beaucoup plus légère que celle de Kantreidi, se déplaçait en conséquence avec encore plus de vitalité. Ce cirque inquiétant finit quand même par cesser. Personne ne put nous éclairer par la suite sur l'étrange comportement de ces impressionnantes raies manta. Nous eûmes l'occasion d'en revoir par la suite dans la baie mais jamais en si grand nombre. Ce fut probablement l'une d'elles qui me fit chavirer un jour où je me rendais à terre avec mon annexe. Au moment de franchir les brisants, mon aviron me fut arraché de la main. Je fus pris par le travers et chavirai, comme de juste. Je n'eus pas le temps de voir la coupable mais ce fut probablement encore un coup de la raie manta. Il était bien difficile de franchir les brisants sans encombre.
C'était encore plus difficile quand nos dinghies étaient chargés de touques d'eau douce, que nous allions chercher à la cascade. Il nous arriva également plus d'une fois de réduire à néant nos efforts de toilette corporelle à l'eau douce: nous finissions souvent roulés dans le ressac, le youyou sur la tête et les avirons dieu sait où ! Tout était à recommencer. Je décidai un soir de passer une nuit à terre, dans la cahute de De Caunes. Julio préféra rester à son bord et il fut bien inspiré. Outre le fait d'être bouffé toute la nuit par les moustiques, je fus tenu en éveil par les bêlements des moutons et les grognements des cochons sauvages ou je ne sais quelles autres bêtes.
Il fallut bien quitter cette île, sauvage à l'extrême, mais combien passionnante. Nous reprîmes la route de Taiohae. J'allai chez Maurice, le bistrot-épicerie du village. Il existait un second commerçant, chinois, qui devait par la suite devenir mon parent par alliance mais ça, je ne le savais pas ! Maurice, un demi néo-zélandais, était un peu le yacht-club du coin. Je le trouvai dans son bistrot: 'Salut Maurice, j'ai besoin de quelques victuailles pour mon départ' – 'Passe donc à côté. Tu mettras tout ce dont tu as besoin sur le comptoir. Appelle-moi quand tu as fini'. Je me souviens encore de l'air ahuri de Maurice quand il vint me compter ma marchandise ! Je dus acheter en tout et pour tout trois kilos de sucre et cinq kilos de riz. C'était tout ce que mes trois sous restants me permettaient de m'offrir !
Je quittai Nuku Hiva en même temps que Julio et nous nous donnâmes rendez-vous à Ahe, un des atolls des Tuamotu (Touamotous, si l'on préfère).
J'anticipai avec plaisir, mais avec un peu d'anxiété aussi, la navigation dans ces Tuamotu, « l'Archipel Dangereux » des anciens navigateurs. Les histoires d'échouage sur les récifs de ces îles basses ne manquent pas. Le courant d'ouest peut varier en force et dépaler les navires de leur course de manière insoupçonnée. Je rencontrai le beau temps et j'eus l'occasion de faire de bonnes observations astronomiques qui me permirent de ma rassurer sur ma position. Un autre hasard des Tuamotu, ce sont les passes, là où elles existent. Certains atolls en possèdent de larges, relativement faciles à franchir. D'autres n'en ont que de tortueuses et étroites, avec un courant qui peut atteindre huit nœuds. J'approchai de la passe d'Ahe avec circonspection. C'était marée descendante et le courant sortant formait d'impressionnants remous à la rencontre de l'océan. Je mis mon moteur en marche et, avec l'appui des voiles, je pénétrai à contre-courant. Sinon, il eût fallu attendre l'étale et la renverse : cela m'eût amené à la nuit. Je progressai comme une limace dans ce courant qui défilait à toute vitesse sous ma quille. Je finis quand même par atteindre le lagon. A l'autre bout : le village. Belle navigation entre les patates de corail constellant ce beau lagon. Julio était au rendez-vous, arrivé le matin même.
Les Tuamotu sont très différentes des austères Marquises. Le paysage n'est que douceur aux yeux et le lagon… Je fus ébloui ! Nous nous familiarisâmes avec notre nouvel environnement et ses habitants. Nous ne fûmes pas longs à sympathiser avec deux Paumotus, Uravini et… j'ai oublié le nom de son copain. Nous les suivîmes presque chaque jour à la pêche aux nacres. Nous n'avions pas l'entraînement de ces gars mais nous contribuâmes de façon non négligeable à la récolte quotidienne. Bien que nous nous joignions à la pêche que par plaisir, cela sembla susciter des jalousies de la part de quelques villageois qui virent d'un mauvais œil les récoltes plus importantes que les leurs ramenées sur le kau d'Uravini. Le kau est l'embarcation type des Tuamotu.
La pêche des nacres était un plaisir mais ce n'était certainement pas une promenade. Départ au petit-matin, après une collation de 'ipo' (espèce de pain local) accompagné d'une tranche de papaye. Nous partions à la recherche d'une patate à l'air prometteur. Prière (indispensable !) et au bain. Les nacres de belle taille se faisaient déjà rares à l'époque. Il fallait aller les chercher à dix mètres de fond, et parfois beaucoup plus encore. Nos Paumotus descendaient parfois lestés de fer pour descendre à vingt-cinq mètres et plus. Il nous fallut apprendre à arracher les nacres à leur roche; il fallut s'habituer à la présence des requins; il fallut s'habituer au froid: la fatigue de trois heures de plongée plus rend frileux. Les dernières plongées de la matinée étaient bien pénibles. Nous vécûmes pendant un mois la vie des Paumotus. Je me posai la question de savoir si je pourrais ainsi vivre la vie d'insouciance et de sains plaisirs des insulaires pendant longtemps. Je crois que j'aurais été dégoûté de mon paradis après une année de cette existence: les Tuamotu ne sont pas faites pour tout le monde. Les quelques jeunes du village nous enseignèrent comment faire de 'l'eau de cochon'. C'est une sorte de bière essentiellement faite de sucre, de levure de boulanger et d'eau de coco. Comme le processus de fermentation dégageait une odeur facilement identifiable, les gars du coin se servirent de nos yachts pour jouer les bouilleurs de cru. L'eau de cochon n'était sans doute pas un régal mais, sevrés d'alcool comme nous l'étions depuis si longtemps, nous la trouvâmes à notre goût, tout comme les autochtones. Le village était 'sec' de par la volonté de son 'tavana' (chef) et les rares goélettes de passage n'étaient autorisées à vendre ni bière ni vin lors des escales. Cela n'empêcha pas le tavana de me demander un jour si je ne pouvais pas lui céder un peu de rhum ' pour frictionner sur ses rhumatismes' ! je n'avais pas une goutte d'alcool à bord et ne pus pas lui donner ce petit plaisir.
Il fallut s'arracher une fois encore à ce paradis tranquille. Je me crus autorisé à emprunter à mon copain Uravini quelques kilos de riz et de sucre pour pouvoir arriver vivant à Tahiti. Je lui avais après tout pêché assez de kilos de nacres. Il me les céda avec gentillesse. Julio choisit de rester encore quelques jours sur l'île.
J'avais fait une seule escale en Polynésie quelques années plus tôt, du temps où je naviguais au commerce. Nous avions chargé du phosphate à Makatea sur le Bregaglia. Je savais que l'exploitation du phosphate était une chose du passé: le gisement était épuisé. Je décidai néanmoins de faire une escale commémorative sur cette île. Makatea est une curiosité géologique dans son genre. C'est la seule île 'haute' des Tuamotu, dont les atolls ne dépassent généralement pas deux ou trois mètres au-dessus du niveau de l'océan. Makatea s'est hissée au-dessus du niveau de la mer et forme un plateau entouré de falaises et d'une étroite bande côtière. J'arrivai sous le vent de l'île au petit matin. L'impressionnant pont roulant suspendu qui acheminait le phosphate jusqu'aux cales des navires était toujours en place, rouillé et effondré par endroits. Les gigantesques tonnes d'amarrage étaient également toujours là. Leur corps-mort est immergé par des centaines de mètres de fond. Les abords de l'île sont très accores et il n'est pas question de pouvoir mouiller une ancre. J'eus toutes les peines du monde à capeler une aussière sur l'énorme croc de la tonne prévue pour les cargos: le croc était tellement haut au-dessus de l'eau que je dus me jucher sur le balcon pour y parvenir. Je me contentai ensuite de laisser filer Kantreidi sous le vent et le courant. Je me rendis à terre en dinghy. Le petit bassin creusé à la dynamite dans le récif frangeant était toujours praticable, malgré la barre à franchir. L'île dut bien compter mille habitants du temps de l'exploitation. Il en restait maintenant soixante-neuf exactement (chiffre donné par le Tavana). La plate-forme à crémaillère était toujours en place elle aussi, au bas de la falaise, mais elle ne fonctionnait plus. Il fallut se taper la grimpette le long des rails pour atteindre le plateau. J'eus vite fait de rencontrer le tavana. Il occupait la plus belle maison de l'île, au bord de la falaise surplombant le port ; c'était l'ancienne résidence de Monsieur l'Ingénieur en Chef. J'arrivai un dimanche et l'on me convia à participer au culte. Le nombre réduit d'habitants n'empêchait pas qu'il y eut deux services distincts : catholique et protestant. Je retournai à bord pour revêtir ma plus belle chemise blanche : les longs mois d'humidité au fond de son coffre ne l'avaient pas rajeunie : elle tirait franchement sur le jaune. Enfin, je n'allai pas assister à la grand'messe de Notre Dame ! Les paroissiens protestants n'étaient pas bien nombreux. Ils consistaient en la famille du tavana (pour info, 'tavana' vient de 'governor' en anglais), essentiellement. On m'installa sur le podium, entre les diacres, face à la foule d'une douzaine de fidèles… Makatea fut la seule île de Polynésie à posséder un train. Le réseau de chemin de fer à voie étroite acheminait le phosphate des sites d'extraction vers la zone de traitement. Il ne restait qu'une locomotive opérationnelle lors de mon passage et le Tavana conservait seul le privilège de s'en servir. La loco et son petit wagon n'étaient utilisés que le dimanche pour promener les habitants. Seule une petite partie de l'ancien réseau était encore utilisable ; le reste avait pourri ou avait été envahi par la brousse. Après le départ de la plupart des habitants de l'île la nature avait très vite repris ses droits. Les maisons du village fantôme étaient envahies par toute sorte de végétation. Certains arbres avaient même laissé pousser leurs branches au travers des fenêtres des bungalows. J'entrai par curiosité dans l'une de ces bâtisses ouvertes à tous les vents. Je tombai par hasard sur ce qui dut être le laboratoire de la Compagnie des Phosphates. Des rangées de fioles étaient encore sagement alignées le long d'étagères empoussiérées. Ces fioles contenaient les échantillons du phosphate embarqué sur chaque navire. L'étiquette indiquait le nom du navire et la date de chargement. Je fus agréablement charmé et surpris de retrouver celle portant le nom du navire, le Bregaglia, sur lequel j'avais fait escale à Makatea quelques ans plus tôt.
Le tavana m'avait avertit que le poisson de l'île était 'taero' (empoisonné, donnant la gratte). Je me gardai en conséquence de pêcher sur le platier (l'île n'a bien entendu pas de lagon). Or j'avisai tôt un matin une silhouette sur le récif, en train de pêcher au harpon à main dans le brisant des lames. Je m'approchai et reconnus mon tavana. « Ne m'avait-tu pas dit que le poisson était empoisonné ? »… « Oui, mais pas d'ici », et il pointa du doigt vers un endroit imaginaire du récif, « à là ! » en désignant un autre point imprécis du platier ! Je ne connaissais pas encore les particularités de ce poisson empoisonné. Telle espèce l'était presque toujours, quel que soit le lieu, d'autres pouvaient être consommés sans danger ici alors qu'il était empoisonné dix mètres plus loin. Le tavana me fit cadeau de plusieurs belles pièces que je n'osai pas refuser. Rentré à bord, je les balançai discrètement à la mer : je n'avais pas envie de prendre des risques.
Quand le vent ne soufflait pas, le courant ramenait Kantreidi vers son énorme tonne, je ne sais pourquoi. Une attirance mutuelle, quoi ! Je décidai de m'amarrer sur la tonne par l'arrière et filai par l'avant une longueur de cordage jusqu'à une seconde tonnée mouillée tout près du récif. Une nuit, le vent se leva. Je vérifiai une fois encore que les emmerdes nous tombent dessus toujours quand il fait noir. La mer se creusa et commença à briser sur mon arrière, bien bas sur l'eau. J'aurais bien voulu passer mon amarre au vent de l'arrière à l'étrave mais mon seul long cordage était relié à la deuxième tonne, éloignée de plus de soixante mètres. Larguer la tonne au vent et rentrer à toute vitesse le mou du cordage de celle sous le vent ? Je me serais trouvé bien trop près du récif. Je passai une infernale nuit, tremblant que mon amarre ne rompe, pompant mes fonds envahis par la mer qui brisait et s'infiltrait par mon cockpit. Quelle nuit ! Je compris qu'il était temps de quitter ce mouillage précaire. Je profitai d'une accalmie pour m'échapper. Je n'eus même pas l'occasion de redescendre à terre pour remercier le tavana de son accueil. Je me promis de lui écrire de Tahiti.
J'arrivai en vue des sommets de Tahiti. Il faisait nuit quand je me retrouvai dans la passe de Moorea. Ne connaissant pas le port, je choisis de passer la nuit à la cape et ce n'est qu'au petit matin que j'entrai en rade de Papeete.
Tahiti fut un tournant important dans ma vie, qui devait prendre une toute autre orientation.
L'arrivée à Papeete ; pas un poil de graisse en trop.
Il était temps que je me remplume !
Mon arrivée dans le port de Papeete marqua la fin de mes années de marin
TOME II
LES ANNEES TAHITIENNES (1969-1992)
Personne ne prétendra jamais que Papeete fut une belle ville. Mettons qu'il lui restait lors de mon arrivée un petit cachet, avec certaines rues encore bordées de maisons coloniales. Le front de mer était en tous cas plus accueillant qu'aujourd'hui. Là où se dresse aujourd'hui 'La Clé à Molette', autrement dit le monument commémoratif de De Gaulle, se trouvait une placette vaguement herbue, plantée de grands arbres. Ce fut mon point d'amarrage pendant plusieurs mois. Je rencontrai à Papeete plusieurs yachts rencontrés au fil du voyage : Papeete était une escale incontournable. Julio me rejoignit bientôt, ainsi qu'Yves et Babette. Il se trouvait dans le port d'autres navigateurs plus illustres : de Kersauzon, Moitessier et Tabarly. Un quotidien du lieu, la Dépêche, eut la bonne idée de nous inviter dans un bon restaurant des hauteurs de Pamatai et son édition du lendemain put titrer : « Le Congrès des Solitaires ». Nous fûmes, avec Julio et un autre ami, Henri Cordovero, solitaire lui aussi, acceptés dans le club des 'Grands'. La soirée fut mémorable, en partie grâce à la verve de Kersauzon, qui était déjà un fameux boute-en-train à l'époque.
J'étais financièrement à sec. Plus un sou. J'avais même dû emprunter quelques francs aux amis pour pouvoir acheter des timbres afin de pouvoir affranchir une lettre destinée à mes parents. En tant qu'étranger, je n'avais pas vraiment le droit de travailler en Polynésie mais je ne me posai pas trop de questions. Grâce à une connaissance qui avait un ami qui…bref, je me présentai peu après chez Paulette Viénot, propriétaire et directrice de l'agence de voyage 'Tahiti Nui'. Je fus agréé. Je dus, après deux ans d'oisiveté, réapprendre la contrainte des horaires. Ce fut pénible. Je fus affecté par Paulette au service des groupes. Je m'occupais pendant les heures de bureau à organiser le séjour des dits groupes pendant leur passage à Tahiti et dans nos îles. Je suis bien prompt à parler de 'nos' îles. Paulette n'attendit en effet pas bien longtemps pour me mettre dans le bain. Après guère plus de deux semaines, je fus chargé occasionnellement de jouer les guides lors de tours de l'île. J'eus tout juste le temps de potasser quelques livres sur l'histoire de Tahiti, de mémoriser deux ou trois dates et, après un seul tour en qualité d'observateur, je fus lâché au milieu d'un groupe de quarante américains dans leur car. Heureusement que les Américains sont de braves toutous : je leur remplis la tête de mille inventions de mon cru concernant la Polynésie et ses habitants: je ne connaissais guère plus qu'eux concernant Tahiti. Le tour prévoyait une halte dans la propriété de Paulette Viénot, sur la plage de Punaauia. Punch d'accueil ; ooh et aah d'admiration devant la beauté du panorama (c'était en vérité un très beau site, sur la meilleure plage de l'île). Une vieille touriste me mit sous le nez une fleur ramassée sur le sol un instant plus tôt. « How do you call this flower ?", me demanda-t-elle. Intéressée…"It's called a 'taina', Madam, répondis-je au hasard, citant un nom que je savais être celui d'une fleur du coin. Quelques mètres plus loin, une autre bonne femme, tenant dans sa main une fleur identique, posa la même question au guide chevronné que j'accompagnais en qualité de stagiaire. « It's a 'purau' flower, a variety of hibiscus », informa-t-il correctement la dame. Les deux mémères se retrouvèrent face à face peu après, chacune tenant dans sa main sa fleur de purau. Je pus, d'une prudente distance, assister au débat concernant le nom correct de la fleur. Chacune tint bon : n'avaient-elles pas reçu j'information directement de la bouche de leur guide, indubitablement qualifié ?
Je ne fus pas longtemps en Polynésie avant d'attraper la dengue du siècle. Grâce à la gentillesse de Pauline et Michel Jacques, un couple sino-français dont j'avais fait la connaissance via des amis communs, je n'eus pas à agoniser dans le confort incertain de Kantreidi. Ce couple me reçut chez eux et ils me soignèrent comme un frère. Je leur en suis encore reconnaissant ici.
Mes nouvelles obligations professionnelles ne me laissèrent plus beaucoup de temps pour mes amis navigateurs. Tous étaient arrivés pourtant, au fil des semaines. Je pus rembourser avec mon premier salaire mon lourd emprunt de 20$ à mon copain Yves. Je vécus des horaires déments : huit heures de bureau, occasionnellement coupées de tours de l'île pendant lesquels j'officiais désormais comme guide reconnu d'utilité publique. Le soir ou la nuit, j'eus à réceptionner les groupes arrivants et à accompagner les partants à l'aéroport. Je me souviens des innombrables nuits où je me levai pour aller, avec mon car et mon chauffeur, réceptionner mon lot de touristes sur Air New Zealand. « Ia ora Na ! », colliers de fleurs et tout le binz. Le trajet à pied entre Kantreidi et le bureau devant lequel m'attendait mon car me faisait passer devant le 'Quinn's'. Le « Quinn's Tahitian Hut » fut jusqu'à sa démolition dans les années soixante-dix l'endroit où l'on s'amusait, dansait, buvait et se bagarrait. Je ne fus pas une seule fois pris à parti ou insulté par des tahitiens saouls lors de ces occasions. Les temps ont bien changé depuis !
Mon salaire n'était pas bien gros mais Paulette fut assez prompte à m'augmenter. Je dois dire que je le méritais au vu des horaires impossibles que le travail m'imposait. Paulette me répétait souvent: ' Venez sur ma plage à Punaauia quand vous voulez !'. Je n'eus pas une seule fois l'occasion de profiter de ces invitations. La saison des pluies 69-70 fut particulièrement arrosée. Je me rendis le plus souvent en ciré au bureau. Mon bateau était devenu un nid humide où plus rien ne séchait. Je mangeai le plus souvent sur le pouce dans les gargotes du coin et il ne me restait plus grand chose de mon salaire en fin de mois.
Mes années de solitariat avaient été chastes ou presque, faute d'occasions. Je commençai à me ré-intéresser à la gent féminine une fois arrivé à Tahiti. Je fis la cour à Pauline, qui travaillait comme moi à Tahiti Nui. Jusqu'au jour où je remarquai une nouvelle tête chinoise, presque cachée derrière son bureau par l'escalier en colimaçon qui menait à l'étage, où je travaillais. Je fis sa connaissance. La nouvelle venue s'appelait Anne-Marie, était réservée, sinon timide et elle était fraîche et jolie. J'eus l'occasion de l'inviter à déjeuner, toujours chaperonnée par une ou deux collègues de bureau. Elle me plaisait bien, cette petite. Je commençai à lui faire la cour.
Photo de studio : d'accord mais la bouèbe est quand mêmepas mal !
Sans reprendre ici l'histoire de la communauté chinoise de Tahiti, il faut rappeler qu'elle fut dans ses débuts tout juste tolérée, aussi bien par les Tahitiens qui jalousaient son succès économique, que par les blancs, qui méprisaient ces peaux jaunes. En conséquence, la communauté vivait repliée sur elle-même. Elle n'avait avec les non-chinois que les relations nécessaires au commerce. Il se fit bien quelques mariages sino-tahitiens mais ils étaient rares: on se mariait entre Chinois. Quant aux unions sino-européennes, elles étaient plus rares encore. Mes copains, les Jacques, étaient une exception. Difficile de dire combien il existait de couples mixtes à l'époque; peut-être une vingtaine, peut-être un peu plus. Quand, avec Anne-Marie, nous allâmes au-delà des premières roucoulades et commençâmes à parler d'une union plus durable, les emmerdements commencèrent. Les parents d'Anne-Marie interdisaient virtuellement à leur fille de sortir le soir (elle avait vingt et un ans !). Nous ne nous voyions guère qu'au boulot et parfois à déjeuner. Quand les parents apprirent que leur fille sortait avec un 'popaa', le vent de l'apocalypse souffla sur nos têtes. J'allai jusqu'à oser faire la demande de mariage en bonne et due forme aux parents. La famille occupait deux étages d'appartement exigu au-dessus de leur magasin. Je le connaissais pour avoir été invité un soir à dîner chez eux (c'était au tout début de mes relations avec Anne-Marie. Les parents ne se doutaient pas qu'ils avaient introduit le loup en la bergerie !). Pour en revenir à ma demande, elle fut repoussée on ne peut plus sèchement et l'on m'intima de ne plus fréquenter leur princesse : la demoiselle avait un fiancé qui l'attendait en Amérique. Nous passâmes outre et continuâmes à nous rencontrer : Anne-Marie connut des scènes pitoyables avec ses parents, qui finirent par la mettre à la porte. Elle partit se réfugier chez sa grand-mère maternelle, brave dame qui l'avait élevée quand elle était toute petite. Je ne pus jamais vraiment communiquer avec cette grand-mère qui ne parlait que le chinois et le tahitien : je ne comprenais ni l'un ni l'autre. Anne-Marie l'aimait beaucoup et elle se montra bien plus compréhensive que les intraitables parents.
Nous fîmes le nécessaire pour publier les bans (il fallut également les faire publier en Suisse) et organisâmes notre mariage sans le consentement parental. Nous envoyâmes des invitations à la famille d'Anne-Marie mais la consigne passée par les parents fut suivie : pas un seul 'fetii' ne se présenta au dîner que nous organisâmes dans un restaurant de la ville (devenu plus tard 'La Saïgonnaise'). Nous nous retrouvâmes une bande de copains, de bateaux essentiellement, à célébrer l'événement.
Anne-Marie se retrouva entièrement coupée de sa famille. On ne lui permit même plus de rencontrer sa petite sœur de cinq ans, Nathalie, qu'en cachette.
Côté boulot, cela commença également à se détériorer. Je crois que la vieillissante Paulette conçut une jalousie de mon union avec Anne-Marie. S'était-elle entichée de moi ? Je n'en sus rien mais toujours est-il qu'elle disparut un jour de Papeete et personne ne sut où elle alla réfugier son chagrin, si c'est ce dont il s'agissait. Même son fils Malcom alla jusqu'à me demander où sa mère était passée. Comme si je le savais ! Elle réapparut après quelques semaines.
Quelques mois plus tôt, Paulette m'avait demandé de l'accompagner à Moorea, où elle se fournissait en 'more' (pagnes faits d'écorce de purau) pour sa troupe de danse. Air Moorea n'était plus l'Aéropostale mais ce n'en était pas loin. On embarquait alors à bord de Cherokee Piper (cinq passagers plus le pilote) et, en ces temps heureux, la compagnie n'hésitait pas à s'envoler pour deux passagers seulement. Il est bien de beaux endroits dans le monde mais Moorea compte sans doute parmi les plus beaux. Je fus ébloui par le survol de cette île séduisante. Je découvris l'île plus en avant: nous louâmes une 'Minimoke' pour nous rendre dans la baie de Cook, là où vivait la fabricante de more. La route en ce temps n'était guère qu'un chemin en soupe de corail. Cette excursion resta gravée dans mon souvenir. Je profitai d'une rare journée de libre pour y retourner, par bateau cette fois, en compagnie d'Anne-Marie et de ma Lambretta. La desserte quotidienne étais alors assurée par le 'Maire' et le 'Poti Moorea'. Ma nouvelle épouse connaissait un peu Moorea pour y avoir fait un séjour des années plus tôt chez un fetii de Maatea. Nous fîmes halte en chemin à l'hôtel Aimeo, dont nous connaissions le directeur, Bryan Pearson. Lui aussi avait en son temps travaillé pour Tahiti Nui.
Peu avant notre mariage, nous avions loué une maison à Pamatai : il n'était pas envisageable de vivre à deux sur Kantreidi. D'ailleurs celui-ci se trouvait au sec, à Fare Ute, dans l'attente de travaux d'entretien que je ne trouvais jamais le temps de lui prodiguer.
Nous ne vécûmes que quelques mois dans cette maison. L'ambiance au travail devenait de plus en plus pénible. De plus nous en avions tous deux marre de sentir l'ombre réprobatrice de la famille Leou planer sur nos épaules. Moorea nous parut un endroit rêvé pour échapper à cet environnement déprimant. J'écrivis une lettre à Mme Winkelstroeter (plus connue sous le nom de Mme Bobby), propriétaire de l'hôtel Aimeo, pour lui offrir nos services. Elle nous reçut dans son bureau de l'hôtel Royal Tahitien, dont elle était la directrice. Nous fûmes embauchés.
Nous donnâmes notre congé à l'agence Tahiti Nui. Peu après, nous embarquâmes avec nos maigres possessions à bord du Maire en direction de Moorea.
LES ANNEES MOOREA
Moua Roa : le panorama depuis l'étage de notre maison de Pao Pao
Nous fîmes la traversée par temps de pluie. Il y avait ce jour fort peu de passagers. De manière inhabituelle, nous fûmes débarqués au quai de Papetoai. Il pleuvait à torrents quand nous transbordâmes nos bagages sur le truck et ma pauvre Anne-Marie avait le moral à zéro. Le changement, les emmerdes familiales, la pluie…le 36e dessous, quoi. Nous pénétrâmes bientôt dans la baie de Cook, plus lugubre encore sous les nuages bas, entourée de ses montagnes noires. Les filles de Mme Bobby, Christa et Véro, se partageaient les tâches de la direction depuis le départ de Bryan. Nous fûmes logés au 'chantier', terme qui désignait une maison neuve de style colonial destinée au personnel. On nous octroya deux chambres au premier étage, avec notre propre salle de bain. Nous n'étions pas à plaindre.
Le moral revint avec le beau temps et nous fûmes rapidement dans le bain. Anne-Marie s'occupait de la comptabilité; je fus chargé de la main-courante, des réservations, du courrier, des chiottes bouchées et des clients, contents ou mécontents. Bref, je fus l'homme-orchestre. Il m'arriva même de me faire glisser une pièce de cinq francs (!) pour avoir porté les bagages d'un client jusqu'à son bungalow (les jardiniers-bagagistes s'étaient une fois de plus planqués). L'hôtel comptait une vingtaine de chambres et bungalows, dont quelques-uns sur pilotis, au-dessus de l'eau. L'hôtellerie de ces années-là était bien différente d'aujourd'hui. Les clients arrivaient de jour seulement, par bateau ou avion. La réception fermait en conséquence à six heures du soir. L'unique moyen de communiquer avec Tahiti était le radio-téléphone. Les quelques hôtels de Moorea se partageaient la même fréquence d'appel, ce qui donnait quotidiennement lieu à des joutes oratoires, mieux encore, de compétitions de gueulantes pour attirer le premier l'attention de Radio Mahina.
Sous prétexte que nous étions isolés de tout (c'était en partie vrai), l'hôtel imposait à ses clients la table d'hôte en pension complète. Cela facilitait singulièrement le travail de la cuisine et gare au client 'extérieur' qui se présentait sans avoir préalablement réservé : il était invariablement éconduit par Véro. Si nous comptions quinze clients dans l'hôtel, Véro faisait préparer quinze steaks, pas un de plus !
Je ne garde que d'excellents souvenirs des quatre années que nous passâmes dans cet hôtel. Nous fûmes considérés plus ou moins comme des membres de la famille. Il n'y eut qu'avec le mari de Véro que j'eus parfois quelques prises de bec. Madame Bobby fut toujours une personne de grand bon sens et elle ne refusa jamais les améliorations que nous suggérâmes pour le bien de l'hôtel. A ses débuts, Anne-Marie officia dans une sorte de remise à outils de quelques mètres carrés. Elle succéda au vieux M. Heuberger, qui venait de prendre sa retraite. Pour toute machine à calculer, une de ces caisses enregistreuses miniatures avec des leviers à manipuler de la pointe du stylo ! Un ou deux tours de manivelle vous donnait presque sans se tromper le total des additions ou soustractions. C'était là ses limites. Cet étrange joujou eut sans doute intéressé un antiquaire. Anne-Marie demanda vite, et obtint, une machine plus sérieuse.
Pour ses clients de l'hôtel, les distractions n'étaient pas bien nombreuses et certains s'en plaignaient. Le clou du séjour était le Tamaaraa du mercredi soir. La préparation en était faite selon la méthode traditionnelle, dans un four tahitien, sur des pierres préchauffées. Tous les Américains (ils représentaient la vaste majorité de notre clientèle) n'appréciaient pas nécessairement de manger avec les doigts dans une feuille de purau en guise d'assiette… Les danses suivaient, éclairées par la seule lueur des torches en rames de cocotier. Deux ampoules enfermées dans une sorte de caisson revêtu de fer-blanc servaient de projecteurs d'appoint. On n'y voyait pas trop clair mais ce n'était pas nécessairement un désavantage: les danses étaient assurées par le village de Temae et celui-ci ne comptait pas que des prix de beauté. Il y avait parmi eux deux frères et sœur albinos qui donnaient un cachet tout particulier à ces danses…
Ces premières années à Moorea furent, je le répète, des années heureuses, dans un contexte de vie enviable. Nous amenâmes bientôt de Papeete notre vieille Simca, qui n'avait pas trouvé d'acheteur là-bas. Pour nos déplacements habituels dans l'île cependant nous roulions plus volontiers à vélo. On pouvait alors laisser sa bécane appuyée contre un cocotier sans se soucier de la cadenasser. L'événement hebdomadaire était la séance de cinéma chez Ah Sing, à Maharepa. Un hangar à coprah avec quelques banquettes servait de salle de spectacle. Ah Sing lui-même assurait une sévère censure pour les scènes qu'il jugeait trop osées pour ses clients: il obturait de la main l'objectif de son projecteur en cas de baisers trop torrides ! Ah Ko, qui gérait une autre salle à Paopao, fit mieux encore: lors de la projection d'un navet du genre 'Guerre du Feu', où le dialogue était remplacé par des grognements cro-magnonnesques, il se mit en devoir de nous traduire les dits grognements en tahitien par voie de micro. On était vraiment chez les ploucs ! Même si la majorité des films étaient nuls, il y avait au moins toujours du spectacle dans la salle.
Les jours de congé, nous nous offrions parfois le luxe avec Anne-Marie de partir en avion à Papeete seulement pour aller déguster les excellents gâteaux offerts à « La Marquisienne », la meilleure pâtisserie de la ville. Il faut dire qu'il fut un temps où les deux compagnies aériennes desservant Moorea se firent la guerre des prix. Les passagers se retrouvèrent gagnants, avec des passages qui chutèrent jusqu'à 350 CP, avec un minibus qui nous attendait à Faaa pour nous transférer gratuitement jusqu'en ville.
Entretemps, ma petite femme se trouva enceinte. Nos deux pièces d'habitation étaient convenables certes, mais extrêmement chaudes, droit sous le toit. Nous convainquîmes Christa de nous laisser louer une maison voisine en échange d'une petite augmentation de salaire. Les sœurs se montrèrent une fois encore bien accommodantes. C'est ainsi que noue emménageâmes dans la tout voisine maison de Greta, belle-sœur de Gooding.
Lors de nos vacances, nous nous offrîmes un voyage, de noce en quelque sorte, en Nouvelle-Zélande. Ce devait être ma première et dernière sortie de Polynésie pendant plus de dix ans. Lors de ce voyage, nous eûmes la chance de faire partie d'un tout petit groupe de jeunes pour découvrir l'île du Nord, dans un grand bus à moitié vide. Je fus le plus âgé de la troupe. Excellents souvenirs d'un pays à la population avenante.
Anne-Marie se trouva proche d'accoucher. Moorea comptait bien un petit hôpital mais il était assez rudimentaire et les pannes de groupe électrogène le rendaient parfois in opérationnel : pas d'électricité publique sur l'île en ce temps là. Mon épouse, conseillée par la sage-femme, décida d'accoucher à Papeete. Notre première fille, Heiata, Muili, Yasmina naquit donc à la maternité de Mamao, le 11 juillet 1971. Vu la rupture des relations avec la belle-famille, il ne fut pas question d'annoncer l'heureux événement. Je tentai cependant d'aller annoncer la chose à la grand-mère maternelle, la seule qui ait admis notre union. Ce fut laborieux : la brave vieille ne comprenait décidément que le hakka et le tahitien. Ce fut par gestes que j'expliquai la naissance de son arrière-petite-fille. Nous allâmes le lendemain ensemble rendre visite à la radieuse maman.
Heiata vers l'âge de 13 ans
Nous rentrâmes peu après à Moorea où la vie reprit à trois. Une nounou de la vallée ; Mama Lea, se chargea du bébé pendant la journée. L'hygiène ne trouvait pas son compte chez Mama mais Heiata ne manqua en tout cas pas d'amour auprès de cette brave Tahitienne.
Nous eûmes l'occasion de louer un petit bungalow au bord du lagon, à Maharepa. Nous ne résistâmes pas au plaisir de vivre les pieds dans l'eau. Ce fut la continuation d'une vie heureuse, aussi bien dans notre vie familiale qu'au boulot. Je me faisais une fête quotidienne de me rendre à l'hôtel Aimeo à vélo le matin. L'entrée dans la somptueuse baie de Cook mettait mon cœur en joie pour la journée. Combien de gens ont-ils connu le privilège de se rendre au travail le soleil au cœur ?
Nous connûmes cette année-là une saison des pluies mémorable. La pelouse devant l'hôtel se transforma pendant des semaines en piscine et les quelques clients mouraient d'ennui et partaient après un jour ou deux. Les tâches administratives une fois bouclées, nous nous retrouvions avec Maria-Rosa – une Argentine employée à la boutique – et quelques autres 'cadres' à contempler morosement la baie sous la pluie, tout en écoutant et réécoutant les mêmes trois ou quatre cassettes que possédait l'hôtel. J'associe cette période avec 'Pearly shells…in the ocean' de Don Ho, que nous entendîmes mille fois.
Je fis venir mon bateau de Papeete et l'amarrai à côté du petit quai où le Keke II débarquait ses clients. Je n'eus plus vraiment le temps de m'en occuper sérieusement ni même de m'en servir. J'étais redevenu terrien. Mes anciens compagnons de navigation repartirent les uns après les autres. Je gardai un temps encore avec des yachties rencontrés jadis ou dont j'avais entendu parler par des amis communs mais je ne me trouvai bientôt plus associé à ce monde aquatique.
Notre Simca se faisait bien vieille et nous décidâmes l'achat d'un nouveau véhicule. La jeep Toyota nous tentait bien mais elle coûtait 100.000 CP de plus que la jeep Suzuki. Son prix de 250.000 CP, qui fait rêver aujourd'hui, représentait cependant une somme non négligeable à l'époque. Une fois de plus, ce furent les sœurs Winkelstroeter qui nous dépannèrent en nous avançant 100.000 CP sur nos salaires. Nous ne pouvions décidément pas trouver employeurs plus accommodants.
Une relativement plus grande maison tahitienne se trouva libre, à 50 mètres de la nôtre, sur la plage de Maharepa. Nous n'hésitâmes pas à déménager à nouveau. Pour le même loyer, nous eûmes une belle maison entourée d'une vaste cocoteraie. Nous étions vraiment des privilégiés. Anne-Marie fut bientôt à nouveau enceinte. Nous espérâmes un peu que notre deuxième enfant serait un garçon mais ce fut une fille encore, qui naquit le 19 octobre 1073 : Leilani, Aisha. Elle n'en fut pas moins aimée et choyée pour avoir été fille plutôt que garçon, bien sûr. Comme sa sœur, ce fut Mama Lea qui en prit la charge pendant que nous étions au travail. Nous comptâmes encore plusieurs années heureuses, entre notre vie de famille, notre travail et les saines distractions qu'offrait l'île. Nous acquîmes bientôt une pirogue sur laquelle je gréai une voile latine de fortune. Nous fîmes ma foi de bien belles balades dans le lagon, poussés par le vent. Les Tahitiens qui peinaient sur leur aviron s'émerveillaient de voir filer sans effort notre pirogue : ils avaient tout oublié de l'art de la voile de leurs anciens. Quand nous n'étions pas sur le lagon, nous allions volontiers faire des excursions en vallée ou en montagne. Notre jeep Suzuki fit des merveilles pour le transport de nos deux bambins. La voiture montait partout, se faufilait partout, là où les plus grosses jeeps n'auraient pu passer. Les soirs de cinéma, la Suzuki se transformait en dortoir pour nos deux petites qui s'y réfugiaient quand leurs yeux se fermaient.
Leilani, la cadette, vers les 12 ans
Papa, mon père à moi, vint nous rendre une première visite en 74 ou 75, l'année où nous décidâmes de construire notre propre maison. Je fus inspiré par mon copain Jean-Marc, qui avait bâti de ses mains un modeste bungalow sur le terrain familial de son épouse, à Pihaena. Mes années de navigation, mes travaux d'amélioration du Levant et mes deux stages de construction m'avaient déjà donné l'occasion de bricoler mais construire une maison entière de mes mains dépassait nettement l'envergure de mes précédents projets. J'utilisai un plan dit 'de l'urbanisme', pré-approuvé. Nous louâmes un bout de terre à Mémé, à Pihaena, au pied de la colline. Le choix du site ne fut pas très heureux : nous fûmes infestés de moustiques et, pendant la saison des pluies, le sol se transformait en marigot. Enfin, je crois que nous payâmes 60.000CP pour un bail de dix ans. A ce prix, on ne pouvait espérer la lune ! Acheter un terrain était au-delà de nos possibilités et nous ne souhaitions pas nous endetter auprès d'une banque. Nous conclûmes un arrangement avec l'hôtel Aimeo : je ne travaillerais plus que le matin et mes après-midi seraient réservés à la construction.
Le marchand de bois accepta de nous faire crédit moyennant un remboursement de 40.000CP par mois : l'un de nos deux salaires y passa. Pas d'électricité en ce temps-là : tout se fit donc à l'huile de bras. Le coffre de la Simca devint boite à outils et je me lançai dans la construction, seul. Je connus quelques moments passagers de découragement mais la maison sortit du sol petit à petit. Mes après-midi aussi bien que mes dimanches furent entièrement consacrés à la construction. Ce ne fut qu'au moment de poser les fermes sur le toit que je dus recourir à une assistance extérieure. Quatre ouvriers de l'hôtel vinrent me prêter main forte l'espace de quelques heures. Pour le reste, je hissai moi-même, tôle par tôle, tous les éléments de la toiture. Ce ne fut pas un petit travail. J'appris sur le tas, au cours de la construction, le métier de plombier, de carreleur et d'électricien (un groupe électrogène était prévu).Notre maison fut achevée en six mois environ. Il m'arrive rarement de faire de l'autosatisfaction mais j'avoue ne pas avoir été peu fier de ma réalisation en solitaire, en dépit de ses quelques imperfections dues à mon inexpérience. Malgré le fait de quitter notre agréable bord de mer, nous ne fûmes pas trop tristes à l'idée d'emménager dans notre nouvelle maison : même sur un terrain loué, nous étions enfin chez nous.
Nous étions, je l'ai dit et répété, bien traités à l'hôtel Aimeo mais je finis par trouver que je végétais. Madame Bobby avait une conception obsolète de l'hôtellerie. Son leitmotiv était que nous nous trouvions sur un îlot isolé au milieu du Pacifique, loin de tout. Le client n'avait qu'à accepter les carences de notre équipement et de nos services. Elle ne remarquait pas qu'autour d'elle les hôteliers ne restaient pas les deux pieds dans le même sabot. D'autres hôtels s'étaient en effet ouverts entretemps et il fut de plus en plus difficile de convaincre les agents de voyage que l'hôtel Aimeo restait le seul endroit digne d'accueillir leurs clients. Je finis par me lasser de travailler pour un hôtel qui se laissait doucement distancer par la compétition.
Heiata n'avait que quelques mois quand nous partîmes en vacances aux Iles Marquises. Anne-Marie avait un oncle à Tahiohae, sur l'île de Nuku Hiva. Nous embarquâmes sur le Calédonien pour nous y rendre. Ce fut le dernier voyage de ce vénérable cargo mixte qui, avec le Tahitien, assura pendant des années la desserte maritime de la Polynésie. L'époque des longs voyages par bateau était cependant révolue: on voyageait désormais par avion. La CGN fut acculée à l'abandon du transport de voyageurs. Les premiers à se plaindre de la suppression de cette ligne furent les Marquisiens qui ne bénéficièrent plus jamais d'un service équivalent par les goélettes, qu'il s'agisse de transport de personnes ou de marchandise. Une nuit suffit pour atteindre Taiohae où nous attendait la famille. De par leur éloignement, François et sa femme Alene n'avaient pas été touchés par la consigne de nous éviter comme des pestiférés. Nous fûmes bien reçus. Nous confiâmes notre bébé à une nounou dont le premier souci fut de l'enduire de monoï de la tête aux pieds : les nonos ne pardonnaient pas aux Marquises ! J'en avais fait l'expérience quelques années plus tôt. Ainsi libérés, nous pûmes faire d'innombrables ballades dans l'île. Nous nous gavâmes à nous dégoûter de langoustes, de poisson et de viande de chèvre. Nous finîmes quand même par trouver le temps un peu long et nous ne fûmes pas fâchés de reprendre le chemin de retour, sur la Taporo cette fois. Je crois qu'il nous fallut une semaine pour rejoindre Papeete. La goélette fit en effet escale dans divers atolls des Tuamotu pour y charger du coprah. Nous eûmes la chance d'obtenir une cabine juste à côté de l'unique douche, qui n'était ouverte qu'une heure par jour. Dès que nous entendions le matelot tourner la clé dans la serrure, nous nous précipitions, papa, maman et bébé, dans ce minuscule local. Pendant que maman savonnait Heiata, papa lavait les couches et autres sous-vêtements en un temps record. Il ne se passait en effet pas une minute avant que les autres passagers en mal de douche ne commencent à tambouriner sur la porte !
De retour à Papeete, sur les conseils de François et Alene, Anne-Marie alla présenter notre bébé à ses parents, dans leur magasin de la rue des écoles. Grosses larmes de retrouvailles. Fin d'un long malentendu. Depuis ce jour, nous fûmes à nouveau agréés dans la famille et nous leur rendîmes visite régulièrement. Je dois avouer que la douche froide qui avait béni notre union m'avait laissé un goût amer dans la bouche. Je fus désormais un gendre poli mais je reconnais ne jamais avoir débordé d'amour pour ma belle-famille. Nous retrouvâmes Moorea et notre emploi à l'hôtel. Notre voyage aux Marquises me donna l'envie de m'y établir avec ma famille. Je résolus de faire un nouveau voyage, seul, pour étudier sur place les possibilités. J'embarquai cette fois sur la Kekanui, sur laquelle le subrécargue se trouvait être un fetii d'Anne-Marie. . Il fallut près d'un mois pour rejoindre Taiohae : la goélette fit escale dans presque chaque petit atoll qui se trouvait sur sa route. Je pus, grâce à ces escales, apprécier la diversité dans l'uniformité. Certains atolls comportaient de modestes, mais remarquables vallonnements. Nous atterrîmes sur des motu où seul un étroit 'hoa' (coup de couteau dans le récif frangeant) permettait de toucher terre. Je pus apprécier la témérité et la dextérité des matelots manœuvrant la lourde barque servant de navette entre la goélette et la terre. Je connus la curieuse expérience de marcher dans la cocoteraie en tournant le dos à la haute mer et, quelques centaines de mètres plus loin, de me retrouver face à l'océan alors que j'eus logiquement du trouver le lagon ! Je ne compris pas ce mystère, même après avoir étudié la carte de l'atoll. Je fus convié à manger chez un chinois ; viande de chien et bénitiers étaient au menu. Je déclinai poliment le premier et je déglutis avec peine les coquillages qui n'avaient pas été vidés de leurs tripes ! Je pus tout juste terminer mon assiette en faisant disparaître ces horreurs dans les montagnes de riz blanc.
Les atolls habités étaient tous en principe reliés par radio avec Papeete, en cas d'urgence. Le subrécargue m'informa qu'il y avait même moyen d'expédier un télégramme. Je me rendis à la « poste » de je ne sais plus quel atoll. Dans le local, deux fils qui sortaient du mur mais d'émetteur, point. La femme m'informa que son tane, le responsable, était parti au « secteur », emportant avec lui le précieux appareil. Personne d'autre que lui ne devait toucher à son joujou ! Sa vahine m'assura cependant que mon télégramme à l'intention d'Anne-Marie arriverait en temps voulu. Ah ! la nonchalance enviable des îliens…
Arrivé à Taiohae, je fus à nouveau reçu par l'oncle. Les habitants des Marquises pouvaient prendre des ventrées quotidiennes de l'abondante langouste mais les légumes, et surtout les œufs, étaient souvent introuvables. Je me dis qu'il ne serait pas sot de monter un élevage de poules pondeuses. Je me renseignai sur les possibilités de louer un bout de terrain. Ce ne fut pas simple. Ces îles sont à peine habitées mais dès qu'il fut question d'y trouver un lopin de terre, ce fut sans succès. J'eus de l'administrateur une vague promesse de me louer une terre domaniale si l'ayant droit qui était parti à Tahiti des années auparavant se désistait. . Je me rendis compte qu'il n'était pas facile de se faire une niche au sein de cette petite communauté marquisienne, encore bien sauvage comparée à celle habitant les îles de la Société. Je revins à Tahiti. Il faut ici toucher un mot du transport par avion entre les archipels. Nuku Hiva n'avait pas encore de piste d'atterrissage et il fallait se rendre sur l'île voisine, Ua Huka, pour embarquer sur le Twin Otter assurant le service hebdomadaire, si le temps le permettait. Il fallut donc avant tout réserver une place, ce qui fut une première partie de bras de fer. L'appareil ne pouvait emmener que huit passagers en raison des importantes quantités d'essence nécessitées par la distance. De plus, des chiottes portatives étaient installées à l'occasion de ce long vol: elles occupaient bien trois ou quatre sièges. Sur ces huit sièges, six étaient déjà attribués à des 'voyages administratifs'. Traduire : infirmiers, enseignants et ronds-de-cuir voyageant aux frais de la princesse. J'eus la chance de rafler l'une des deux places disponibles, à prix d'or. L'autre chanceuse fut la patronne de magasin d'alimentation concurrent de François. Nous embarquâmes sur la vedette administrative, la Kahoa Nui, par une forte mer et voguâmes vers Ua Huka. Arrivés à l'à pic du bout de la piste d'atterrissage (celle-ci était en dos d'âne et se terminait, tel le pont d'un porte-avions, sur une falaise de quelques 80 mètres de haut), nous débarquâmes sur les rochers un éclaireur. Il se hissa de roche en roche vers le haut de la falaise pour aller avertir le responsable de l'aérodrome de l'arrivée de ses passagers hebdomadaires. Nous poursuivîmes la route sur la Kahoa Nui vers l'anse qui servait de port à Ua Huka. Le chef de piste, alerté par notre alpiniste, apparut bientôt au volant de sa Land Rover. Nous embarquâmes en deux vagues pour rejoindre l'aérodrome. Et nous attendîmes… Après quelques deux heures d'échanges de crachotements sur les ondes, nous fûmes avisés que notre avion ne quitterait pas Rangiroa en raison des conditions atmosphériques. Nous fîmes demi-tour vers le port, la Kahoa Nui et Nuku Hiva.
Première tentative : échouée ! Il fallut attendre une semaine pour remettre ça et pouvoir enfin s'envoler vers Papeete ; Santos-Dumont avait dû connaître ça du temps de l'Aérospatiale. Note positive: le service à bord fut impeccable ; le co-pilote nous fit passer de siège en siège de succulents plateaux repas accompagnés d'excellent bordeaux.
Ma dernière demande de congé pour pouvoir me rendre aux Marquises avait été difficilement acceptée cette fois par les patientes sœurs Winkelstroeter (je les nomme toujours ainsi mais l'une comme l'autre était mariée. Christa avait Teihotu pour patronyme et Vero était une Hunter). Je choisis en fin de compte de donner mon congé. Je quittai donc l'hôtel Aimeo après quatre ans de bons et loyaux services.
Je ne sais plus au juste comment j'appris que la Banque de Polynésie, qui avait ouvert ses bureaux un an ou deux plus tôt à Papeete, projetait d'ouvrir une annexe à Moorea. Je tapai une belle lettre d'offres de services à la direction, je fus auditionné puis testé à Papeete et fus déclaré bon pour le service. La banque était toute jeune et ne comptait guère qu'une poignée de clients dans notre île. Je suivis des stages en ville pour me familiariser avec ce monde totalement inconnu. Je dus réapprendre les principes de la règle de trois et assimilés oubliés depuis les jours de bancs d'école. Mon rôle fut avant tout celui d'un prospecteur ; je recevais régulièrement des relances de la maison mère m'enjoignant d'aller insister auprès des commerçants et particuliers pour qu'ils ouvrent un compte chez nous. Ce fut laborieux: nous n'avions guère d'avantages à offrir sur nos concurrents établis depuis de longues années en Polynésie. Cependant, le nombre de nos comptes augmenta régulièrement. Nous eûmes les premiers temps une minuscule officine dans l'enceinte du hall de réception de l'hôtel Moorea Lagon. C'était un bien malheureux choix pour une banque: seuls les clients de l'hôtel pouvaient deviner notre existence. Anne-Marie me suggéra de proposer un déménagement dans la maison de Madame Annie, à côté du pont de Paopao. La maison était alors occupée par la famille Grégoire (ils devaient devenir par la suite nos amis), mais ceux-ci étaient à la recherche d'un logement plus tranquille et ce local allait se trouver disponible. Je convainquis la banque de l'utilité de ce déménagement. Nous eûmes enfin un local qui, sans être luxueux, avait pignon sur rue. Les affaires marchèrent beaucoup mieux. J'avais pour me seconder une caissière, en l'occurrence la grosse Coty, une fille d'Atiha. Nous faisions bureau le matin et, l'après-midi, nous filions avec notre camionnette-banque faire notre tour de l'île: prospection et contact clients. Je n'étais pas trop mal payé et je bénéficiais d'avantages non négligeables en travaillant pour la BdP. Je disposais à ma guise de la voiture de service et les horaires de la banque n'avaient rien à voir avec ceux de l'hôtellerie. La routine était sans doute ennuyeuse mais enfin, de quoi me serais-je plaint ?
Anne-Marie avait à son tour quitté l'hôtel Aimeo pour accepter un emploi de comptable à l'hôtel Moorea Lagon, tout nouvellement ouvert.
Le propriétaire de l'hôtel Moorea Lagon était un fils à papa américain bourré aux as. Un peu con et arrogant comme sont beaucoup de fils à papa.
Vint le jour du tama'a'raa, le festin d'inauguration. On avait creusé le traditionnel hima'a - le four tahitien - dans le sable de la plage. Tout le beau monde de l'île et du tourisme était rassemblé à écouter Skip débiter son boniment à l'aide d'un micro (si !) pendant que les employés s'affairaient à retirer les feuilles et les rames de cocotier couvrant le four. Et patatras ! Les flancs trop meubles de l'excavation s'écroulèrent d'un coup, inhumant cochon de lait et tout son accompagnement sous un avalanche de sable ! Je ne sais plus ce qu'on servit aux convives ce jour-là mais Skip le péteux dut un peu rabaisser son caquet !
Cet hôtel connut bien des difficultés de trésorerie dès son ouverture et mon épouse en eut bientôt assez d'éconduire les créanciers. Elle finît par démissionner. Entretemps, une équipe anglaise de cinéma avait pris ses quartiers au Moorea Lagon en vue d'un remake de la Bounty : « The Saga of the Bounty », avec Mel Gibson, je crois. Mon épouse se trouva un poste de comptable au sein de l'équipe. Elle était fort bien rémunérée pour des horaires légers. Le tournage apporta pas mal d'argent à Moorea. Beaucoup trouvèrent des rôles de figuration ou un emploi dans la construction de décors. Anne-Marie eut l'occasion de côtoyer les stars pendant ces quelques mois.
***
Ce fut vers l'année 1976 que se manifesta le phénomène des robes teintées. Les toutes premières à lancer cette mode furent Mireille Ravello (ex-femme du peintre) et Anne Laurie qui, sous la griffe 'Ami', firent très rapidement un tabac dans le monde du prêt-à-porter tahitien. Ces deux femmes qui avaient un compte chez nous, à la Banque de Polynésie, devinrent nos meilleures clientes.
Anne-Marie, entretemps, s'était essayée à la technique de la teinture 'tie-dye' ainsi qu'à la peinture sur robes. Elle acquit rapidement une bonne technique et ne tarda pas à se créer une clientèle. Les résultats encourageants l'incitèrent à donner son congé à l'hôtel Moorea Lagon pour se consacrer à plein temps à sa nouvelle occupation.
Nous avions emménagé depuis peu dans notre nouvelle maison de Pihaena, bâtie de mes mains. Leilani, qui n'avait alors que quelques mois, fut un bébé peu facile, genre hurleur. C'était la croix et la bannière pour la faire s'endormir et je me souviens des nombreuses fois où je la berçais, couché sur la moquette, secouant les pieds de son berceau ! Nos fréquentations de ces années furent essentiellement la famille Darphin. Nous fîmes avec eux ne nombreuses sorties, aussi bien en montagne que sur le lagon. Il nous arriva de bivouaquer plusieurs fois sur le petit motu en face du Club. Nous sympathisâmes également avec les Grégoire, qui avaient comme nous deux filles. Je me souviens d'un excellent dimanche, fort arrosé, pendant lequel nous fîmes 'boucherie': un petit cochon fut ce jour transformé en pâté de tête et autre boudin.
Mes tournées de l'île au cours de mes activités de banquier kaina, m'apprirent l'existence d'une boutique à louer à Haapiti, en face du défunt hôtel Maui Beach. Anne-Marie avait jusqu'alors vendu sa production directement à ses clientes ainsi qu'au travers du magasin de sa mère, à Papeete. Nous nous concertâmes et nous fûmes d'avis qui serait avantageux d'avoir notre propre point de vente. Nous louâmes ce local, nommé Moorea Shop, à son propriétaire, Robert Pambrun. Ce fut à mon tour de donner mon congé à mon employeur, la Banque de Polynésie: mon épouse gagnait trois fois plus que moi en faisant ses robes et nous décidâmes de travailler dorénavant en tandem à notre compte. Moorea Shop était alors une boutique bien modeste, un peu trop éloignée du Club Med pour en faire venir les clients. Nous vendions les robes de mon épouse, bien sûr, ainsi que quelques souvenirs pour touristes. Nous fîmes les premiers mois un tout petit chiffre d'affaire, suffisant pour faire bouillir la marmite.
En face de l'entrée du Maui Beach, à quelques cent mètres de la boutique, l'on pouvait remarquer une construction étrange, sorte de bungalow tout fait en planches de cocotier mal équarries, couvert d'une toiture en niau, à moitié défoncée. Ce bungalow nous intrigua et nous le visitâmes. C'était vraiment un fare original. Les planches de cocotier dont il était fait semblaient avoir été taillées à la main (en fait : à la tronçonneuse) et celles-ci se chevauchaient selon les caprices de la courbe des troncs dont elles provenaient. Le fare reposait sur quatre fûts de cocotiers, vraisemblablement ceux qui avaient fourni les planches pour sa construction. Le plancher, très inégal, était lui aussi constitué de demi-troncs de cocotier mal ajustés. La charpente était en 'aito' (bois de fer ou casuarina). Nous fûmes séduits par ce petit fare à moitié en ruine. Il était décidément bien petit pour abriter une famille de quatre personnes et je me torturais les méninges pour trouver le moyen d'utiliser au mieux son volume. Nous conclûmes un arrangement avec la propriétaire du terrain (la propriété de la bâtisse même semblait mal déterminée : il semble que le fare avait été construit par le promoteur du Maui Beach, puis abandonné par celui-ci) et nous décidâmes de le réhabiliter pour en faire notre maison. Habiter à cent mètres de notre boutique serait tellement plus commode que de faire la navette quotidienne entre Pihaena et Haapiti !
J'avais derrière moi mon expérience de construction à Pihaena ; ce fut avec confiance que j'abordai la tâche. Il fallut avant tout remplacer la couverture de niau, qui fut attachée à l'ancienne par des lanières d'écorce de purau sur la charpente d'aito. J'aménageai une minuscule mezzanine qui put tout juste recevoir deux matelas et deux rangements faits sur mesure, pour ranger le linge des filles. Rien ne fut simple à réaliser dans ce fare qui ne comportait pas un seul angle droit et dont le plancher comportait diverses pentes et divers niveaux. Notre chambre-à-coucher était un minuscule réduit dont le lit, en forme de trapèze irrégulier, occupait presque toute la place. Elle fermait par un simple rideau en pareo donnant sur le passage. La cuisine était plus petite que celle d'une caravane et nous n'y pûmes placer qu'un petit frigo de chambre d'hôtel. Un petit bar, en cocotier toujours, et deux tabourets (en cocotier!) servirent de table de petit-déjeuner à nos deux filles. Le 'salon-salle à manger fut occupé par deux fauteuils à l'assiette impossible en raison du dénivelé du sol. Comme table à café, une coupe d'arbre à la forme de Moorea: c'était un signe routier tombé de son support qui traînait depuis trop longtemps sur le bas côté de la route de ceinture. Oh ! le vilain voleur ! Une grande table à manger (faite de mes mains) fut précairement posée d'aplomb grâce à des cales. Ce séjour ne pouvait en aucun cas se fermer : la maison, sur deux côtés, n'était en fait 'fermée' que par une rambarde basse, un peu comme le bordage d'un bateau. Ce fare ressemblait en quelque sorte à une arche de Noé miniature. Quelques marches (de cocotier, encore et toujours…) permettaient 'd'embarquer' dans notre maison. Le niau du toit tombait en frange basse tout autour du fare et ne laissait pas entrer beaucoup de lumière. Il fallut compenser cette permanente pénombre par de puissants spots braqués sur la belle texture intérieure de la charpente en aito et du cocotier tressé (le niau). Il existait heureusement une salle d'eau extérieure assez vaste et nous bâtîmes à quelques mètres un entrepôt en niau où nous pûmes ranger tout ce qui ne rentrait pas dans notre minuscule maison, y compris un frigo de taille normale ainsi qu'un congélateur. La maison fut décorée de tapa et des bambous croisés, attachés par du 'nape', ficelle faite de bourre de coco. Le résultat fut un bijou. Il arrivait que, les dimanches, des curieux viennent voir de près cet étrange fare, si unique. C'était encore l'époque bénie où les propriétés n'étaient pas clôturées et les maisons laissées ouvertes, sans la moindre inquiétude. Nous eussions d'ailleurs bien été en peine pour fermer notre fare qui n'avait pas de portes ! Nous vécûmes quelques quatre années dans cette maison de poupée, kaina en plein. Nos deux filles se rappellent avec émotion ces années où elles vécurent, nous dirent-elles, les plus belles années de leur enfance. Malgré l'exiguïté de la cuisine, leur maman parvint comme par le passé à nous préparer les repas succulents qui avaient fait sa réputation auprès de nos amis. Nous passâmes dans ce fare de rêve de bien beaux moments. Seuls les mois de mara'amu, le vent froid venant du sud, rendaient la vie un peu pénible dans le fare : pas moyen de se préserver des courants d'air dans cette construction ouverte à tous les vents.
Nous connûmes une saison des pluies exceptionnelle alors que nous habitions le fare et, comme pour l'arche de Noé, nous eûmes la pluie, sinon pendant quarante jours et quarante nuits, pendant des semaines à la suite. Le premier de nous qui ouvrait les yeux le matin et entendait tomber la pluie se faisait un devoir de nous jouer 'O sole mio', rendu par Pavarotti, sur le tourne-disque à notre chevet !
Entretemps, Moorea Shop prenait de l'essor et les affaires finirent par aller tout à fait bien. Nous agrandîmes la boutique, fîmes du prêt-à-porter, des bikinis sur mesure, devînmes agents de change et nous eûmes bientôt un snack attenant. Nous parvînmes à attirer par nos prix et notre service de change la précieuse clientèle du Club Med (Club Med poussait un peu trop dans sa politique de prix dans sa boutique et son change était une escroquerie). Nous travaillâmes de longues heures pendant ces années mais notre tirelire allait s'agrandissant.
Pierre-Hervé l'extralucide ? Je me trouvai un jour dans la boutique, agenouillé devant un carton que je savais contenir un envoi de coquillages de notre fournisseur. Mon cutter à la main, une vision soudain m'assaillît : Le nom « CRUYIF » - je ne suis plus certain de l'orthographe – s'imprima en gros dans ma tête. Avant de poursuivre, je dois préciser que je me fiche des sports d'équipe, et du football en particulier, comme de mes premières chaussettes. Quand je lisais ma « Dépêche » quotidienne, je passais allégrement outre les pages consacrées au sport. Le foot n'occupait jamais mes pensées. Cela étant, on ne peut éviter de retenir quelques noms de sportifs qui font les titres ; l'un d'eux était ce Cruyif, joueur belge ou hollandais, je ne sais. Or, quand j'ouvris mon carton, le gros titre « CRUYIF blabla… » sur la page de la « Dépêche » qui enveloppait mes coquillages me sauta aux yeux. L'homme aux yeux-aux-rayons-X ou le hasard… ?
La djellaba des géants.
Le Club Med reçut pendant une semaine une équipe de basketteurs américains; c'étaient tous des gaillards de deux mètres et plus. Deux d'entre eux se firent faire dans notre boutique des djellabas en tissu batik. Vu la quantité de tissu nécessaire pour couvrir ces géants, nous ne fîmes pas grand profit avec eux. Ils furent cependant la meilleure des publicités pour notre commerce : des mannequins non rémunérés, en quelque sorte. Les commandes de djellabas ne cessèrent plus pendant les semaines qui suivirent.
Voleurs punis.
Nous avions une licence de vente d'alcools et un coin de la boutique était réservé à ceux-ci. Notre vendeuse surprit un australien qui venait de s'éclipser après avoir volé une bouteille. Je le poursuivis et lui ordonnai non seulement de payer le prix de la bouteille mais le double, comme punition pour son larcin. Il refusa ; je lui déclarai que j'allais donc le suivre jusqu'au Club Med, où il séjournait, que je m'assurerais de son identité puis que je j'irais le dénoncer à la gendarmerie: il finit par obtempérer. Nous avions parfois tant de monde dans le magasin qu'il était difficile d'avoir l'œil partout.
My wife is dying.
Anne-Marie faisait sa teinture et décoration de paréos à l'arrière de la boutique, où nous avions installé une table sur deux tréteaux. Vint un jour une américaine qui avait une commande en cours. « Where is your wife? » - "She is dyeing in the back", répliquai-je. La bonne femme se fit pâle : « Oooooh, I'm so soooorry ! ». Je la remis vite de son émotion: « Anne-Marie is tie-dying
paréos in the back of the shop, not really dying at this stage… ».
Ski nautique.
Toute la famille fit du ski nautique. Nous profitions souvent de la fermeture de midi pour aller nous entraîner dans le lagon. Jean-Louis, notre grande gueule d'instructeur, avait son bateau au ponton des Tipaniers. Il était tellement emmerdant par moment que les filles finirent par ne plus vouloir de ses services.
Les Tipaniers : notre cantine.
Notre boutique occupait tout notre temps et mon épouse ne se trouvait parfois pas le courage pour nous faire à manger le soir. Nous sortions en conséquence très souvent au restaurant avec les gosses. Notre point de chute favori était les Tipaniers. Les filles étaient gâtées : elles commandaient ce qui leur chantait sur le menu.
Par commodité aussi bien que pour la touche locale, Anne-Marie tout comme moi vivions la journée entière en pareu, à la boutique comme dans notre faré de sauvages.
La mère Petiet.
Nous avions fait la connaissance de Marie Petiet à l'hôtel Aimeo, où elle avait un emploi de lingère. C'était une petite bonne femme déjà âgée qui vivotait de la petite pension de son mari décédé, ancien légionnaire. Quand nous nous installâmes à Haapiti, elle louait elle-même un petit fare non loin du club équestre de Pambrun. Elle fut un peu notre BA de ces années. J'étais celui qui lui réparait le robinet qui fuyait et les chiottes bouchées. Un vrai boy scout, quoi. Nous l'invitions de temps à autre, par pitié pour cette petite vieille qui n'avait à vrai dire que nous comme contacts.
Musique tahitienne.
Non seulement nous vendions des disques de musique tahitienne, nous jouions ces mêmes disques toute la journée dans la boutique. J'avais acquis à peu près tout ce qui se trouvait de groupes et chanteurs tahitiens sur le marché et j'adorais. Quand on nous incendia la boutique, la musique partit elle aussi en fumée; j'étais tellement écœuré que je n'en écoutai pratiquement plus durant des années…
Nous n'envisagions pas de passer notre vie derrière un comptoir de boutique cependant. Nous avions fait le projet d'acheter un voilier d'une douzaine de mètres et de repartir à l'aventure sur les mers, en famille cette fois.
Le destin en décida autrement. Notre exploitation de la boutique n'était pas de tout repos. Nous fûmes jalousés par les boutiquiers du coin et nous fûmes victimes de plusieurs cambriolages. Inutile de dire que les gendarmes ne se donnèrent jamais beaucoup de mal pour chercher les coupables que tout le monde connaissait: des petits voyous de seize ans du coin. Nous finîmes par installer une alarme. Celle-ci dut écœurer nos voleurs habituels et nous les soupçonnons fort d'avoir, par dépit, mis le feu à la boutique. Celle-ci en effet flamba une nuit, un vendredi 13, à la suite d'un incendie criminel. Nous avions une assurance, bien sûr, mais nettement insuffisante pour couvrir toutes nos pertes. Nous perdîmes à cette occasion une part appréciable de notre capital. Ce furent des semaines bien moroses qui suivirent mais nous finîmes par trouver un minuscule local proche du Club et nous pûmes reprendre sur un tout petit pied nos activités. Ce petit commerce temporaire, les pieds dans le sable, fut nommé par moi 'Sable et Mer'. Entretemps, une nouvelle boutique se construisait sur les cendres de l'ancienne et, quelques six mois plus tard, nous pûmes reprendre nos activités comme auparavant. Cependant, notre enthousiasme des premières années d'exploitation nous avait abandonné : nous n'avions plus le cœur à nous donner à fond même si nous continuâmes à opérer avec sérieux. Nous décidâmes de ne plus mettre tous nos œufs dans le même panier.
L'ancienne épicerie du vieil Ah Ko, à Paopao, était fermée depuis des mois. Les enfants ne s'intéressaient pas à reprendre le flambeau et les vieux jugeaient qu'ils avaient assez travaillé. Anne-Marie obtint du vieux chinois qu'il nous loue le rez-de-chaussée de la maison, autrement dit l'ancien magasin, et nous en fîmes un restaurant que nous baptisâmes 'Le Hakka'. Je me chargeai moi-même de tous les travaux de transformation. Ce ne fut pas une mince affaire et cela me prit bien deux mois. Nous embauchâmes un cuisinier chinois et il fut convenu qu'Anne-Marie dirigerait l'affaire. Je m'occupai donc seul du nouveau magasin de Haapiti alors que mon épouse passait son temps au restaurant. Nous fûmes pour la première fois séparés dans notre travail. Ce n'est que le soir que je la rejoignais pour la seconder en salle. Nous inscrivîmes nos enfants à l'école de Paopao et, une fois sorties de l'école, elles furent malheureusement laissés à elles-mêmes .J'avais aménagé une pièce dans l'arrière du restaurant où nos filles pouvaient faire leurs devoirs, se reposer ou regarder la télé. Les filles mangeaient le soir bien entendu 'à la carte', avant l'arrivée des clients. Nous avions entretemps quitté notre bien-aimé 'Fare Etene' qui menaçait de s'écrouler et nous avions ré-emménagé dans notre maison de Pihaena. L'année pendant laquelle nous tentâmes de mener de front les deux affaires fut très pénible ; nous étions tous deux esquintés, nous ne voyions plus nos enfants et nous finissions, à bout de nerf, par nous engueuler en fin de semaine. Cette vie ne pouvait pas continuer. Nous mîmes le restaurant en vente et ce fut notre copain Jean-Marc Darphin qui le reprit.
« Heilani » - Contraction du prénom de nos deux filles Heiata et Leilani
Nous avions acheté un ou deux ans plus tôt un voilier mixte de dix mètres. C'était un veau ventru, une 'Bête Malouine', plutôt médiocre sous voile, mais nanti d'un bon moteur. Ses aménagements intérieurs étaient spacieux pour qui avait connu Kantreidi.
Nous fîmes bien plusieurs sorties avec « Heilani » (contraction des prénoms de nos deux filles) mais nous n'avions plus vraiment le temps d'en jouir comme nous l'aurions souhaité. De plus, nos filles ne furent jamais vraiment attirées par les sorties à la voile. Au mouillage, leur premier souci était de rejoindre la terre avec le dinghy, nous laissant coincés à bord du voilier. Nous prîmes la sage décision de le revendre. Je dois avouer que je n'avais pas retrouvé le feu sacré de mes années de navigation. Je n'eus pas de peine à me séparer de notre voilier. (son acheteur parvint à le foutre sur le récif de Rangiroa moins de six mois après l'avoir acheté).
Mon père vint nous faire une nouvelle visite, en 19**. Nous eûmes la chance de trouver une yachtie anglaise pour gérer notre boutique le temps de partir avec papa et famille passer une petite semaine à Manihi, à l'hôtel Kaina. Ce fut la dernière occasion pour nous de le revoir. Il décéda en Suisse quelques années plus tard. Mon père fit don de son corps à la science : il n'y eut pas d'obsèques.
A chacun son île de rêve.
Qui ne rêve pas de posséder son île à soi ? Quelques séjours au Kia Ora de Manihi nous convainquirent d'acheter un petit motu d'un ou deux hectares, à l'autre bout de l'atoll. C'était l'îlot de naufragé de carte postale: une poignée de cocotiers, un peu de végétation basse et de la plage côté lagon. Nous y construirions une maison de vacance; on s'éclairerait au solaire et tout. Nous en fûmes les heureux propriétaires durant un an : il apparut qu'il y avait quelques litiges sur la propriété du terrain en question et la rumeur nous vint aux oreilles qu'on nous ferait des misères si nous avions l'audace de faire valoir nos droits (le terrain avait été acheté dans les règles, devant notaire). Nous renonçâmes et vendîmes notre motu au prix coûtant à un chinois de Papeete qui voulait faire de la perle.
La grosse tuile.
Anne-Marie remarqua un jour une grosseur anormale au-dessous de son estomac. Les examens décelèrent une tumeur cancéreuse maligne. Rendez-vous avait été pris à l'hôpital de Mamao pour l'opération mais ni ma pauvre femme ni moi, ni personne d'ailleurs, n'avait bien confiance dans la chirurgie effectuée en Polynésie. Nous décidâmes de faire opérer mon épouse aux Etats-Unis. Grâce à l'intervention d'amis américains, nous obtînmes un rendez-vous avec l'un des chirurgiens les plus renommés de la Côte Ouest, le docteur S. Shapiro. Anne-Marie subit son opération dans le très célèbre Cedar Sinai Hospital de Los Angeles, où elle reçut les meilleurs soins dont la science était capable. J'eus bien peur pour sa vie et je passai de bien tristes moments jusqu'au moment où mon épouse fut déclarée hors de danger. La vitalité de mon épouse lui permit de vite reprendre le dessus. Ce cancer n'avait heureusement pas provoqué de métastases. Nous n'avions bien entendu pas d'assurance pour couvrir les frais de chirurgie et d'hospitalisation extrêmement élevés : cela fit un nouveau trou dans notre budget déjà mis à mal par l'incendie de notre boutique, quelques années plus tôt. Mais après tout, la vie d'Anne-Marie était sauve et c'était l'essentiel. Le temps de notre absence, ce furent mon cousin Pierre-André et sa femme Inès qui s'occupèrent de nos enfants à Moorea. Venus en invités, ils se virent promus au rang de nounous bénévoles.
CONSTRUCTION DE LA MAISON DE PAOPAO
La nounou de nos enfants, Mama Lea, nous avait à maintes reprises offert un bout de son terrain, au milieu des ananas dans la baie de Paopao. Cette brave femme était un peu devenue la seconde maman de nos filles et nous considérait tous comme sa famille. Nous acceptâmes son offre généreuse de mille mètres de terrain et construisîmes une nouvelle maison. Toute de bois, dans un style hélvéto-nippon, si l'on peut dire.
Une belle piscine droit devant. Un cadre spectaculaire de montagnes tout autour de nous. Nous étions vraiment des millionnaires ! Je fus cette fois encore mon propre entrepreneur, mais avec des ouvriers. Cette construction fut possible sans aucun recours à un prêt bancaire; nous avions su économiser pendant les années fastes de Moorea-Shop.
La maison de Pao Pao – Le gosse qu'on voit plonger compte piquer une tête dans la piscine plutôt que
dans les ananas qui l'entourent !
La maison était à peine achevée quand la Polynésie connut sa pire année de tempêtes tropicales. L'archipel subit plus de six ouragans pendant cette saison. Le premier affectant Moorea nous emporta le revêtement de la moitie du toit ainsi que plusieurs baies vitrées. La maison entière parut vouloir s'envoler Nous nous réfugiâmes dans le garage, au pied du très lourd congélateur à pétrole, en compagnie de nos deux chiens apeurés. Nous n'en menions pas large nous non plus. Moorea avait à peine pansé ses blessures (il y eut de nombreux fare détruits) que Mère Nature remit ça : un second cyclone s'abattit sur l'île et enleva lors de son passage l'autre moitié de notre toiture… La Polynésie entière paya un lourd tribut cette année là. Je me retrouvai une fois de plus le marteau à la main, juché au haut de mon échelle, à mes nombreuses réparations. Comme si les dégâts subis par notre maison de Paopao n'étaient pas suffisants, j'eus également à m'occuper des réparations de la toiture de notre maison de Pihaena ; nous avions encore une ou deux ans de loyer avant d'avoir à rendre le terrain et la pluie pissait sur la tête de notre locataire.
Suivirent quelques années indécises. Nous finîmes par larguer tout à fait notre boutique de Haapiti : la succession de tuiles qui s'étaient abattues sur nos têtes nous avaient coupé les ailes. Nous nous lançâmes dans la sérigraphie. Le garage de notre maison de Paopao fut agrandi et transformé en atelier. Nous ne travaillâmes plus qu'à mi-temps, de quoi vivre.
Entretemps, nos filles grandissaient et elles nous amenèrent les soucis propres aux années de l'adolescence. Elles partirent bientôt l'une après l'autre poursuivre leurs études au lycée Gauguin à Papeete. Nous ne les retrouvâmes plus que les week-ends et pendant les vacances.
Nous ouvrîmes à nouveau une boutique, dans la baie de Cook cette fois, mais l'enthousiasme d'antan était mort. Ce fut une source de revenus, sans plus. Elle était pourtant bien jolie, cette boutique au bord de l'eau. Nous connûmes là aussi de nombreux cambriolages. L'âge de l'innocence en Polynésie était une chose du passé.
Père Noël et Bonhomme de neige. Nous décidâmes de faire une animation à la boutique de Paopao à l'occasion de Noël. Notre cher ami Alex se fit Père Noël : il souffrit le martyre dans son accoutrement dans la chaleur tropicale à distribuer ses bonbons! J'avais d'autre part confectionné à la maison un Bonhomme de Neige : je garnis du treillis à poulailler de centaines de mètres de papier chiotte avant de le peindre. Je réquisitionnai l'assistance de Leilani sur notre camionnette pour empêcher mon œuvre de culbuter dans les cahots du chemin. Elle eut tellement honte d'être aperçue par une connaissance avec son Père Noël quelle tenait à bras le corps que je la vis dans mon rétroviseur tourner avec son cavalier au fur et à mesure des rencontres le long du chemin, comme un écureuil sur son tronc qui cherche à se dérober à la vue de l'homme. J'étais mort de rire ! Mon adolescente de fille me reprocha de l'avoir exposée, selon elle, au ridicule. Il est vrai que quand on est ado… Ce fut en tout cas un bien joli Noël à la boutique ; c'était la toute première fois qu'un commerce de Moorea faisait un effort pour innover.
La boutique de Pao Pao – Ce fut la dernière
Je repris pendant un an du service dans l'hôtellerie, au Club Bali Hai, notre ancien Hôtel Aimeo, passé sous le contrôle des Bali Hai Boys. Bref, nous piétinions.
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Notre vie à Moorea nous pesait de plus en plus. La gentillesse, la spontanéité des Tahitiens avait peu à peu disparu ou tout au moins bien diminué. Politique et religion en vinrent à se mélanger. La Polynésie pépère d'autrefois eut bientôt son propre gouvernement et même ses ministres ! Des incultes pour la plupart, qui savaient tout juste signer leur nom. La Polynésie était passée à l'ère moderne.
Je profitai de nos horaires de travail plus réduits pour donner libre cours à ma passion de toujours : les langues. Je me mis au chinois comme au japonais avec grand sérieux. Je fis deux séjours linguistiques au Japon comme à Taïwan. Ma maîtrise du chinois, surtout du chinois écrit, fut ma tendre vengeance envers une belle-famille qui m'avait si fraîchement reçu en son sein lors de notre mariage. J'étais le seul de la « famille » de ma génération à savoir lire et écrire le chinois. Les autres membres chinois de la génération d'Anne-Marie n'écrivaient plus que le français et ils parlaient de plus en plus mal un hakka métissé de français et de tahitien.
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EPILOGUE
La suite de mon histoire, de notre histoire plutôt, serait fastidieuse à détailler et plus fastidieuse encore pour le lecteur : je n'étais plus un aventurier marin ; nous n'étions plus des pionniers sur une île polynésienne qui commençait tout juste à se développer.
Les voyages au long cours, qu'ils soient effectués par avion ou par mer sont aujourd'hui à la portée de tous. Tout le monde est allé partout. Je pense que notre génération fut la dernière à pouvoir tâter de ce qui restait dans le monde de ce que nous pensions dans notre jeunesse être l'Aventure. Aventure avec un grand A.
Je me contenterai pour en terminer avec ce récit de condenser en quelques lignes les ans qui nous menèrent au XXIe siècle.
Un voyage en touristes à Bali nous convainquit de nous lancer dans le commerce d'importation vers Tahiti. Nous nous rendîmes rapidement compte que nous ne pouvions espérer travailler sérieusement si nous ne vivions pas sur place. C'est ainsi que nous en vînmes à quitter la Polynésie pour nous établir à Bali pendant douze ans. Ce fut un séjour absolument charmant. Nous adorions l'Indonésie et rien n'aurait dû nous en faire partir mais le destin est le destin.
Anne-Marie souhaitait découvrir une fois au moins l'Amérique latine dont elle ne connaissait pratiquement rien. Nous prîmes les mesures nécessaires pour nous absenter pendant un an de Bali et hop ! nous endossâmes nos sacs à dos pour nous embarquer vers le Mexique et au-delà. Nous n'étions plus très jeunes mais la vie de routard ne nous effrayait pas et nous étions en excellente forme physique. Nous parcourûmes en trois mois par la route les divers pays qui vont du Mexique au Panama. Ce fut un voyage formidable : nous dormions dans les pensions pour routards et nous nous déplacions par bus locaux. Nous ne connûmes aucun incident pour ternir ce beau voyage.
Arrivés au Panama, nous découvrîmes un charmant petit bourg de montagne : Boquete, non loin de la frontière avec le Costa Rica. L'endroit, et surtout ses habitants, nous séduisirent à tel point que nous décidâmes d'en faire notre nouveau lieu de résidence. Nous trouvâmes une maison à acheter ; nous rentrâmes à Bali pour vendre notre maison là-bas et pour y régler nos affaires. Nous devînmes bientôt résidents de Boquete, où nous vivons encore au moment où je tape ces lignes, en 2010.
Y finirons-nous nos jours ? Bien malin qui peut le dire…
Je clôture une fois pour toutes ce récit des points saillants de la vie d'un homme ordinaire et de sa famille. Un Piguet.
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Bonne chance à qui reprendra la plume pour continuer cette chronique.
Cette chronique de deux mille ans, qu'on ne s'y trompe pas !